Préservation animale militarisée : les garde forestiers paramilitaires du WWF


Par Binoy Kampmark – Le 7 mars 2019 – Source orientalreview.org

Qui dit charité dit vulnérabilité, et son cortège inépuisable d’exploitation opportuniste. Au fil des années, on découvre au seins des organisations caritatives internationales des employés prompts à tirer profit de leur situation. Des abus en tous genre ont été constatés : sexuels, financiers et dans le cadre des accusations portées contre le Fond mondial pour la nature (WWF), on parle d’actes de torture infligés à des braconniers présumés.

Les journalistes Tom Warren et Katie J.M. Baker, enquêtant pour le compte de Buzzfeed, ont ébruité l’affaire avec un article d’investigation, dénonçant des actes de tortures et de barbarie par des gardes forestiers soutenus par l’organisation caritative dans sa lutte contre le braconnage. L’article commence par décrire les derniers jours d’un homme à l’agonie, un certain Shikharam Chaudhary, fermier férocement battu et torturé par des gardes forestiers en patrouille dans le Parc national de Chitwan, au Népal. Il semble bien que Shikharam, a été ciblé pour avoir enterré une corne de rhinocéros dans son jardin. On n’a jamais retrouvé la corne en question, mais l’infortuné fermier, quant à lui, se retrouva sous les verrous. Après neuf jours de ce traitement, l’homme était mort.

Trois fonctionnaires du parc, parmi lesquels le gardien chef, furent mis en examen pour meurtre. Le WWF se retrouva impliqué, au vu de son rôle de long terme de soutien aux gardes forestiers de Chitwan. Comme poursuit l’article de Buzzfeed, « le personnel du WWF présent sur le terrain au Népal entra en action – non pas pour exiger la justice, mais en faisant pression pour faire disparaître les accusations. Quand, des mois plus tard, le gouvernement népalais mit fin à l’action publique, l’organisation caritative proclama sa victoire dans la lutte contre le braconnage. Et le WWF au Népal recommença à travailler étroitement avec les gardes forestiers et à financer le parc comme si rien ne s’était passé ».

L’article ne prend pas de pincettes, et affirme que les accusations de meurtre contre le malheureux Shikharam en 2006 n’avaient rien d’infondé. « Il s’agissait d’un motif qui s’est répété jusqu’à ce jour. Dans les parcs nationaux, un peu partout en Asie et en Afrique, la chère organisation caritative au logo de panda tout mignon finance, équipe et travaille directement avec des troupes paramilitaires qui ont été accusées de battre, torturer, de harceler sexuellement et d’assassiner des tas de gens ».

Les guerres de braconnage constituent un business sauvage, et transportent des images fabriquées de héros et de méchants. Ces guerres n’impliquent pas uniquement les actions de protection des animaux, mais des engagements qui s’apparentent aux militaires, qui engendrent souvent des pertes humaines. L’anti-braconnage est devenu une mission prônée romantiquement comme indispensable, dont les agents doivent être célébrés. On se garde bien de faire mention des conditions locales désespérées : il n’y a que de nobles gardes forestiers affrontant des meurtriers d’animaux.

Les Akashinga, par exemple, constituent une entreprise anti-braconnage de 39 femmes, opérant au Zimbabwe, dont on pouvait voir les louanges dans un reportage réalisé par ABC en octobre 2018. Qui sont les victimes, outre les animaux qu’elles protègent ? Ce point ne faisait pas l’ombre d’un doute dans l’esprit des journalistes : les femmes elles-mêmes, victimes d’attaques, il y a tant de mères célibataires de Nyamakate. Célébrons-les, et respectons leur mission.

Mais il apparaît clairement que ces femmes sont des guerrières célébrées, armées et bien entraînées. Elles « connaissent un entraînement para-militaire au combat à main nue, au camouflage, aux recherches et aux arrestations, ainsi qu’à l’encadrement et à l’éthique de la préservation ». On trouve, les encourageant et les soutenant, Damien Mander, un ancien tireur d’élite de l’armée et fondateur de la Fondation internationale anti-braconnage [International Anti-Poaching Foundation, NdT].

La liste de Mander définissant un « bon garde forestier anti-braconnage » est brute de fonderie, comme le démontre une interview du Centre Hoedspruit des espèces en danger : « Une passion pour la nature, une importante base paramilitaire, ainsi que la capacité et la volonté de travailler dans des environnements hostiles pendant de longues durées, en équipe ».

La séparation entre la mission caritative et sa mutation vers l’agression est très étroite. En février 2018, The Times, grâce à des informations livrées par des lanceurs d’alerte, dévoila les travailleurs d’Oxfam GB à Haïti, laissant à penser que les travailleurs de l’organisation caritative avaient reçu des faveurs sexuelles comme paiement après le tremblement de terre qui ravagea Haïti. (Rien de tel qu’une crise pour ouvrir de nouvelles opportunités). Il fut dûment signalé que l’organisation avait également fait tout son possible pour garder une chape de plomb sur cette information. La déclaration de Penny Mordaunt, Secrétaire au développement international pour le Royaume-Uni, face au Parlement, a bien pris la mesure de ce dernier dérapage. « Dans de telles circonstances, nous devons pouvoir compter sur les organisations, non seulement pour faire tout ce qu’elles peuvent pour éviter les abus, mais également pour signaler et assurer un suivi des incidents si ils se produisent ».

Dans la tenue de ses opérations, Oxfam ne fit parvenir à la commission caritative aucun rapport sur les incidents. Les donateurs non plus n’en eurent aucun. Le parquet judiciaire ne reçut lui non plus aucune lumière à ce sujet de la part d’Oxfam.

Les personnes travaillant dans ces organisations ont mis en place des défenses. Mike Aaronson écrivait en août 2018 que les organisations caritatives se voyaient indûment distinguées, et tenaient lieu de boucs émissaires en matière de scandale moral et d’éthique. « Les organisations caritatives portent un risque important, et opèrent dans des environnements chaotiques et stressants, et en essayant de faire le bien il peut arriver qu’elles créent des préjudices ».

La situation du WWF, qui a positionné le sujet dans la dimension de la protection et de la préservation animale, présente des problèmes du même ordre que ceux du secteur humanitaire dans son ensemble. ET la réaction de l’organisation a été la même qu’habituellement observée, c’est à dire percluse de langue de serpent. « Les zones d’intervention du WWF et les personnes qui y vivent sont au cœur du travail du WWF », a déclaré un porte-parole du WWF face aux accusations dont son organisation fait l’objet. « Le respect des droits de l’homme est au cœur même de notre mission ». Des « politiques rigoureuses » ont été mises en place pour préserver « les droits et le bien-être des indigènes et des communautés locales, partout où nous intervenons ».

Une étude élargie des entreprises humanitaires semble indiquer quatre instances où la militarisation se produit. Les organisations caritatives et de secours ont muté et sont devenues des extensions mandatées dans le cadre des conflits armés (voyez le Nicaragua et l’Afghanistan au cours des années 1980) ; des créatures intégrées (la Croix Rouge au cours des deux guerres mondiales) ; des agents d’« auto-défense » – intéressez-vous à l’Ordre de Saint Jean de Jérusalem au douzième siècle – et engagés dans les conflits directs (les brigades internationales de la guerre civile espagnole).

Le cas du WWF indique une connexion directe entre la mission d’une organisation caritative et sa captation par un militantisme dangereux. Cette organisation s’est transformée en soutien, et en dissimulatrice, d’action de vigilantisme, manifestement pas décontenancée de devoir marcher sur quelques cadavres au nom de la protection des espèces en danger. Sont arrivés les réseaux d’informateurs, de surveillance et d’exploitation des problèmes locaux. On ne peut plus considérer ces actions comme relevant d’un engagement altruiste pour la préservation animale ; il s’agit à présent d’un soutien sans condition à des opérations paramilitaires, avec tous les effets insidieux qu’un tel projet engendre.

Binoy Kampmark 

Note du Saker Francophone

On pourra aussi aller voir le documentaire : le silence des pandas

Traduit par Vincent pour le Saker Francophone

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