Venezuela. Bolton joue au va-t-en-guerre


2015-05-21_11h17_05Par Moon of Alabama – Le 2 mai 2019

Après l’échec de la tentative de coup d’État au Venezuela, au moins certaines personnes reconnaissent le fait que le gouvernement vénézuélien bénéficie d’un appui important. L’échec du coup d’État montre qu’une approche nouvelle est nécessaire. Malheureusement, c’est John Bolton qui gère l’affaire. Il est susceptible d’insister pour qu’il y ait une guerre.

Les médias américains, en particulier la télévision par câble, travaillent clairement en faveur d’un « changement de régime » au Venezuela. Ils évitent même de qualifier de coup d’État la dernière tentative.

Beaucoup de journalistes américains qui écrivent régulièrement sur l’Amérique du Sud ont un regard extrêmement biaisé et n’ont aucun scrupule à mentir. Considérez ce qui est écrit par Anthony Faiola et Mariana Zuñiga dans le Washington Post d’aujourd’hui :

Un rassemblement pro-gouvernemental, mercredi, aux environs de Miraflores, le palais présidentiel, a attiré environ 500 personnes, beaucoup moins que les multiples rassemblements de milliers de personnes qui soutiennent Guaidó.

Regardez maintenant cette vue de haut du rassemblement décrit.

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On peut aussi comparer ce compte rendu du WaPo avec celui du NYT (similairement biaisé), ce qui permet au moins de mettre les choses au clair :

De l'autre côté de la ville, dans le centre de Caracas, des milliers de partisans de M. Maduro, vêtus de rouge, ont marché le long de l'autoroute principale vers le palais présidentiel. La plupart semblaient être des retraités ou des travailleurs du secteur public. Bon nombre d'entre eux ont été amenés de tout le pays par des autobus publics qui s'étendaient sur des kilomètres sur le bord de la route.

Il s'agissait de l'une des plus grandes manifestations pro-gouvernementales à Caracas depuis des mois, soulignant la volonté du gouvernement de montrer sa force et sa ténacité après l'échec du soulèvement.

Pour avoir une bonne idée de la situation au Venezuela et des nouvelles politiques à venir, il faut combiner plusieurs sources. Certains médias et journalistes sont tout simplement bien moins corrompus meilleurs que d’autres. Quelques-uns soulignent à quel point la tentative de coup d’État de mardi et les plans fous de la Maison-Blanche ont échoué, ce qui est embarrassant.

Bloomberg écrit :

C'était un stratagème qui, dès le début, paraissait risqué. Avant l'aube, Juan Guaido, entouré de son mentor politique Leopoldo Lopez et d'une poignée de soldats qui avaient rompu les rangs, a adressé un message au Venezuela et au monde : Le moment était venu de renverser le régime autoritaire de Nicolas Maduro.
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Tout l'épisode était si bizarre - avec Guaido apparemment dépourvu de la puissance militaire nécessaire pour avoir la moindre chance - qu'il fut difficile de comprendre les événements de la journée.

Matt Lee et Ben Fox de l’Associated Press ont un point de vue similaire :

Pour la troisième fois de l’année, ce qui devait être une nouvelle aube pour le Venezuela a tourné au fiasco. 

Les responsables de l'administration Trump s'attendaient à ce que mercredi soit le début de la fin pour le président Nicolas Maduro, les hauts responsables du gouvernement lui ayant retiré leur soutien et l'opposition ayant lancé un soulèvement de masse appuyé par les militaires.

Du moins, c'est ce que l'administration avait été amenée à croire.

Mais les défections promises n'ont pas eu lieu, le soulèvement militaire ne s'est jamais concrétisé et Maduro semble toujours être fermement aux commandes de la nation sud-américaine. Les responsables de Trump se plaignent à nouveau du soutien que le Venezuela reçoit de Cuba et de la Russie tout en émettant de vagues menaces d'action militaire.

L’administration Trump et ses marionnettes vénézuéliennes se sont clairement fait avoir par le gouvernement Maduro. De hauts responsables vénézuéliens ont prétendu qu’ils étaient prêts à céder le pouvoir à Guaidó pour le pousser à faire une action embarrassante. Le gang Trump est tombé dans le panneau et les officiels vénézuéliens ont sûrement bien ri :

Les hauts responsables de Chavez qui négocient avec l'opposition le départ du président vénézuélien Nicolás Maduro, ont "éteint leurs téléphones portables" et ne répondent pas, a révélé dans une interview à Efe l'envoyé américain au Venezuela, Elliott Abrams.

"J'ai constaté que beaucoup d'entre eux avaient éteint leur téléphone portable", reconnaît Abrams.

La stratégie concernant l’Amérique latine à l’origine de la tentative de « changement de régime » au Venezuela nécessite une escalade :

Le retrait de Maduro devait être le précurseur d'un effet domino qui allait plus tard faire tomber les dictatures à Cuba et au Nicaragua.

D’anciens et actuels responsables reconnaissent qu'un soulèvement raté paralyserait l'opposition et minerait cette priorité absolue de l'administration Trump pour cette région.

"C'est maintenant ou jamais", a déclaré un haut responsable de l'administration. "Tout le monde s'en rend compte, tant du côté américain que du côté vénézuélien. Reste à voir jusqu'où cela ira. Mais tout le monde voit ça comme l'ultime moment pour faire tomber Maduro."

Les plans visant à utiliser la pression économique, les fanfaronnades bruyantes et un collaborateur vicieux pour renverser le gouvernement vénézuélien ne sont plus valables :

"Tout l'épisode devrait conduire à une série de réflexions au sein de l'opposition vénézuélienne et de ses partisans américains au gouvernement sur la manière de faire face à cette crise", déclare David Smilde, professeur à l'université de Tulane et expert sur le Venezuela,]. "Il est clair que le scénario de type pression jusqu’à effondrement avec lequel ils ont travaillé a fait son temps."

Alors que la situation sur le terrain reste incertaine, les principaux adjoints à la sécurité nationale de Trump, dont Pompeo, John Bolton, conseillers à la sécurité nationale, et Patrick Shanahan, ministre de la Défense par intérim, qui a annulé un voyage en Europe pour travailler sur le Venezuela, se sont rassemblés à la Maison Blanche pour discuter des options possibles.

L’administration est quelque peu divisée sur la direction à prendre. Les faucons néocons – Bolton, Pompeo, Abrams et Rubio – cherchent la guerre, tandis que leur patron et le Pentagone s’y opposent. Trump veut les votes des millions de faucons cubains en Floride, mais il n’a aucun intérêt à lancer une longue guerre. Le Pentagone sait qu’une invasion du Venezuela entraînerait une nouvelle longue lutte de plusieurs décennies :

Trump a montré peu de volonté à plonger dans le bourbier Vénézuélien, selon son entourage....

Le président a parfois confié à d'autres personnes que Bolton voulait le faire entrer en guerre. Deux conseillers qui ont discuté du Venezuela avec lui ont dit que Trump évoque souvent la politique de la Floride, et son club de golf à Doral, quand il parle de ce sujet. Les deux ont dit que Trump n'était pas susceptible d'autoriser une action militaire à long terme là-bas.

Parallèlement, d’autres personnes ont dit qu’il avait donné carte blanche à Bolton pour le Venezuela.

Donner à Bolton un contrôle total est une erreur. C’est un bureaucrate vicieux et impitoyable qui sait comment faire ce qu’il veut. Bolton fait pression sur le Pentagone pour obtenir des options militaires :

Les pressions en faveur d'une politique plus agressive, que Bolton exerce en a mis certains en colère, à l'intérieur comme à l'extérieur de la Maison-Blanche. Même avant les événements de mardi, son personnel s'est heurté au général Paul Selva, adjoint du chef d'état-major interarmes Dunford, lors d'une réunion pour faire face à la crise vénézuélienne en cours, selon plusieurs responsables au courant de l'échange.

Le général de l'armée de l'air donnait la semaine dernière, d'une voix douce, une mise à jour sur le point de vue du Pentagone et plaidait contre une escalade risquée de la part des États-Unis lorsque les aides de Bolton, dont Mauricio Claver-Carone, directeur pour l'hémisphère occidental au Conseil national de sécurité, l’ont interrompu et ont demandé des options militaires, selon les officiels.
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Un haut fonctionnaire de l'administration a déclaré que le personnel de Bolton était insatisfait de Selva, qui, selon lui, n'avait pas présenté suffisamment d'options militaires pour le Venezuela, comme prévu. Selva, selon des personnes qui connaissent bien le sujet, a pensé que le ton conflictuel du personnel de Bolton était malvenu.

Claver-Carone fait partie du gang anticubain de l’administration Trump.

Ce n’est pas la première fois que Bolton et le Pentagone s’affrontent. Un récent portrait de Bolton fait par le New Yorker, sympathique à son égard et qui s’est laissé avoir par certains de ses propos, fait état d’une situation similaire en avril 2018 après la fausse « attaque chimique » en Syrie :

Quand Bolton a demandé des options au Pentagone, Mattis n'en a donné qu'une, une frappe limitée avec des missiles de croisière. Bolton était furieux, m'a dit une personne qui savait ce qu’il en pensait : "Mattis est un obstructionniste. Il semble oublier que c'est le Président qui a été élu." Après quelques modifications, Trump a autorisé l'attaque. Mais Bolton voulait plus ; il voulait que les États-Unis restent plus longtemps en Syrie.

Le portrait fait d’autres descriptions qui sont pertinentes ici. Bolton a l’habitude d’ignorer ou d’exagérer les renseignements lorsque la réalité contredit sa façon de voir les choses :

En mai 2002, il a pris la parole à l'Heritage Foundation, où il a accusé le gouvernement cubain d'élaborer un ambitieux programme d'armes biologiques et de collaborer avec des États parias comme la Libye et l'Iran. Alors qu'il s'apprêtait à témoigner devant le Congrès, Christian Westermann, analyste au bureau du renseignement interne du département d'État, lui a dit que les informations du bureau n'étayaient pas une telle opinion. Westermann a refusé de commenter cette histoire. Bolton, selon plusieurs fonctionnaires, a menacé de le congédier. "Son visage est devenu très rouge, m'a pointé du doigt et m'a expliqué que j'agissais bien au-delà de mes responsabilités pour quelqu'un qui travaillait pour lui", a déclaré plus tard Westermann. "Je lui ai dit que je ne travaillais pas pour lui." Bolton a alors commencé à exclure le superviseur de Westermann des séances d'information quotidiennes et, après une tentative infructueuse de le congédier, a tenté de le transférer dans un autre bureau.
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En 2003, alors qu'il préparait son témoignage en vue d'une comparution devant le Congrès, il a décrit les efforts syriens pour produire des armes nucléaires et biologiques comme une menace urgente - une évaluation que les services de renseignement ont jugé exagérée. Un vif débat interne s'en est suivi ; ces accusations ont mis en danger la coopération du gouvernement syrien dans la chasse aux terroristes présumés. "Nous obtenions certains de nos meilleurs renseignements, sinon les meilleurs, sur Al-Qaïda de la part de Damas", m'a dit Lawrence Wilkerson. Richard Armitage, le secrétaire d'État adjoint, a pris Bolton à part et lui a "dit de se taire", a dit M. Wilkerson. 
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Tony Blinken, qui[en 2005] était directeur du personnel de la Commission sénatoriale des relations étrangères, m'a dit que les membres ont commencé à reconsidérer leur position lorsqu'ils ont examiné le travail de Bolton au département d'État. "Nous avons vu M. Bolton essayer de manipuler les renseignements pour justifier son point de vue", m'a dit M. Blinken. "Si c'était arrivé une fois, peut-être. Mais cela a recommencé à plusieurs reprises, et c'était toujours la même question sous-jacente : il prenait position, puis, si les renseignements ne l'appuyaient pas, il essayait d'exagérer ces renseignements et de marginaliser les fonctionnaires qui les avaient produits."

boltonkoolaid

Aujourd’hui, Bolton vend à nouveau du Kool Aid 1 :

Il a fait valoir que le Venezuela était dangereux parce qu'il permettait à la Russie de prendre pied dans la région. Il a dit qu'il y avait vingt mille Cubains au Venezuela qui servaient de "délégués pour les Russes". Il y avait aussi au moins une centaine de soldats et de mercenaires russes sur le terrain, aidant Maduro à rester au pouvoir. "Pour faire sortir les Russes, il faut changer le régime", a-t-il dit.

Ce que Bolton dit des Cubains contredit les renseignements qu’il reçoit :

L'un des domaines où la Maison-Blanche a été en désaccord avec la CIA est l'évaluation par l'agence de la participation et du soutien cubains au gouvernement Maduro.

Bolton et Pompeo n'ont cessé de critiquer Cuba pour son soutien au gouvernement vénézuélien. Mais la CIA. a conclu que Cuba n’est pas si impliquée et que son soutien a été beaucoup moins important que ne le pensent les hauts fonctionnaires de l'administration, selon un ancien fonctionnaire.

Malheureusement Bolton est maintenant dans une position où il a beaucoup d’influence sur Trump :

Les aides ont constaté que les briefings détaillés provoquent l'impatience de Trump ; les graphiques et les arguments étayés fonctionnent bien, les photos encore mieux. "John Bolton va droit au but très rapidement," m'a dit un haut fonctionnaire de l'administration. "Il est très bref, et le Président apprécie ça." Groombridge, l'ancien assistant, a dit : "John pense : dans la mesure où je peux modifier ou apaiser les actions du Président, je le ferai. C'est vraiment un patriote. Mais je me demande comment il va au travail tous les jours, parce qu'au fond de son cœur, il croit que le Président est un crétin." 
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Avec l'équipe de sécurité nationale de Trump épuisée - pas de secrétaire permanent à la Défense, pas de secrétaire à la Sécurité intérieure, pas d'ambassadeur auprès des Nations Unies - Bolton aura une latitude extraordinaire en cas de crise. "John comprend que pour obtenir l'approbation du chef il faut que son électorat soit content,» dit Hundt. "Tant que la base de Trump applaudit, Bolton peut faire ce qu'il veut."
Pour Bolton, c'est en fin de compte une question de souveraineté. "La Doctrine Monroe est bien vivante," dit-il. "C'est notre hémisphère." Cette doctrine, fait-il remarquer, est une interdiction pour les puissances extérieures d'interférer en Amérique latine. "Ça ne veut pas dire qu'il s'agit d'une force armée", dit-il. "C'est le Corollaire Roosevelt. Je ne l'ai pas encore invoqué. Pas encore" Mais, comme il l'a fait valoir d'innombrables fois au cours des trente dernières années, "toutes les options sont sur la table".

Le Corollaire Théodore Roosevelt abandonné depuis longtemps était un ajout à la Doctrine Monroe, tout aussi abandonnée :

Roosevelt a déclaré que, conformément à la doctrine Monroe, les États-Unis étaient justifiés d'exercer leur "pouvoir de policier international" pour mettre fin aux troubles ou aux méfaits chroniques dans l'hémisphère occidental. Alors que la doctrine Monroe était faite pour empêcher toute intervention européenne, le Corollaire Roosevelt a été utilisé pour justifier l'intervention américaine dans cet hémisphère.

Il semble clair que John Bolton, « La Moustache » comme Pat Lang l’a baptisé, fera la guerre contre le Venezuela s’il ne voit pas d’autre moyen d’écarter les Chavistes et de placer le pétrole vénézuélien sous contrôle américain.

Trump reconnaît déjà que Bolton le pousse dans cette direction. L’échec du coup d’État de mardi lui a appris, espérons-le, que les plans, les promesses et les affirmations de M. Bolton sont susceptibles d’échouer et de causer de l’embarras.

Le peuple américain ne veut pas d’une autre guerre. Tous les pays d’Amérique latine s’y opposent. Il y aura de la résistance des deux côtés contre la guerre. Contrairement à Joe Biden, certains démocrates sont – du moins pour l’instant – contre une intervention :

Ces options ne devraient pas inclure l'armée américaine, a déclaré le représentant Eliot Engel, un démocrate new-yorkais qui préside la commission des affaires étrangères de la Chambre et qui a été informé par Pompeo et Bolton de la situation.

M. Engel, qui a récemment rendu visite à des réfugiés vénézuéliens à la frontière colombienne et qui pense que Maduro devrait y aller, a déclaré que le Congrès a trop souvent accompagné des aventures militaires à l'étranger. "Je pense que l'époque où les États-Unis pouvaient intervenir et envoyer des marines est révolue ou devrait être révolue ", a-t-il déclaré.

Engel n’est pas le seul :

Le sénateur du New Jersey, Bob Menendez, démocrate en chef de la commission sénatoriale des affaires étrangères, a exhorté à la prudence et a déclaré que les événements de mardi suggéraient que le résultat souhaité pourrait ne pas être réalisable à court terme. Il a averti qu'une intervention militaire pourrait être contre-productive, une opinion partagée par les alliés régionaux.

"Ce serait une énorme erreur de la part de l'administration Trump de mal calculer et de saper ce mouvement démocratique en plein essor avec une intervention militaire impliquant des troupes américaines."

La meilleure option de Trump est de simplement mettre la question de côté. Il y a assez d’autres sujets dont il peut se vanter.

Mais il doit aussi ordonner à ses assistants et à la CIA de laisser le Venezuela tranquille. Sinon, il pourrait se réveiller un matin pour entendre que le Venezuela a coulé le Maine ou que Maduro a attaqué des navires de guerre américains dans la mer des Caraïbes. Bolton n’aura aucun scrupule à créer une telle manipulation.

C’est un homme dangereux et il devrait être viré.

Moon of Alabama

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone.

Notes

  1. L’expression provient du suicide collectif qui s’est produit en 1978 à Guyana à l’instigation de Jim Jones et pendant lequel la plupart des adeptes de la secte « Le Temple du Peuple » ont bu du jus de raisin au cyanure. Une photo montre un coffre entrouvert avec, notamment, des paquets de Kool-Aid et les enquêteurs ont confirmé la présence de paquets de « Cool Aid » (sic). Source Wikipédia
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