Pékin et Manille discutent, Washington cherche la bagarre

Des officiers de la marine chinoise attendent à quai au moment où un navire de guerre chinois escorte l’arrivée du destroyer lance-missiles de classe AEGIS USS Curtis Wilbur (DDG54) au port de Qingdao, dans la province de Shandong, à l’est de la Chine. Photo d’archive. © Frederic J. Brown / AFP


Par Pepe Escobar – Le 15 août 2016 – Source Russia Today

Washington a beau maugréer, il n’en demeure pas moins que Pékin et Manille tiennent des discussions diplomatiques à propos de la situation qui prévaut dans la mer de Chine méridionale.

On n’a pas encore sabré le champagne, mais l’envoyé spécial philippin, l’ancien président Fidel Ramos, s’est rendu à Hong Kong pour s’entretenir au nom du président Rodrigo Duterte avec Fu Ying, la présidente du comité des affaires étrangères du Congrès national du peuple. Ramos a publiquement montré que Manille est disposée à entamer des négociations officielles.

Le premier sujet à l’ordre du jour concerne les poissons. Pékin et Manille seraient déjà sur le point d’ouvrir aux pêcheurs chinois et philippins le récif de Scarborough, fortement contesté, qui se trouve au beau milieu de ce que Manille appelle la mer des Philippines occidentales, sous forme d’exploitation conjointe de piscicultures.

Wu Shicun, le président de l’Institut national des études sur la mer de Chine méridionale, a laissé entendre que la visite de Ramos à Hong Kong n’était qu’un prélude. La prochaine étape devra être bien sûr sa visite à Pékin pour discuter avec les acteurs de premier plan responsables des enjeux importants. La voie sera ainsi ouverte à une visite officielle de Duterte.

Pour le moment, chacun se comporte d’une manière typiquement asiatique où tous sortent gagnants, sans que personne ne perde la face. Sauf que parallèlement, on suppute que Pékin a trouvé un moment propice, entre le sommet du G-20 à Huangzhou le mois prochain et les élections présidentielles aux USA au début novembre, pour établir de nouveaux « constats sur le terrain maritime » sous forme de nouvelles remises en état et constructions d’installations navales.

Ce que Pékin cherche à obtenir à long terme est clair. Le récif de Scarborough en particulier est une pièce majeure du puzzle. Une piste d’atterrissage chinoise est inévitable, parce qu’elle étend la portée des forces aériennes de l’Armée populaire de libération de plus de 1 000 km, en plus de la rendre opérationnelle au large de Luçon, qui n’est rien de moins que la porte d’entrée du Pacifique occidental.

La piste d’atterrissage du récif de Scarborough et un système d’alerte rapide sur le banc Macclesfield − juste à l’est des îles Paracelse − permettront finalement à Pékin de voir toutes les opérations anodines, mais surtout hostiles, du côté de l’immense base navale des USA à Guam.

Nous sommes venus, nous avons vu, nous avons coulé ?

J’ai déjà signalé, y compris à Russia Today, que le cœur du problème en mer de Chine méridionale, ce n’est pas le droit souverain sur un groupe d’îles (ou de « rochers », pour reprendre le terme employé dans la récente décision rendue à La Haye), mais bien la question de leur accès par le Pentagone et l’US Navy, ou plutôt de leur déni d’accès (ou A2) et interdiction de zone (AD), appelé A2/AD (Anti-Access/Area Denial) en jargon pentagonais.

Le Pentagone est absolument terrifié par l’arsenal militaire implacable qu’a la Chine pour imposer un A2/AD. On y trouve le missile DF-16, d’une portée de 1 000 km ; le bombardier nucléaire H-6K ; le missile sol-air HQ-12 et le DF-21D ou « tueur de porte-avions », un missile doté de l’arme nucléaire d’une portée de 3 000 km. Imaginez un peu les cibles faciles que deviendraient tous ces porte-avions géants étincelants valant des milliards de dollars, avec ses 6 000 marins et Marines à bord.

Comme il fallait s’y attendre, la réaction du complexe militaro-industriel et des services secrets a été – quoi d’autre ? – de prévoir la possibilité d’une guerre. C’est écrit noir sur blanc ici, dans ce rapport de la RAND Corporation qui contient un mélange de recommandations politiques, de vœux pieux et de bellicisme à peine voilé.

C’est que les choses se corsent. Le rapport reconnaît au moins que les efforts de la Chine en matière de A2/AD changent vraiment la donne. Dites adieu à toute victoire au cas où le bellicisme des néocons/néolibérauxcons prévaudrait : « Un A2/AD imposé par la Chine rendra de plus en plus difficiles les efforts des États-Unis pour assurer une domination militaro-opérationnelle et sa victoire, même pendant une guerre prolongée. »

Il convient aussi de noter que si Hillary Clinton Reine de la Guerre est élue en novembre et inaugure le règne des trois harpies, leur seul moment propice pour livrer une guerre contre la Chine sera d’ici la fin de la décennie, RAND ayant décrété que « les écarts au niveau des pertes vont se réduire à mesure que le A2/AD imposé par la Chine va s’améliorer. En 2025, les pertes étasuniennes pourraient varier d’importantes à lourdes ». C’est sans aucun doute la mère de tous les euphémismes.

RAND recommande que Washington devrait « réduire l’effet du A2/AD chinois en investissant dans des plateformes militaires offrant plus de chances de survie (p. ex., sous-marins) et en contrecarrant le A2/AD (p. ex., missiles dans le théâtre des opérations) ». Des propositions qui arrivent toutefois un peu trop tard, car c’est exactement ce que font les Chinois depuis des années.

Sans surprise, un blocus naval de la Chine est dans les cartons : « Les dirigeants des USA devraient envisager la possibilité d’empêcher l’accès de la Chine à des fournitures et à des technologies essentielles à la guerre en cas de conflit armé. » C’est d’ailleurs le raisonnement qui sous-tend la politique énergétique complexe de Pékin, qui consiste à investir dans toutes les sources d’énergie possibles contournant le détroit de Malacca.

Autre élément prévisible, et ce, même avant un contexte de guerre, on devrait s’attendre à toutes sortes de manœuvres louches des USA impliquant le Japon : « L’armée des USA devrait (…) encourager et amener ses partenaires de l’Asie de l’Est à se doter d’une solide défense et améliorer l’interopérabilité avec ses partenaires (notamment le Japon). »  

Le rapport RAND n’est qu’un élément de preuve de plus de ce que les dirigeants à Pékin considèrent déjà comme allant de soi – même avant le pivot vers l’Asie annoncé par Clinton : l’Empire du Chaos, en désespoir de cause, va recourir à la guerre quoi qu’il en soit.

Le canard boiteux qu’est l’administration Obama a décrété qu’une base navale chinoise sur le récif de Scarborough est une ligne à ne pas franchir. Mais ne vous y trompez pas, cette ligne sera franchie. Soit avant, soit après le 8 novembre. C’est à vous de jouer, Reine de la Guerre. Nous sommes venus, nous avons vu, nous avons coulé ?

 

Traduit par Daniel, relu par Catherine pour le Saker francophone

www.pdf24.org    Envoyer l'article en PDF   

3 réflexions au sujet de « Pékin et Manille discutent, Washington cherche la bagarre »

Les commentaires sont fermés.