Reconstruction de Gaza, reconstruction de l’Ukraine, « Tout cela n’est qu’affaire commerciale »


Par Alastair Crooke – Le 28 janvier 2026 – Source Conflicts Forum

Au cours des deux dernières semaines, deux messages importants ont été transmis à l’Iran, qui ont tous deux été rejetés.

L’un venait des États-Unis et l’autre d’Israël. Le premier était : « Nous [les États-Unis] allons mener une attaque limitée et vous devriez l’accepter ; ou du moins, ne donner qu’une réponse symbolique”. Téhéran a rejeté cette demande, affirmant qu’elle envisagerait toute attaque comme marquant le début d’une guerre à grande échelle.

Le message d’Israël, délivré par l’un des différents médiateurs, était : “Nous ne participerons pas à l’attaque américaine”. Il a donc demandé à l’Iran de ne pas cibler Israël. Cette demande a également rencontré une réponse négative, ainsi que la clarification explicite que si les États-Unis commençaient une action militaire, Israël serait immédiatement attaqué. Parallèlement, l’Iran a informé tous les États de la région que toute attaque lancée à partir de leur territoire ou de leur espace aérien entraînerait une attaque iranienne contre quiconque faciliterait une telle action militaire américaine.

En toile de fond, la perception iranienne de la menace d’une action militaire américaine est passée du niveau d’une menace gérable à celui d’une menace existentielle. Par conséquent, écrit l’analyste iranien Mostafa Najafi, les dirigeants iraniens ont “conclu qu’une attaque américaine — même de portée limitée — [ne conduirait] pas à la fin d’un conflit … [au contraire, elle entraînerait] l’ombre persistante de la guerre et des coûts sécuritaires, économiques et politiques accrus pour le pays. Sur cette base, une réponse globale à toute attaque, même en acceptant ses conséquences, est considérée comme une stratégie pour rétablir la dissuasion et empêcher la poursuite d’une pression militaire soutenue”.

Il semble, compte tenu du reportage de Hilel Rosen, de la chaîne israélienne 14, au sujet des pourparlers entre le Commandant américain du CENTCOM, le général Cooper, et ses homologues israéliens le 24 janvier, que Cooper et son équipe ont dit à leurs collègues israéliens que l’Administration américaine ne cherchait qu’une « opération propre, rapide et peu onéreuse en Iran » – une opération qui ne nécessiterait pas une ponction importante sur les ressources, n’entraînerait pas  l’enchevêtrement des États-Unis, ni ne provoquerait des complications généralisées à l’intérieur de l’Iran.

L’Iran, bien sûr, n’est pas le Venezuela. Il semble que la quête de Trump pour une opération « on arrive, on explose tout et on se casse » pour l’Iran s’avère infaisable. Elle comporte un risque trop élevé de mauvais résultat – ne pas en sortir « gagnant » – surtout à un moment où le taux d’approbation de Trump est en berne.

Les envoyés américains Steve Witkoff et Jared Kushner sont arrivés en Israël (de Davos, où ils s’étaient concentrés à la fois sur l’Ukraine et Gaza), pour rencontrer Netanyahu le jour même où l’équipe du CENTCOM était sur place.

Witkoff a sans doute transmis à Netanyahu – vu du plan politique – les hésitations de Trump sur une attaque potentielle contre l’Iran que le général Cooper décrivait à Tel Aviv

Le principal message que Witkoff aurait apporté était l’invitation de Trump lancée le même week-end à Netanyahu et à Poutine de rejoindre son Conseil de paix (y compris sa composante sur Gaza).

Poutine a déclaré qu’il était prêt à répondre à l’invitation du Conseil de paix de Trump, sous réserve de l’examen des documents par son ministère des Affaires étrangères, et a également suggéré que Moscou pourrait être prête à payer les frais de 1 milliard de dollars requis pour l’adhésion permanente en utilisant les avoirs gelés de la Russie aux États-Unis, ajoutant que des fonds gelés supplémentaires pourraient également être utilisés pour reconstruire “des territoires qui ont souffert pendant les hostilités entre la Russie et l’Ukraine, une fois que nous aurons signé l’accord de paix”.

Poutine a déclaré qu’il prévoyait d’évoquer ces dernières idées lors d’une réunion le lendemain, avec Witkoff et Kushner, ainsi qu’avec le président palestinien Abbas, qui devait se rendre à Moscou le même jour.

Ainsi, l’intersection entre le conflit ukrainien et celui de Gaza a été scellée.

L’attention du monde se concentre sur la prunelle des yeux de Trump – le plan de reconstruction de Gaza. Ce projet phare promu par Trump, écrit Anna Barsky dans Ma’ariv (en hébreu), « vise à transformer la Bande de Gaza en une entité civile restaurée et prospère, sur le modèle des États du Golfe. À la tête de cette vision se trouvent deux de ses plus proches conseillers : Jared Kushner et Steve Witkoff, qui pressent Trump d’exercer des pressions sur Israël pour qu’il accepte de commencer la reconstruction dans les zones de Gaza qui sont actuellement sous le contrôle de Tsahal, dans la zone démilitarisée”.

« Alors que les proches conseillers du président Trump font pression pour une reconstruction rapide de la bande de gaza, Israël insiste sur le fait que sans un désarmement complet, réel et irréversible du Hamas, il ne peut y avoir de reconstruction – pas même sur le territoire sous contrôle de Tsahal … [Le plan Witkoff] représente donc un résultat totalement contraire à la vision du monde de Netanyahu, selon des sources israéliennes … Selon eux, le Premier ministre a non seulement la volonté d’empêcher un tel scénario, mais dispose également d’outils pratiques pour le faire”.

« Pourquoi l’administration Trump investit-elle autant d’énergie dans la reconstruction de Gaza ? » a demandé Nahum Barnea, le doyen des correspondants politiques israéliens, à un homme qui était au cœur des pourparlers entre les deux gouvernements la première année de Trump :

« Pour l’argent« , répondit l’homme. “Ce ne sont que des affaires. Reconstruire Gaza coûtera des centaines de milliards de dollars. L’argent est censé provenir des États du Golfe. Les hommes d’affaires proches de Trump s’efforcent d’obtenir leur part, en frais de courtage, en entreprises de construction et d’évacuation, en sécurité et en main-d’œuvre”.

« Attends, a répondu [Barnea]. Je pensais que la Turquie et l’Égypte lorgnaient l’argent de la reconstruction, pas les gens de Trump. [L’homme] sourit. Les deux. Je vais te surprendre, dit-il. Des hommes d’affaires israéliens manifestent également leur intérêt. Ils croient que certaines de ces bonnes choses tomberont entre leurs mains”.

Barnea était stupéfait : « Ceux qui ont détruit les maisons à Gaza vont nettoyer les ruines, construire des villes. Quelle fin heureuse !

Donc ici, il est possible de voir comment les choses se présentent. La question qui préoccupe l’échelon politique en Israël est de savoir ce qui se passera si Trump détermine que le projet de reconstruction de Gaza doit être promu sans le consentement israélien :

Sachez que « Kushner et Witkoff ne se considèrent pas comme des « décorations ». Ils ont une vision cohérente pour Gaza, et cela contraste beaucoup avec la vision israélienne”, a déclaré Barsky citant sa source de haut niveau.

Barnea observe avec ironie “Netanyahu veillera à bluffer la deuxième phase du plan”. Pourtant, l’ami de Barnea a souri “Il n’y aura peut-être pas de reconstruction ; [mais] il y aura de l’argent”, a-t-il dit.

Le président Poutine, sans aucun doute, voit tout cela. Et devinez quoi ? Alors que Witkoff et Kushner arrivaient à Moscou, désireux de discuter de l’acceptation de l’adhésion de Poutine au Conseil de paix, les premiers étaient accompagnés de Josh Gruenbaum, un autre investisseur juif américain — un nouveau membre actif de l’équipe de négociation de Trump — qui était venu négocier avec Netanyahu pour le contrôle post-militaire de Gaza par le Conseil de paix de Trump. (Gruenbaum vient d’être nommé conseiller principal du Conseil de paix).

Witkoff, Kushner et Gruenbaum se soucient manifestement profondément du projet immobilier à Gaza. Poutine doit voir ça.

Poutine a probablement pris le pouls de l’administration américaine. C’est lui, après tout, qui a suggéré qu’une partie des fonds gelés de la Russie pourrait être utilisée pour reconstruire « des territoires qui ont souffert pendant les hostilités entre la Russie et l’Ukraine ». Trump à Davos a fait allusion à un fonds de reconstruction de 800 milliards de dollars pour l’Ukraine – non pas comme une subvention pure et simple (au grand dam de Zelensky), mais à conditionner au retrait ukrainien du Donbass – ce que Zelensky refuse.

Zelensky a cependant cruellement besoin d’argent maintenant (pour arroser ceux qui le soutiennent). Et Witkoff et Kushner ont besoin du soutien de Poutine pour débloquer l’argent du Golfe pour le « projet phare » de Trump – la reconstruction de Gaza. Ils ont également besoin du soutien de Poutine pour pousser Netanyahu à enfin lancer la phase 2 de Gaza.

Poutine a rencontré le président Abbas juste avant sa rencontre avec Witkoff, Kushner et Gruenbaum. Poutine a une certaine influence ici ; il a, dans sa réponse initiale au Conseil de paix, souligné notamment l’importance des décisions du Conseil de Sécurité des Nations Unies sur la Palestine. Si Witkoff veut que le poids politique de Poutine entraîne la reconstruction de Gaza – contre l’intérêt de Netanyahu – la dimension palestinienne devra entrer en jeu, d’une manière ou d’une autre.

Ouchakov, l’assistant de Poutine, a également noté que la « situation du Groenland avait été discutée« . Plus d’effet de levier ? L’exploitation conjointe américano-russe de l’Arctique miroitée devant le trio d’hommes affaires ?

Tout est « commerce » dans la géopolitique de Trump.

Alastair Crooke

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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