Que signifie « Fore, chéri, fore » en mer de Chine du Sud ?


Pepe Escobar

Par Pepe Escobar – Le 31 juillet 2016 – Source Strategic-Culture

Il y a un trou bleu dans la mer de Chine du Sud. Le Longdong − Trou du Dragon − a une profondeur étonnante de 300,89 mètres, dans les eaux bleues profondes autour de Yongle, un récif de corail majeur dans les îles Paracels (ou Xisha, dans leur dénomination chinoise).

Les cyniques peuvent faire valoir qu’après la récente décision de La Haye, largement opposée à la ligne des neuf tirets de la Chine, l’ensemble de la mer de Chine méridionale serait plus comme un trou géopolitique noir − pas bleu − où une turbulence sérieuse est presque inévitable.

J’ai examiné ailleurs la façon dont l’histoire de la mer de Chine méridionale est maintenant entrée en collision avec les impératifs dérivés du système westphalien, et comment le pivot vers l’Asie des États-Unis accélère le conflit. J’ai également examiné comment l’obsession de la marine américaine de « l’accès » piétine le droit souverain des nations à profiter des eaux environnant un groupe d’îles ou de rochers.

Et puis, il y a cette logique incontournable qui enveloppe toutes les guerres de l’énergie : « C’est le pétrole, stupide ».

Dans le bleu profond

Le différend territorial actuel centré sur la Chine et les Philippines − beaucoup plus que sur la Chine et l’ASEAN − tournant autour de ce qui est prescrit par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (UNCLOS), sera finalement résolu par une décision simple. Manille devra décider entre suivre la décision de La Haye à la lettre ; ou reculer, de facto, sur la souveraineté au profit des gains, plutôt tôt que tard, sur la sécurité énergétique − en partenariat avec les Chinois. Le Président philippin Duterte a déjà donné des signes qu’il va opter pour le pragmatisme.

CNOOC et d’autres grandes compagnies pétrolières chinoises vont sans tabou exploiter le pétrole et le gaz dans la mer de Chine méridionale. Mais il y a un gros lézard. La majorité absolue des géoscientifiques − par exemple, les membres de la  Southeast Asia Petroleum Exploration Society (SEAPEX) basée à Singapour − conviennent que la plupart des ressources énergétiques sont en fait à l’extérieur de la ligne des neuf tirets de la Chine, donc pas du tout près de ces rochers, récifs, hauts-fonds contestés.

Seuls quelques endroits dans les îles Spratleys seraient considérés comme une bonne affaire. Essentiellement, dans l’eau profonde, très profonde − à plus de 6000 mètres, bien plus profonde que le Trou du Dragon − il n’y a que de la croûte océanique sans aucune trace de pétrole ou de gaz. Pire encore, aucun réservoir dans lequel le pétrole et le gaz pourraient s’accumuler.

L’US Energy Information Administration a estimé il y a trois ans que la mer de Chine méridionale ne contient que 11 milliards de barils de pétrole et 190 mille milliards de pieds cubes de gaz, comme réserves commercialement viables.

A titre de comparaison, ce serait comparable à tout le pétrole du Mexique ou de l’Europe occidentale − sans tenir compte de la Russie, bien sûr. Et cela vaut pour l’ensemble de la mer de Chine méridionale − y compris les zones qui appartiennent incontestablement à certaines des zones économiques exclusives des nations littorales (ZEE).

Pour les Philippines − ou même le Vietnam − cela pourrait changer la donne. Mais pas pour la Chine. Même si toute cette énergie était expédiée en vrac vers la Chine dans un proche avenir, elle suffirait pour seulement quelques années de consommation.

La mer de Chine méridionale est en fait plus importante comme voie de transit maritime privilégiée pour plus d’un tiers du pétrole et la moitié du gaz naturel liquéfié (GNL) mondial. Au moins 10% − et ça augmente − de la consommation totale d’énergie de la Chine passe par la mer de Chine méridionale.

Mais pourquoi l’obsession de l’exploitation de l’énergie sous-marine persiste-t-elle ?

Le HYSY 981 voyagera

HAI YANG SHI YOU 981
La plate-forme de forage chinoise HYSY 981

Encore une fois, nous devons revenir au concept chinois de souveraineté mobile. Entre en scène la plate-forme de forage en eau profonde Haiyang Shiyou 981. HYSY 981 a été fameusement décrite par nul autre que le chef de CNOOC, Wang Yilin, comme une arme stratégique faisant partie de la souveraineté nationale mobile de la Chine. On peut deviner que les analystes purs et durs du Pentagone apprécieront le concept.

Ainsi, lorsque CNOOC utilise HYSY981, il n’y a pas besoin d’occuper une île, un rocher, un récif, ou les eaux environnantes, quelle que soit la façon dont l’UNCLOS peut choisir de les décrire. Vous déplacez votre arme stratégique sur un coin contesté de la mer. Vous faites votre exploration en eau profonde, extrayez ce que vous pouvez, puis revenez en arrière dans les eaux internationales. La seule chose dont vous avez besoin est la main de la marine chinoise pour vous protéger pendant une courte période de temps − par exemple, de la marine vietnamienne. Et si les choses se corsent, vous pouvez toujours vous retirer comme signe de bonne volonté.

Peu en Occident le savent peut-être, mais la Chine construit et déploie aujourd’hui plus de HYSY981 que de matériel militaire. Bienvenue dans la version asiatique sous-marine de « Drill, baby, Drill ».

En ce qui concerne l’équation de l’énergie, la construction sans relâche d’îles artificielles par la Chine dans ce que l’UNCLOS définit comme des rochers, et l’offensive des HYSY981 pointent tous deux sur le Saint Graal de la sécurité énergétique de la Chine : échapper à Malacca. L’impératif goulet d’étranglement contrôlé par l’US Navy doit être progressivement évité.

Il importe peu qu’il n’y ait pas beaucoup de pétrole ni de gaz dans la mer de Chine du Sud. Ce qui importe, c’est que cela fait partie d’une très longue stratégie de réseaux de communications dans laquelle Pékin investit pour la mise en place d’une chaîne d’infrastructures − tout au long du chemin qui va de l’océan Indien jusqu’au Pacifique occidental, pour garantir et protéger son approvisionnement commercial et énergétique.

Et c’est tout ce que signifie le concept de « souveraineté mobile », imité de Sun Tzu.

Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009), Empire of Chaos (Nimble Books) et le petit dernier, 2030, traduit en français.

Traduit et édité par jj, relu par Catherine pour le Saker Francophone

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