L’intrigue au cœur du triangle Pékin–Riyad–Washington


Par Valentin Katasonov – Le 2 novembre 2017 – Source Strategic Culture

La compagnie saoudienne Saudi Aramco (Saudi Arabian Oil Company) est la plus grande entreprise pétrolière au monde. Elle possède plus de 100 gisements de pétrole et de gaz en Arabie saoudite avec des réserves d’au moins 264 milliards de barils de pétrole, ce qui représente environ le quart des réserves mondiales connues pour cette matière première. Les chiffres de production de l’entreprise ne donnent pas une image complète, car les données n’existent que depuis quelques années. Mais à titre d’exemple, en 2013, Saudi Aramco a produit 3,4 milliards de barils de pétrole brut. Les analystes calculent que chaque année l’entreprise saoudienne extrait environ deux fois plus de pétrole et de gaz, en termes de barils équivalent pétrole, que la plus grande société américaine ExxonMobil.

Fait intéressant, Saudi Aramco n’apparaît jamais dans les classements des plus grands producteurs de pétrole au monde, car elle ne publie pas d’information financière telle que ses bénéfices, ses ventes, ses actifs ou sa capitalisation boursière. Par conséquent, les sociétés américaines ExxonMobil et Chevron, Sinopec et PetroChina en Chine, la société anglo-néerlandaise Royal Dutch Shell, la BP anglaise et Total, une compagnie française, sont en tête du classement. Mais tout le monde sait parfaitement que ces leaders de l’industrie pétrolière mondiale ne sont que des nains comparés à Saudi Aramco.

La direction de Saudi Aramco a lancé une véritable bombe au début de l’année 2016 en annonçant son intention de privatiser une partie de la société par le biais d’une introduction en bourse. La proposition était de vendre l’équivalent de 5% des parts de Saudi Aramco. Mais une estimation du prix potentiel du marché de l’entreprise est nécessaire pour comprendre quelle valeur cela atteindrait en termes absolus. Presque le lendemain de l’annonce de la vente potentielle d’une partie de la société (en janvier 2016), les médias mondiaux ont publié l’évaluation stupéfiante d’un analyste pétrolier indépendant, Mohammad Al Sabban, ancien conseiller au ministère du Pétrole saoudien.

Il a estimé la valeur de l’entreprise à 10 000 000 000 000 $ (10 000 milliards de dollars). À titre de comparaison, en 2016 la plus grande compagnie pétrolière américaine, ExxonMobil, dépassait à peine 350 milliards de dollars en capital social. Et oui, il est vrai que plus tard, une partie de l’exagération dans les évaluations s’est évaporée et des chiffres plus rationnels ont été cités, le plus souvent deux mille milliards de dollars. Cela signifie que l’Arabie Saoudite serait en mesure d’encaisser environ 100 milliards de dollars grâce à la vente de 5% de la société. Le plus grand atout de l’entreprise n’est même pas le niveau record actuel de production de pétrole, mais plutôt les réserves d’hydrocarbures à la disposition de Saudi Aramco. Et c’est un chiffre qu’aucune des entreprises nommées dans les classements de l’industrie pétrolière mondiale ne peut même commencer à approcher.

Actuellement, Riyad ajuste et vérifie les données concernant les réserves d’hydrocarbures dans les champs détenus par Saudi Aramco. Les rapports financiers sont minutieusement rédigés dans les formats requis pour une offre publique d’actions. L’entreprise est en cours de restructuration pour optimiser son organisation et sa gestion. Enfin, une étape cruciale a été franchie pour réduire les impôts sur les bénéfices de la société. Le taux d’imposition traditionnel était de 90%, mais cette année, il a été fixé à 50%, ce qui correspond à peu près au niveau auquel les principales compagnies pétrolières occidentales sont imposées. Abaisser le taux d’imposition augmente les dividendes et rend l’entreprise plus attrayante pour l’investissement.

Mais à partir de début 2017, les estimations de la valeur de Saudi Aramco sur le marché ont soudainement commencé à diminuer. Des évaluations ont commencé à faire surface, affirmant que le capital social de l’entreprise ne valait que 1500 milliards de dollars, puis mille milliards de dollars. La société de conseil Wood Mackenzie a estimé la valeur de Saudi Aramco à 400 milliards de dollars, ce qui la rapproche de la société américaine ExxonMobil. Et soudainement, les consultants occidentaux ont commencé à parler de la nécessité de « réduire » la valeur de la société saoudienne puisqu’elle appartient à l’État et que, sur les marchés des valeurs mobilières, toutes les émissions gouvernementales sont vendues « à prix réduit ». Saudi Aramco paie actuellement 50% de ses bénéfices en impôts, mais comme le gouvernement possède la compagnie celui ci pourrait de toute façon rétablir le taux d’imposition de 90%, demain, d’un simple coup de plume. Il y a aussi la crainte que les prix du pétrole puissent rester bas pendant les prochaines années, et Saudi Aramco pourrait ne pas être capable de générer de gros profits. Mais rien de tout cela ne peut expliquer vraiment pourquoi les évaluations de la société saoudienne ont chuté si précipitamment dans l’année écoulée.

Les analystes attribuent cela à la pression exercée par Washington sur Riyad, pour des raisons qui ont autant à voir avec le marché des devises qu’avec le marché pétrolier. Et la pression venant de Washington est, à son tour, une réponse à la pression exercée également sur Riyad par la Chine, qui veut acheter du pétrole de Saudi Aramco en renminbi plutôt qu’en dollars. La Chine est actuellement le plus grand importateur de pétrole au monde, ce qui a fait perdre aux États-Unis leur ancienne position de premier rang. La Chine est également le plus gros client de l’industrie pétrolière saoudienne, et Pékin ne veut pas payer de supplément pour cet or noir en utilisant la monnaie américaine. Un certain nombre d’exportateurs de pétrole qui vendent à la Chine ont déjà partiellement ou entièrement fait la transition vers le règlement de leurs comptes en renminbi. En tête de liste figurent le Nigeria et l’Iran. La Russie a également récemment commencé à vendre du pétrole à la Chine en renminbi (bien que seulement un petit pourcentage pour le moment).

Cependant, l’Arabie saoudite est fortement dépendante des États-Unis et a, jusqu’à présent, refusé de régler ses comptes en renminbi. Et cette rebuffade coûte cher au pays : Pékin trouve progressivement d’autres fournisseurs pour prendre la place de Riyad. Les Saoudiens étaient le plus grand fournisseur étranger de pétrole de la Chine, mais récemment, la Russie les a évincés pour ce premier rang. Si cela continue, Saudi Aramco pourrait perdre complètement son marché chinois.

Riyad se trouve maintenant pris entre le marteau et l’enclume. Il est difficile d’imaginer comment l’autre côté de l’Atlantique pourrait frapper l’Arabie saoudite si elle venait à vendre ne serait ce qu’un baril de pétrole en monnaie chinoise. Après tout, ce serait un défi direct contre le pétrodollar, qui est né là-bas en Arabie saoudite dans les années 1970, enfanté par les négociations entre Henry Kissinger et le roi Faysal.

Washington a sévèrement averti Riyad de s’abstenir de toute tentative inconsidérée de remplacer le dollar par le renminbi dans ses transactions avec la Chine, de peur que d’autres acteurs du marché pétrolier ne suivent le mouvement (le pétrole pourrait ensuite être échangé contre des roubles, roupies, rials, etc.). Et demain, cette épidémie de transition vers les monnaies nationales pourrait infecter d’autres marchés de matières premières. Incidemment, cette année, Pékin commencera à négocier des contrats à terme sur le renminbi dans ses bourses de matières premières et affirme que ce n’est que la première étape.

Des voix suggérant de bloquer l’inscription des actions de Saudi Aramco à la bourse de New York ont déjà été entendues au sein de l’entourage du président américain. Des signes ont émergé d’une campagne organisée pour vendre à découvert la compagnie pétrolière saoudienne. À la lumière de ce développement, Riyad a annoncé qu’elle remettrait sa cotation à plus tard. Mais son problème ne va pas disparaître, l’Arabie saoudite devra encore faire un choix entre le dollar et le renminbi.

Bien que Pékin intensifie sa pression sur Riyad, elle propose aussi de racheter directement 5% de Saudi Aramco, permettant ainsi aux Saoudiens de renoncer à l’habituel rituel de vendre des actions sur les marchés boursiers occidentaux. Et la Chine est prête à débourser un prix “juste” (environ 100 milliards de dollars). Le gouvernement chinois a déjà annoncé la formation d’un consortium de sociétés d’énergie et de financement, avec la participation du fonds souverain chinois, afin d’acheter un “morceau” de la société saoudienne. Les médias chinois rapportent que ce consortium est prêt à devenir l’un des principaux investisseurs de Saudi Aramco.

Ce mouvement gagnant de Pékin dans son jeu d’échecs contre Washington a neutralisé la menace américaine de perturber la vente de Saudi Aramco, tout en poussant Riyad à prendre une décision pour le passage des ventes de pétrole saoudien en renminbi.

Et ainsi l’intrigue s’épaissit dans le triangle Pékin-Riyad-Washington

Valentin Katasonov

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

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