Qu’y a-t-il derrière le mur de silence occidental sur la glorification de la collaboration nazie en l’Europe de l’Est?


Dovid Katz

Par Dovid Katz – Le 29 mars 2016 – Source Global Independent Analitics

Après les défilés néo-nazis du 16 février et du 11 mars derniers dans les principales villes de Lituanie, il y a eu le culte annuel letton du 16 mars en l’honneur des Waffen-SS à Riga. Pas le moindre mot de la part d’aucun ambassadeur américain, britannique, canadien ou français pour exprimer leur préoccupation. Que se passe-t-il ?

Pour paraphraser un vieux dicton yiddish sur les rois et les reines, vous en apprenez beaucoup plus d’une chape de silence des autorités étatiques que d’une liste de proclamations et de déclarations. Quel calcul géostratégique (ou erreur de calcul) pourrait être derrière la décision dissimulée de l’Occident d’accepter une révision radicale de l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale, qui non seulement altère ce qu’a été l’Holocauste et glorifie les collaborateurs et tueurs est-européens locaux de Hitler, mais déconsidère le récit historique de la Grande Alliance qui a libéré l’Europe de l’hitlérisme ? Sans oublier les immenses sacrifices consentis par les alliés pour libérer l’Europe du nazisme, qui restent dans la mémoire familiale immédiate de millions de gens.

Nous avons récemment rapporté dans ces pages la manifestation néonazie du 16 février au centre de Kaunas (la capitale de la Lituanie dans l’entre-deux guerres et deuxième ville actuelle), qui arborait une banderole en l’honneur de six héros nationaux, dont cinq étaient des collaborateurs de l’Holocauste. L’article se concluait en mettant le maire de la capitale, Vilnius, au défi d’interdire ou de déplacer la prochaine parade néonazie, prévue le 11 mars au centre de cette ville. Hélas, la manifestation a eu lieu sans commentaire public de sa part, ni de celle d’un ambassadeur américain ou britannique (ou, en l’occurrence, d’aucun autre). La bonne nouvelle est que la manifestation a hissé seulement deux collaborateurs de l’Holocauste au Panthéon des héros figurant sur la banderole de tête, il n’y a eu qu’une seule immense image antisémite, et seulement quelques svastikas de style lituanien (avec des lignes ajoutées) fièrement portées face aux premières institutions gouvernementales du pays sur le trajet de la marche. Il y a eu les insultes habituelles contre les Polonais, les Russes, les LGBT et d’autres encore.

Ensuite, la bizarre cérémonie d’amour balte pour le nazisme, favorisée et autorisée par des décisions officielles dans des centres urbains lors de jours importants pour le pays, ici même, dans l’Union européenne / l’Otan, a célébré à son tour ses Ides de mars annuelles au nord, vers Riga, la capitale lettone. Là encore, le monument à la liberté au centre de cette ville a été offert en cadeau aux fidèles des Waffen SS de ce pays, qui avaient fait le serment d’être loyaux à Adolf Hitler. Leurs nombreux membres ont été recyclés comme exécutants volontaires de l’Holocauste. Tous priaient ardemment pour la victoire de Hitler en Europe. Cette année encore, divers responsables officiels du gouvernement ont pris part à la fête et l’ont encensée. De nouveau, les rares voix de protestations sont venues de Monica Lowenberg à Londres ; d’un député britannique travailliste de l’opposition, Gareth Thomas ; du centre Simon Wiesenthal Efraim Zuroff ; d’un groupe de manifestants allemands qui ont été arrêtés à la frontière, et d’un journaliste britannique qui a été emmené ailleurs par la police, avant l’événement. Même cela n’a pas provoqué un mot de protestation de l’UE contre la brutale violation des frontières intérieures de Schengen ou de la liberté de parole et de la presse.

Rien de nouveau jusqu’ici.

On n’a pas dit aux Occidentaux que des lois criminalisant efficacement les opinions dissidentes sur la Seconde Guerre mondiale – plus exactement : criminalisant l’expression de la simple vérité sur l’Holocauste – ont été adoptées par (entre autres) la Hongrie en 2010 (avec une peine d’emprisonnement maximum de trois ans), la Lituanie la même année (deux ans maximum), l’Estonie en 2012, la Lettonie en 2014 (cinq ans maximum) et l’Ukraine en 2015 (qui plafonne à dix ans d’emprisonnement). Ce sont pour la plupart des lois sur le double génocide qui frappent d’illégalité tout désaccord avec le diktat de l’État selon lequel les crimes nazis et soviétiques sont équivalents et que tous deux constituent également un génocide.

Qu’est-il arrivé aux valeurs occidentales de liberté de parole et de débat ouvert, sans parler de la simple détestation sans ambiguïté du mal raciste particulier qu’est le fascisme et le génocide nazi, pour la défaite duquel le monde libre a tant donné ? Ici en Lituanie, un des contributeurs réguliers de DefendingHistory.com, Evaldas Balčiūnas, a été traîné devant la police et les procureurs à plusieurs reprises pour ses articles protestant contre la glorification en Lituanie des collaborateurs nazis en tant que héros. Lorsqu’en 2012, le gouvernement lituanien a investi dans la ré-inhumation, avec tous les honneurs (des États-Unis), des restes de son honteux Premier ministre nazi fantoche de 1941, c’est l’ambassade américaine ici à Vilnius (incluant à cette époque – et ce n’est pas une coïncidence – un consul proche d’un haut responsable du musée de l’Holocauste de Washington DC) – qui a accompli des heures supplémentaires pour faire tomber un voile de silence empêchant que tout cela soit mentionné dans un média international important.

Cette même année, l’ambassade étasunienne à Vilnius s’est arrangée pour qu’un journaliste du New York Times ne parle au gouvernement lituanien que de son opposition à une déclaration, émanant de 70 membres du Parlement européen – dont huit Lituaniens –, qui protestaient contre les «tentatives d’altérer l’Holocauste en diminuant son caractère singulier et en la jugeant égale, semblable ou équivalente au communisme». L’ambassade a aussi fait en sorte que le journaliste soit informé par un universitaire juif américain, qui devait recevoir une haute décoration de l’État (ce n’était pas mentionné dans l’article) pour son aide à gommer, avec des paroles lénifiantes, les aspérités du révisionnisme est-européen à l’égard de l’Holocauste.

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Donc que se passe-t-il?

Comme beaucoup de choses apparemment compliquées dans la vie, il y a, au cœur de tout cela, un récit assez simple. C’est la stratégie visant à accepter quelque chose, même un meshugás (mot yiddish signifiant alouette, bizarrerie, obsession, idée folle) de la part de votre allié, lorsque ce meshugás a une importance cruciale pour lui. Depuis 17 ans, à Vilnius, j’ai entendu à de nombreuses reprises des diplomates occidentaux me dire de manière officieuse : «Regardez, Dovid, ces Européens de l’Est (la Nouvelle Europe) sont les seuls qui résistent réellement à la Russie, pas comme en Europe de l’Ouest (la Vieille Europe), et tout ce qu’ils veulent en retour est d’arranger leurs histoires de guerre, celles d’avant notre naissance, mais bon ! Ne vous faites pas de souci, ils vont aussi investir une fortune dans des choses juives, donc tout le monde sera content.»

Avec le glissement en cours dans la Nouvelle guerre froide, et quelques gouvernements occidentaux eux-mêmes qui investissent dans des historiens pour aseptiser le révisionnisme (en particulier le révisionnisme purifiant les forces fascistes locales d’Europe de l’Est, qui ont fourni la plupart des nazis actuels tueurs de juifs), une extrême-droite est-européenne présentable a été en mesure de se vendre aux Occidentaux naïfs comme centriste ou centriste de droite. Mais ne vous y trompez pas. Quiconque fait des collaborateurs et des exécutants de Hitler des héros est d’extrême-droite est un danger pour les valeurs fondamentales de l’Occident, de l’Union européenne et de l’Otan. Peu importent leur suavité, leurs belles paroles, leur culture et leur capacité à offrir indéfiniment des voyages, des médailles, des honneurs, des garanties et diverses formes de largesses aux Occidentaux qui s’ennuient – les élites et ceux qui prétendent en être.

La dépendance de l’extrême-droite à la nostalgie hitlérienne, l’important révisionnisme et une théorie raciste persistante de la pureté du sang ne sont pas une surprise.

Ce qui est surprenant, c’est que ce soit poursuivi, même de manière tangentielle, par les États vraiment démocratiques et prospères qui ont rejoint l’Union européenne et l’Otan, en particulier les États baltes, qui étaient en fait des Républiques soviétiques plutôt que des satellites du Pacte de Varsovie. C’est extraordinaire qu’ils soient tous devenus d’authentiques démocraties présentant la délicieuse alternance de changements de pouvoir réguliers, pacifiques et ordonnés à la suite des choix issus des urnes.

Mais ne jamais sous-estimer la capacité des universitaires, en particulier les politologues et les types chargés des relations publiques, à venir avec du baratin géopolitique pour rendre respectable même le culte des hitlériens locaux pendant la guerre. L’argument court tout au long de ces lignes : «L’Allemagne a reconnu sa culpabilité et a payé des réparations pour le mal qu’elle a fait, mais la Russie n’a jamais accepté sa responsabilité pour ce qu’elle a fait de mal, et nos parlements ont maintenant décidé que c’était un génocide totalement équivalent à celui de Hitler. Quel grand bâton pour frapper Poutine et faire des Russes des parias permanents !»

Mais cela ne partira pas au lavage, ni aujourd’hui ni jamais, parce que si la grande Alliance anglo-américano-soviétique qui a vaincu Hitler dans l’Histoire peut être contestée, elle ne sera jamais vaincue – parce que c’est la vérité. C’est aussi simple que de dire que les gens qui ont libéré Auschwitz ne peuvent pas être équivalents aux gens qui y ont perpétré un génocide. C’est fou et contreproductif de frapper Poutine et ses semblables sur des questions historiques à propos desquelles les Russes ont pour l’essentiel raison.

Poutine est un dictateur de plus en plus dangereux, autocrate, brutal, revanchard, et l’Occident doit être vigilant et protéger tous ses membres de l’Otan. Il y a, en fait, d’innombrables bâtons légitimes dans l’arsenal actuel de la démocratie pour le contrer honorablement.

Aucune cause n’est servie, pas d’un iota, en déformant l’Histoire, en brouillant l’Holocauste, en fermant les yeux sur la glorification, comme de supposés héros anti-soviétiques, des auteurs locaux de l’Holocauste en Europe de l’Est, en pratiquant un racisme dans le style aryen ou en admettant des exceptions à la liberté de parole et de circulation sur une question totalement historique.

Il est urgent que les grandes puissances occidentales soient un véritable ami de l’Europe de l’Est, un véritable ami qui dit : «Attendez, quelque chose ne va pas !» lorsque des gouvernements offrent le centre de leurs capitales aux néo-nazis qui saluent en héros les collaborateurs locaux du génocide (ou les ré-inhument avec tous les honneurs), lorsque des gouvernements investissent dans la répression des dissidents sur des questions d’Histoire, lorsque des gouvernements souffrent de meshugás en essayant de corriger l’histoire de l’une des plus grandes réalisations de la civilisation occidentale : vaincre Hitler en Europe.

Dovid Katz est un éminent spécialiste de la langue yiddish et de la culture juive lituanienne. Né à New York, il a fondé et dirigé les études yiddish à Oxford pendant 18 ans (1978-1996) et, après une période à Yale (1998-1999) il s’est établi en Lituanie où il a été professeur d’études juives à l’université de Vilnius de 1999 à 2010 et y a fondé l’Institut yiddish. En 2008, il a commencé à s’opposer publiquement à la politique de l’État visant à poursuivre les survivants de l’Holocauste qui avaient résisté aux nazis, au mouvement croissant du Double génocide (qui a produit cette année la Déclaration de Prague de 2008) et à la nouvelle extrême-droite qui se prétend de centre-droite. Il a fondé le journal en ligne Defending History, et après avoir publié des articles dans le the Guardian, le Irish Times, le Jewish Chronicle, il a été renvoyé en 2010 de l’université de Vilnius, en Lituanie. Il poursuit actuellement des études sur le yiddish et sur (l’activisme contre) le révisionnisme concernant l’Holocauste est-européen et l’antisémitisme dans le contexte géopolitique est-ouest actuel. Il est le co-auteur en 2012 de la Seventy Years Declaration. Son plus récent ouvrage est Yiddish and Power (Palgrave Macmillan, 2015), et il travaille aujourd’hui sur David and Goliath: Standing Up to the New Holocaust Denial, qu’il espère terminer en 2017. Auteur prolifique de nombreux livres et articles, il souhaite écrire un livre sur les questions lituaniennes, mais il est encore à la recherche d’un éditeur. Son site personnel : www.dovidkatz.net.

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Diane pour le Saker Francophone.

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