Une transition désordonnée vers la multipolarité


Par Glenn Diesen – Le 5 Septembre 2026 – Source Blog de l’auteur

Le système international est en train de graviter naturellement vers un équilibre international des pouvoirs, dans lequel aucun État ou groupe d’États ne pourra dicter leur conduite aux autres. L’équilibre des pouvoirs, qui contraint toutes les grandes puissances, peut être perturbé si une grande puissance est vaincue par une guerre ou s’effondre de l’intérieur. Pourtant, les États ne s’équilibrent pas d’eux-mêmes et poursuivent des politiques expansionnistes s’ils n’ont pas de contraintes. La conséquence prévisible est donc qu’un pouvoir déséquilibré poursuivra des politiques expansionnistes qui l’épuiseront, tandis que d’autres puissances montantes à la périphérie commenceront à équilibrer collectivement l’hégémon. Le système international retombe ainsi vers un équilibre.

Le bref moment unipolaire

Ainsi, l’effondrement de l’Union soviétique a perturbé l’équilibre international des pouvoirs, le monde ne disposant plus que d’une seule superpuissance. La conséquence était prévisible : les États-Unis adopteraient une stratégie de sécurité hégémonique qui rendrait la paix dépendante de leur primauté mondiale. Sans aucun contre-pouvoir, les États-Unis se sont développés dans toutes les directions en s’engageant dans des guerres et en élargissant des alliances militaires telles que l’OTAN. La réflexion stratégique s’est détériorée car l’hégémon a pu être partout à la fois sans avoir eu besoin de définir des priorités. De même, il a aussi pu faire de nombreuses erreurs car il avait la capacité financière d’absorber le coût de ses folies.

Cependant, les États-Unis finiront par s’épuiser avec une dette insoutenable, et chez eux, l’empire crée des inégalités économiques, des problèmes sociaux, des déficits démocratiques et une instabilité politique. Comme l’hégémon doit empêcher la montée des rivaux pour maintenir une répartition unipolaire du pouvoir, les puissances montantes telles que la Chine, la Russie, l’Inde et d’autres équilibrent collectivement les États-Unis. De nouvelles organisations politiques comme les BRICS et l’OCS émergent, de nouveaux arrangements de sécurité émergent, et il y a une coopération économique croissante dans la technologie, l’industrie, les couloirs de transport, les banques, les systèmes de paiement, le commerce en monnaies nationales, etc.

Une stratégie ratée pour restaurer la primauté mondiale

Les États-Unis ont la possibilité soit de s’adapter à la nouvelle répartition multipolaire du pouvoir soit de tenter de rétablir leur hégémonie mondiale. Les États-Unis ont opté pour ce dernier choix, tout en reconnaissant que l’ancien format de primauté mondiale n’était plus viable. Les États-Unis doivent donc affaiblir leurs rivaux stratégiques, ce qui a pris la forme d’une guerre économique contre la Chine, d’une guerre par procuration utilisant les Ukrainiens pour combattre et affaiblir la Russie, et d’une guerre de changement de régime contre l’Iran. Toutes ces guerres échouent et n’ont fait qu’accélérer le passage à un système multipolaire en poussant ces pays à se découpler économiquement des États-Unis et à équilibrer collectivement les actes des États-Unis

De plus, la légitimité de « l’hégémonie libérale » s’effondre. La prémisse selon laquelle la primauté mondiale des États-Unis a élevé les valeurs démocratiques libérales et la stabilité est sapée par des guerres sans foi ni loi, un génocide, des changements de régime, l’enlèvement de chefs d’État, des menaces d’élimination de civilisations entières, le vol de fonds souverains, des restrictions à la liberté de navigation, des sanctions sans fin, etc…

Les États-Unis doivent également modifier leurs relations avec leurs alliés, car ils sont débordés et doivent réduire les coûts et augmenter le retour sur investissement investi dans leur empire. Le rétablissement de la primauté signifie que les États en première ligne doivent accorder un accès privilégié à leur marchés aux États-Unis et rompre leurs liens avec la Chine, la Russie, etc. Les États en première ligne doivent également transférer leur production et leurs investissements vers les États-Unis, et des États comme le Danemark doivent céder du territoire stratégique. Les États en première ligne doivent également payer plus pour leur propre sécurité et utiliser cette puissance militaire pour combattre et affaiblir des rivaux stratégiques tels que la Chine, la Russie et l’Iran.

La faiblesse de cette stratégie est que son objectif est inatteignable. On demande aux États en première ligne de sacrifier leurs intérêts nationaux pour les États-Unis, alors que les États-Unis ont de moins en moins la capacité de doper leurs économies ou de les protéger. Comme les États du Golfe et les Européens le découvrent, le système d’alliance avec les États-Unis provoque des guerres plutôt que de les empêcher. Ce problème est également discuté maintenant en Asie de l’Est.

Les Européens sont particulièrement dociles, car toute leur architecture de sécurité et leur modèle économique dépendent des États-Unis. Cependant, même les Européens soumis doivent éventuellement s’adapter aux nouvelles réalités en diversifiant leur connectivité économique, en réduisant leur posture belliciste et en se concentrant sur leurs intérêts nationaux. Le fait que les dirigeants politiques actuels ne le fassent pas crée un problème de légitimité politique qui donne naissance à de nouvelles forces politiques non testées pour apporter les changements nécessaires.

Les États-Unis verront leurs rivaux stratégiques trouver une cause commune en équilibrant collectivement contre les États-Unis, tandis que leurs États de première ligne affaiblis seront déstabilisés. Avec les coûts croissants de la poursuite d’une politique unipolaire dans un monde multipolaire, de nouvelles forces politiques émergent également aux États-Unis demandant un retour aux intérêts nationaux et de s’adapter à la nouvelle répartition internationale du pouvoir.

Vers un nouvel équilibre

Il n’est pas facile pour les États-Unis ou leurs alliés d’accepter la transition d’un monde unipolaire à un monde multipolaire. On a dit à la classe politique actuelle, élevée au cours des 35 dernières années, qu’elle présidait à la “fin de l’histoire” et inaugurait une ère de paix perpétuelle. Alimentés par cette idéologie, ils croyaient que l’Occident politique dominerait à perpétuité au profit de toute l’humanité. Ce fantasme idéologique perdure encore alors que la répartition internationale du pouvoir a déjà changé.

Les États-Unis finiront par réduire leur emprise sur le monde et les autres grandes puissances s’équilibreront entre elles au lieu d’équilibrer les États-Unis, permettant à ces derniers de battre en retraite et de retrouver leur force. La crise économique à venir rendra la situation désastreuse, et l’option maintenant est soit un repli organisé, soit une retraite désorganisée. Le monde gravitera naturellement vers un nouvel équilibre et, espérons-le, ne se détruira pas pendant cette transition désordonnée.

Glenn Diesen

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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