Qu’est-ce que les oligarques ont en tête pour nous ?


Par Joel Kotkin – Le 19 juin 2019 – Source Quillette.com

« Il ne semble pas y avoir de raisons valables pour qu’une dictature rigoureusement scientifique puisse être renversée. » Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes

Le récent mouvement d’enquête sur l’oligarchie technologique actuelle en vue de son éventuel démantèlement, a trouvé un soutien des deux côtés de l’Atlantique, et même sauté par-dessus le fossé béant qui fracture la politique américaine. Les préoccupations immédiates concernent des choses comme le contrôle des marchés clés par une ou deux entreprises, l’énorme concentration de la richesse s’accumulant entre les mains de l’élite technologique et, de plus en plus, le contrôle de l’oligarchie sur les canaux d’information ainsi que leur manipulation.

Ce qui a été beaucoup moins discuté, c’est l’objectif des oligarques : quel genre de monde nous destinent-ils ?

Leur vision de ce à quoi notre société devrait ressembler n’est pas celle que la plupart des gens, de gauche ou de droite, aimeraient voir. Et pourtant, à moins d’être mise sous contrôle, elle pourrait bien dessiner le monde que nous habiterons, et en particulier nos enfants.

Il y a près de 40 ans, dans son livre La troisième Vague, le futuriste Alvin Toffler décrivait la technologie comme « l’aube d’une nouvelle civilisation » impliquant de vastes possibilités de croissance sociétale et humaine. Mais au lieu de cela, nous nous dirigeons vers ce que Taichi Sakaiya a appelé « un Moyen-âge de haute technologie ». Dans son ouvrage phare de 1973, The Coming of post-industrial Society, Daniel Bell prédit qu’en donnant le pouvoir économique et culturel ultime à un petit nombre de technologues et de financiers la possibilité de monétiser chaque aspect du comportement humain et de son émotion, nous leur donnerions la chance d’accomplir « le rêve d’un alchimiste social : celui de contrôler la société de masse. »

La nouvelle aristocratie

Comme les princes barbares qui prirent le contrôle de l’Europe occidentale après la chute de Rome, les oligarques ont arraché le paysage numérique aux anciennes firmes industrielles et ont concentré leurs efforts pour le distribuer entre toujours moins de mains. Comme l’aristocratie médiévale, l’oligarchie technologique dominante, incarnée par des entreprises comme Amazon, Google, Facebook, Apple et Microsoft, n’a jamais produit de manifeste politique cohérent exposant sa vision technocratique de l’avenir. Néanmoins, il est possible de se faire une idée de ce que croit l’élite numérique et, plus révélateur, de discerner les contours du monde qu’elle veut créer.

Cette mince tranche de l’humanité, qui intègre un effectif relativement restreint de financiers, d’ingénieurs, d’analystes des données et de spécialistes du marketing, contrôle maintenant l’exploitation de nos données personnelles, que Jack Ma, fondateur d’Alibaba, appelle « l’électricité du XXIe siècle ». Leurs « super plates-formes », comme l’a fait remarquer un analyste, fonctionnent maintenant comme des « gardiens numériques » qui exploitent des « e-monopsones » contrôlant eux-mêmes d’énormes parts de l’économie. Leur pouvoir croissant, selon une récente étude de la Banque mondiale, est fondé sur des « monopoles naturels » (sic, NdT) inhérents aux entreprises du Web. Il a contribué à élargir encore davantage les divisions de classes non seulement aux États-Unis, mais partout dans le monde.

Les dirigeants habitant la Silicon Valley ou son jumeau, le Puget Sound, représentent maintenant huit des 20 personnes les plus riches de la planète. Soixante-dix pour cent des 56 milliardaires de moins de 40 ans vivent en Californie, dont 12 à San Francisco seulement. En 2017, l’industrie des techs, principalement en Californie, a produit 11 nouveaux milliardaires. La région de la baie de San Francisco compte plus de milliardaires sur la liste Forbes 400 que toute autre région métropolitaine à l’exception de New York, et plus de millionnaires par habitant que toute autre grande métropole.

Dans une industrie autrefois connue pour être concurrentielle, le niveau de concentration est remarquable : Google contrôle près de 90% de la publicité liée aux requêtes, Facebook près de 80% du trafic social mobile, et Amazon environ 75% des ventes d’e-books aux États-Unis et, ce qui est peut-être le plus important, près de 40% du « cloud business » mondial. À eux deux, Google et Apple contrôlent plus de 95% des logiciels d’exploitation pour les appareils mobiles, tandis que Microsoft représente toujours plus de 80% des logiciels sur les ordinateurs personnels à l’échelle mondiale.

La richesse générée par ces quasi-monopoles finance la volonté de l’oligarchie technologique de s’approprier les industries existantes telles que le divertissement, l’éducation et la vente au détail, ainsi que celles de l’avenir, comme les voitures autonomes, les drones, l’exploration spatiale, et surtout, l’intelligence artificielle. À moins d’être mis sous contrôle, ils auront accumulé le pouvoir de réaliser ce qui pourrait être considéré comme un avenir « post-humain », dans lequel la société est dominée par l’intelligence artificielle et par ceux qui la contrôlent.

Que veulent les oligarques ?

Les oligarques sont en train de créer un « système scientifique de castes », semblable à celui décrit dans le roman dystopique d’Aldous Huxley en 1932, Le meilleur des Mondes. Contrairement aux anciens dirigeants de l’ère industrielle, ils trouvent peu d’utilité dans le travail des gens de la classe moyenne et de la classe ouvrière : ils n’ont besoin que de leurs données. La quasi-totalité de leurs efforts en matière de recrutement de compétences sont axés sur le maintien d’une poignée de spécialistes de la technologie.

Le logiciel, a déclaré Bill Gates à Forbes en 2005, est une entreprise fondée sur le QI. Microsoft doit gagner la guerre du QI, sans quoi nous n’aurons pas d’avenir.

Peut-être le meilleur aperçu de la mentalité de l’oligarchie technologique vient-il d’un admirateur, le chercheur Greg Ferenstein, qui a interviewé 147 fondateurs d’entreprises numériques. Le monde émergent de la technologie laisse peu de place pour la mobilité ascendante, a-t-il constaté, excepté pour ceux qui vivent dans le cercle enchanté au sommet de l’infrastructure technologique. La classe moyenne et la classe ouvrière sont, comme à l’époque féodale, de plus en plus marginalisées.

Cela montre comment ils perçoivent l’évolution de la société. Ferenstein fait remarquer que la plupart des oligarques croient « qu’une part de plus en plus grande de la richesse économique sera générée par un groupe de plus en plus étroit de personnes très talentueuses ou originales. Tous les autres vivront de plus en plus grâce à une combinaison de « petits boulots » à temps partiel dans des entreprises et d’aide gouvernementale. » Or ce type de travail à temps partiel a connu une croissance rapide, représentant environ 20 % de la main-d’œuvre aux États-Unis et en Europe, et devrait connaître une croissance importante, estime McKinsey.

Naturellement, les oligarques n’ont pas plus l’intention de céder leur pouvoir et leurs richesses au prolétariat que les Commissaires après la Révolution de 1917 en Russie. Au lieu de cela, ils préfèrent fournir ce que Marx a déjà décrit comme un « aumône prolétarienne » pour subventionner le logement des travailleurs et fournir des prestations d’aide sociale à leurs serfs dans le cadre toujours en expansion des « petits boulots ». L’ancien dirigeant d’Uber, Travis Kalanick, était un fervent partisan d’Obamacare, et de nombreux cadres de la haute technologie, dont Mark Zuckerberg, Sam Altman le fondateur de Y Combinator et Elon Musk, plaident en faveur d’un revenu annuel garanti pour dissiper partiellement les craintes de « perturbation » de la part d’une main-d’œuvre en insécurité potentielle.

Leur vision sociale ressemble à ce qu’on pourrait appeler le socialisme oligarchique, ou ce que la gauche corbynienne appelle « communisme de luxe entièrement automatisé ». Comme le modèle bolcheviste original, la technologie et la science, ainsi que le suggère l’investisseur et milliardaire Naval Ravikant, provoqueraient « la rupture de la structure familiale et de la religion » tout en préparant l’hégémonie d’un individualisme de gauche basé sur l’identité.

La vie dans un monde dominé par de tels oligarques s’écarterait du modèle de capitalisme démocratique et concurrentiel qui a émergé au cours du dernier demi-siècle. Plutôt qu’espérer la mobilité ascendante et une chance d’accéder à la propriété, la nouvelle génération sera en grande partie reléguée au statut de serfs de location. Pour la prochaine génération, cela promet un avenir non pas de mobilité ascendante et de propriété immobilière, mais d’appartements loués et de stagnation sociale. Ici, en Californie, Facebook est à l’avant-garde de ce type de logement, où les serfs et les techno-coolies peuvent se perdre dans ce que Google appelle l’« informatique immersive ». Les pauvres, dont la plupart veulent tout simplement des opportunités, seront relégués au statut permanent de personne à charge.

Le monde qu’ils sont en train de créer

Pour avoir un aperçu de la société que les oligarques veulent créer, le meilleur endroit à observer est celui où la domination oligarchique est la plus complète. Antonio Garcia Martinez, du magazine Wired, a qualifié la Silicon Valley de « féodalité avec des techniques de ventes améliorées ». Selon Martinez, la nouvelle classe aristocratique est un « parti intérieur » de capitalistes d’affaires et de fondateurs d’entreprises. Bien au-dessous, il y a le « parti extérieur » composé de professionnels qualifiés, bien payés, mais condamnés à une vie de classe moyenne ordinaire en raison du montant élevé des logements et des impôts. Encore au-dessous se trouve la vaste population de travailleurs à la demande, que Martinez compare aux métayers du Sud : « les serfs qui répondent au message d’un smartphone plutôt qu’à un ordre d’un superviseur ». Encore plus bas, on trouve encore ceux qui constituent, selon l’expression de Martinez, « la caste des Intouchables : sans-abri, toxicomanes et/ou criminels ».

La Californie, et en particulier la région de San Francisco, reflète déjà cette réalité néo-féodale. Adapté à la variable des coûts, mon État d’adoption affiche le taux de pauvreté global le plus élevé du pays, selon le Bureau du recensement des États-Unis. Un bénéficiaire de l’aide sociale sur trois vit en Californie, où vivent à peine 12 % de la population du pays, alors qu’une étude de United Way en 2017 a montré que près d’une famille sur trois dans l’État est à peine capable de payer ses factures. Aujourd’hui, huit millions de Californiens vivent dans la pauvreté et cela inclut deux millions d’enfants. Environ un enfant californien sur cinq vit dans une grande pauvreté, près de la moitié vivent à peine au-dessus.

Malgré toutes ses professions de foi progressistes, l’État doré souffre maintenant de l’un des GINI les plus élevés de tous les États (le taux de GINI mesure l’écart entre les plus riches et les plus pauvres). L’inégalité croît plus rapidement que dans presque tous les États. Elle dépasse maintenant celle du Mexique et elle est plus proche de celle des républiques bananières d’Amérique centrale, comme le Guatemala et le Honduras, que de celle des pays développés comme le Canada et la Norvège. On assiste même au retour des maladies du Moyen-Âge telles que le typhus en raison du nombre croissant de campements de sans-abri. Nous pourrions même bientôt assister au retour de la peste bubonique, bien que les médias grand public se préparent à en blâmer le changement climatique, comme la plupart des maux, plutôt que l’échec de la politique sociale.

Le site CityLab a décrit la région de la baie de San Francisco, si riche en technologie, comme « une région d’innovation où règne la ségrégation », où les riches prospèrent, où la classe moyenne diminue et les pauvres vivent dans une misère de plus en plus inexorable. Quelque 76 000 millionnaires et milliardaires habitent les comtés de Santa Clara et de San Mateo. À l’autre extrémité se trouvent les milliers de personnes qui luttent pour nourrir leur famille et payer leurs factures chaque mois. Près de 30 % des habitants de la Silicon Valley dépendent déjà de l’aide publique ou privée.

Pas plus tard que dans les années 80, la région de San Jose constituait l’une des économies les plus égalitaires du pays. Mais dans le boom actuel, les salaires des travailleurs de la classe moyenne, des Latinos et des Afro-Américains de la Silicon Valley, ajustés en fonction des coûts, ont en fait chuté. De nombreuses minorités travaillent dans le secteur des services, par exemple comme agents de sécurité, embauchés par des sous-traitants pour environ 25 000 dollars par an. On assiste à une ségrégation toujours croissante envers les familles à faible revenu et celles des minorités, les travailleurs forcés de dormir dans des parcs de mobil homes ou dans leur voiture, ou encore dans certains des plus grands camps de sans-abri du pays. Selon la Brookings Institution, au cours de la dernière décennie, San Francisco, de plus en plus dominé par la tech-économie, a dans le même temps souffert de la croissance la plus rapide des inégalités alors que la famille de classe moyenne se dirige, quant à elle, vers l’extinction.

On recherche : une alliance de progressistes et de conservateurs contre l’oligarchie

Les Américains, favorables à l’esprit d’entreprise, ont d’abord été lents à voir dans l’oligarchie technologique une menace pour l’avenir de la république. Mais le scepticisme du public envers les seigneurs de la technologie, notamment en Californie, grandit progressivement. Beaucoup de gens des deux côtés de l’éventail politique les voient comme des versions modernes des magnats de l’Âge doré, manipulant avec succès le système politique pour éviter la réglementation, les actions contre les ententes et les impôts.

Mais mettre les oligarques au pas ne sera pas facile : bien plus que les vieux géants industriels, ils jouissent d’une influence sans précédent grâce à leur manipulation des canaux d’information, comme en témoigne largement le déréférencement des opinions conservatrices dans des médias comme Facebook, YouTube et Twitter. Près des deux tiers des lecteurs reçoivent maintenant leurs nouvelles par Facebook et Google et la domination parmi les jeunes générations est encore plus écrasante. Comme l’a écrit le Guardian : « Si ExxonMobil tentait de s’immiscer dans tous les moments de notre vie de cette manière, il y aurait un mouvement populaire concerté pour limiter son influence ».

À cette influence, les oligarques ont ajouté le contrôle sur ce qui reste des médias traditionnels qu’ils ont contribué à saper. En les achetant souvent au plus bas, ils ont été en mesure d’acheter des médias prestigieux, dont The New Republic en 2012, le Washington Post en 2013, The Atlantic en 2017, et Time l’année dernière.

Dans la tempête politique qui s’annonce, les oligarques conservent aussi des partisans de gauche et de droite, tous assistés par une énorme opération de lobbying, croissante et politiquement hermaphrodite. Certains progressistes californiens ont soutenu les oligarques sur les questions de vie privée et la Sénatrice Kamala Harris, l’un des principaux candidats Démocrates, a obtenu un large soutien des oligarques. Dans le même temps, à droite, certains libertariens dans des endroits comme le Wall Street Journal et des think-tanks conservateurs, continuent de défendre les oligarques comme les légitimes gagnants d’une concurrence économique acharnée.

Mais ces défenseurs bien placés ne suffiront peut-être pas à repousser les assauts de la réglementation, puisque de plus en plus de gens reconnaissent que le monde créé par les élites technologiques offre peu d’opportunités pour la classe moyenne, la démocratie ou la libre pensée. Plutôt que les sauveurs que beaucoup ont vus en eux, les oligarques représentent maintenant un danger évident et direct pour les principes les plus profonds de notre démocratie. S’opposer à eux constitue le grand impératif de notre époque.

Joel Kotkin est co-président de Urban Futures à l’Université Chapman et Directeur exécutif au Center for Opportunity Urbanism. Son dernier livre est The Human City: Urbanism for the Rest of Us (Agate, 2017).

Traduit par Stünzi, relu par jj pour le Saker francophone

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