Pékin contre Washington : la bataille pour l’Asie du Sud-Est


Par Tony Cartalucci – Le 4 février 2016 – New Eastern Outlook

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Le site The Straits Times a publié une tribune écrite par le Londonien Rob Edens. Cette tribune, volontairement intitulée «L’Asie du Sud-Est devient rapidement un territoire hostile à la Chine», tente de montrer le pivotement à l’ouest vers Washington de l’Asie du Sud-Est, parallèlement au pivotement à l’Est de Washington, vers Pékin.

Edens tente de mettre en lumière les stratégies respectives de Washington et de Pékin dans cette région en affirmant :

D’un coté, l’initiative chinoise One belt one road (une ceinture, une route) par exemple, est concentrée sur l’infrastructure, l’amélioration des routes, les réseau ferrés et aériens et terrestres entre les États voisins afin d’huiler les rouages du commerce et d’apporter de nouveaux clients dans le giron de la Chine. D’un autre côté, le Traité Trans-Pacifique (TPP), promu par les États-Unis, maintient une volonté de libéraliser toujours plus les échanges dans le Pacifique, en ouvrant de nouveaux marchés à l’international en abaissant les tarifs douaniers et en augmentant les standards liés aux processus manufacturiers.

Là où Edens se perd, c’est dans le fait que les infrastructures construites au-delà des frontières chinoises représentent un atout sur le long terme pour ceux qui participent à sa construction, alors que le libre échange occidental n’est en réalité que la soumission à l’hégémonie d’une économie étrangère. De nombreux éléments des accords de libre échange ne sont, dans les faits, que des formules reprises mot à mot des traités qui définissaient l’Europe coloniale et sa domination sur l’Asie du Sud-Est.

Le libre échange est le code pour l’hégémonie économique

Edens semble penser que le libre échange est assez attrayant pour isoler l’Asie du Sud-Est de l’influence chinoise. Cependant, après une analyse historique, cela paraît plus être un moyen de contraindre l’Asie du Sud-Est dans ce sens.

La Thaïlande dans les années 1800, ensuite le royaume de Siam, étaient entourés de tous côtés de nations colonisées. Les navires de guerre débarquèrent finalement sur les côtes de la capitale du Siam et le royaume n’eut d’autre choix que d’accepter en 1855 le traité britannique Browing. A la lumière de la lecture des termes imposés par la politique de la canonnière, combien d’entre eux sont repris littéralement dans les traités actuels de libéralisation de l’économie vers le libre échange ?

  1. Le Siam accorda l’extraterritorialité aux sujets britanniques
  2. Les Britanniques pouvaient commercer librement dans tous les ports du pays et résider en permanence à Bangkok.
  3. Les Britanniques pouvaient acquérir et louer des propriétés à Bangkok
  4. Les Britanniques pouvaient circuler librement à l’intérieur du pays grâce à des passeports délivrés par le consul
  5. Les droits de douane à l’export et à l’import étaient plafonnés à 3 %, à l’exception des marchandises exemptées de droit de douane comme l’opium et les lingots d’or.
  6. Les Britanniques devaient être autorisés à commercer directement avec les habitants du Siam

En comparaison avec les exemples actuelles du libre échange, et dans le cas de l’Irak, le libre échange imposé au bout du fusil ne se différencie en aucune manière de celui imposé au Siam par les Britanniques.

Le magazine The Economist énumère avec enthousiasme les conditions de la libéralisation économique imposée à l’Irak après l’invasion des États-Unis en 2003, à l’aide d’un document nommé «Let’s all go to the yard sale  (Allons tous à la foire), si tout fonctionne comme prévu, Irak sera le rêve capitaliste incarné».

Les termes sont les suivants :

  1. Possession à 100% des actifs investis en Irak
  2. Rapatriement total des profits
  3. Égalité juridique vis à vis des entreprises locales
  4. Autorisation d’achat ou d’opération sur les banque locales par les banques étrangères
  5. Plafonnement des taxes sur le revenu et sur les entreprises à 15 %
  6. Réduction des droits de douane à 5 %

L’Irak est l’exemple moderne type d’une nation soumise par la force et obligée à une restructuration complète de son économie, en donnant aux puissances étrangères l’accès à ses ressources naturelles, à ses marchés, à sa population, et une domination incontestée sur eux. Ce fut une entière soumission, aussi bien militaire qu’économique. Ce fut une conquête moderne et c’est quelque chose que Washington cherche à reproduire ailleurs, notamment en Asie du Sud-Est.

C’est le conflit à propos d’une île entre les États-Unis et la Chine, pas avec l’Asie du Sud-Est

Edens poursuit en affirmant :

Néanmoins, les comportements régionaux changent en grande partie suite à la posture martiale prise par le Chine au cours des dernières années dans les conflits territoriaux. Les nations de l’Asie du Sud-Est sont de plus en plus réticentes à accepter la moindre menace envers leur souveraineté comme les incursions à répétition de la Chine dans leurs zones exclusives d’échange.

Mais il est important de noter que les États-Unis ont eux mêmes reconnu, dans leurs documents stratégiques, que ces conflits sont provoqués volontairement par le gouvernement américain, souvent par le biais d’ambassadeurs et de diplomates, démasqués à de nombreuses reprises, poussant les nations de l’Asie du Sud-Est à se joindre au conflit. L’objectif d’utiliser l’Asie du Sud-Est comme un bloc sous domination occidentale pour encercler la Chine a été affirmé dans la politique des États-Unis depuis 1971, dans des documents publiés par le Pentagone.

Un exemple relativement récent de ceci a pu être observé quand l’ambassadeur américain en Thaïlande, Glyn Davies, a blâmé le gouvernement thaïlandais qui n’ajoutait pas sa voix à l’appel à destination de la Chine pour une «résolution pacifique des conflits suite à son appropriation d’îles dans le Sud de la mer de Chine». Des messages similaires et des menaces politiques et économiques ont été prononcées envers d’autres capitales à travers l’Asie du Sud-Est.

Edens ne semble pas comprendre que ce qu’il observe est un conflit créé par Washington et une réaction agressive extorquée de chaque État par Washington.

Edens mentionne les Philippines et leur contentieux juridique avec la Chine porté devant le tribunal de la Haye. Hélas, il ne mentionne pas le fait que l’équipe juridique représentant les Philippines est en réalité dirigée par le cabinet juridique américain Foley Hoag et que leur représentant est américain.

C’est ce qu’a révélé le New-York Times dans son reportage Victoire pour les Philippines, le tribunal de la Haye juge l’affaire de l’Asie du Sud-Est. Le journal a aussi révélé les stimuli régulièrement utilisés pour encourager les Philippines a poursuivre leur engagement dans ce qui est principalement un conflit entre Washington et Pékin :

Les Philippines, représentées par un avocat américain, Paul Reichler, du cabinet juridique Foley Hoag de Washington, maintiennent le fait qu’elles ont le droit d’exploiter le gaz et le pétrole dans les eaux d’une zone économique exclusive de 200 milles nautiques à partir des territoires qu’elle revendique dans le Sud de la mer de Chine.

En exhibant le butin d’une victoire pour le gouvernement de Manille – dans ce cas du pétrole – accompagné de moins de menaces publiques sur ce qui arrivera si Manille ne coopère pas, est probablement ce qui a causé la dégradation des échanges diplomatiques avec Pékin, des dépenses militaires non nécessaires, et du temps et de l’énergie qui pourraient être mieux investis pour son propre avenir dans l’Asie Pacifique qu’avec Washington.

Les nations qui ne coopéreront pas subiront la fureur de Washington

Edens tourne ensuite son attention vers la Thaïlande en affirmant :

Sous l’emprise d’une junte militaire, l’ancienne Terre des Sourires se transforme progressivement en une version Sud de la Corée du Nord.

On pourrait pardonner à l’écrivain londonien de penser ainsi ; étant donné qu’il n’a apparemment jamais mis les pieds en Thaïlande, avant ou après le putsch, et qu’il ne se base que sur ses lectures de la presse britannique.

En réalité, jusqu’au jour du coup d’État, le dictateur Thaskin Shinawatra, soutenu par les États-Unis, massacrait en masse ses opposants dans les rues avec une milice politique et paramilitaire connue sous le nom de chemises rouges, tout en construisant un régime dictatorial héréditaire, avec lui-même comme Premier ministre, mais aussi son beau-frère et sa sœur.

Plus pertinent encore, pendant la décennie au cours de laquelle Shinawatra était au pouvoir, il se soumettait à toutes les demandes de Washington, envoyant ainsi des troupes en Irak, hébergeant l’abject programme d’extradition extraordinaire de la CIA et essayant de faire passer illégalement un accord de libre échange entre les États-Unis et la Thaïlande sans l’approbation du parlement.

Depuis l’éjection du pouvoir de Shinawatra en 2006, et plus récemment depuis l’éjection du pouvoir de sa sœur en 2014, lui et sa dynastie politique ont reçu un soutien inébranlable de la part de l’Occident, en cherchant à saper les institutions politiques thaïlandaises actuelles et à remettre Shinawatra au pouvoir.

Edens ne mentionne jamais ces faits et il n’explique pas non plus comment les militaires transforment la Thaïlande en une Corée du Nord simplement parce que les dirigeants actuels s’opposent aux abus de pouvoir et aux violations des droits de l’Homme, ou arrêtent des membres de ce parti politique – un groupe qui a utilisé le terrorisme et ouvertement armé l’insurrection.

Edens met au jour, volontairement ou non, que les nations ne tenant pas compte des volontés de Washington seront isolées et renversées, au niveau rhétorique, politique, économique et même militaire, tout comme c’est le cas actuellement pour la Chine.

La Chine cherche des partenaires, les États-Unis cherchent des colonies

Edens affirme que la Thaïlande est devenue «un terrain propice à la politique étrangère chinoise». C’est vrai sous certains angles. La Thaïlande cherche un partenaire régional, pas un maître étranger. La Chine n’a posé aucune condition préalable à la Thaïlande concernant ses politiques intérieures en échange d’une coopération régionale au niveau politique et militaire ou une expansion économique conjointe.

En réalité, il est probable que les États d’Asie du Sud-Est préfèrent cet accord avec Pékin aux conditions, au statut et au régime juridique imposé par Washington. Ce qu’Edens et d’autres Occidentaux essayent de brandir comme des preuves des tensions grandissantes en Asie du Sud-Est sont plus vraisemblablement le résultat de rencontres officieuses et de menaces poussant les États les plus faibles de la région à se confronter continuellement et plus largement à la Chine. Cependant, rien de tout cela n’est durable.

Même si Edens et d’autres clament, preuves à l’appui, que leur analyse des tensions est véridique, les véritables témoins en Asie du Sud-Est observent la perte d’influence de l’Occident, le progrès de la prise de conscience des pressions mal dissimulées utilisées par celui-ci pour maintenir le peu d’influence qu’il lui reste, et le pouvoir grandissant de la Chine.

La Chine est un voisin régional qui, au contraire de Washington, essaye d’imposer sa vision de l’avenir depuis l’autre coté du monde. La Chine bénéficie d’une Asie plus forte, alors que Washington voit tout nouveau pouvoir montant comme une menace qui doit être contrôlée et, le cas échéant, divisée et détruite.

Il serait faux de dire que le reste de l’Asie n’observe pas la montée de la Chine avec attention. Il serait tout aussi faux de dire que la Chine ne possède pas le potentiel pour un jour égaler ou surpasser le pouvoir et l’influence illégitimes que Washington a exercés dans la région. Il serait également faux de dire que l’Asie préfère la soumission à Washington à un changement chinois. L’Asie cherche une région multipolaire dans laquelle toutes les nations se développent ensemble, un équilibre des pouvoirs et le respect  des souverainetés nationales. Ceci est une collaboration équilibrée simplement impossible avec l’Occident.

Par conséquent, bien qu’Edens pense de manière optimiste que la balle est dans le camp de Washington, la vérité est qu’après des décennies d’abus de l’Occident en Asie, l’Asie utilise l’Occident pour se développer, avant de l’éjecter.

Tony Cartalucci est chercheur et écrivain en géopolitique de Bangkok, plus particulièrement pour la magazine en ligne New Estern Outlook.

Traduit par Guillaume, vérifié par jj pour le Saker Francophone

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