Les États-Unis rompent leur accord signé la veille avec les talibans


2015-05-21_11h17_05Par Moon of Alabama − Le 4 mars 2020

Aujourd’hui, un avion de chasse américain a bombardé une unité Talibane qui se battait à un point de contrôle du gouvernement afghan.

L’attaque aérienne est survenue juste un jour après que le président américain Trump eut eu un appel téléphonique avec les dirigeants Talibans à Doha. Les Talibans verront probablement cela comme une violation du récent accord de cessez-le-feu entre les États-Unis et les Talibans.

L’envoyé présidentiel russe pour l’Afghanistan Zamir Kabulov soutient ce point de vue :

"Il s'agit d'une violation du traité, parce que les États-Unis et les Talibans ont pris des engagements juridiquement contraignants de ne pas attaquer. Les Talibans n'ont pas attaqué les Américains ou d'autres forces étrangères. Si les États-Unis ont fait cela, ils ont violé l'accord de manière flagrante", a souligné le diplomate.

Les Russes ont déjà qualifié les États-Unis de « nedogovorosposobny » (недоговороспособны) qui se traduit par « incapables d’un accord » c’est à dire incapables de conclure puis de respecter un accord.

L’attaque d’aujourd’hui l’a encore démontré.

Le samedi 29 février, le représentant spécial des États-Unis pour l’Afghanistan Zalmay Khalilzad et une commission de hauts Talibans ont signé l’Accord pour ramener la paix en Afghanistan entre l’émirat islamique d’Afghanistan, qui n’est pas reconnu par les États-Unis en tant qu’État – mais est connu sous le nom de Taliban – et les États-Unis d’Amérique . Oui, c’est le vrai titre.

Les Talibans étaient très satisfaits de l’accord :

Des dizaines de membres des Taliban avaient auparavant organisé une petite marche de la victoire au Qatar au cours de laquelle ils ont brandi les drapeaux blancs du groupe militant, selon une vidéo partagée sur les sites Web des Talibans. "Aujourd'hui est le jour de la victoire, qui est venue avec l'aide d'Allah", a déclaré Abbas Stanikzai, l'un des principaux négociateurs des Talibans, qui a rejoint la marche.

Peu de temps après, Stanikzai a été vu serrant la main du secrétaire d’État Pompeo.

Jessica Donati @jessdonati - 18:30 UTC · 3 mars 2020
 
Nous avons obtenu une copie de la seule photo connue du Secrétaire d’État Pompeo serrant la main au haut négociateur #Taliban Stanekzai - ici c'est #Doha. Les États-Unis ont dit au #Qatar d'éloigner Pompeo des insurgés pour éviter les séances de photos.

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Au moment de la signature de l’accord de Doha, le secrétaire américain à la Défense, Esper, et le secrétaire général de l’OTAN, Stoltenberg, étaient à Kaboul et ont signé une déclaration conjointe entre la République islamique d’Afghanistan et les États-Unis d’Amérique pour ramener la paix en Afghanistan.

Ni l’accord américain avec les Talibans ni la déclaration conjointe avec le gouvernement afghan ne constituent un cessez-le-feu entre le gouvernement afghan et les Talibans. Les deux accords sont conçus pour faciliter les négociations directes de cessez-le-feu à venir entre le gouvernement afghan et les Talibans.

La déclaration conjointe comprend des engagements quelque peu vagues de soutien militaire et économique supplémentaire au gouvernement de Kaboul et à ses troupes. Mais cela ne comprend visiblement aucun engagement à recourir à la force pour soutenir les opérations du gouvernement afghan contre les Talibans. Le passage pertinent dit dans la première partie, points 2 et 3 :

Les États-Unis réaffirment leurs engagements concernant le soutien aux forces de sécurité afghanes et aux autres institutions gouvernementales, y compris par le biais d'efforts continus pour renforcer la capacité des forces de sécurité afghanes à décourager et à répondre aux menaces internes et externes, conformément à leurs engagements au titre des accords de sécurité existants entre les deux gouvernements. Cet engagement comprend un soutien aux forces de sécurité afghanes pour empêcher al-Qaida, ISIS-K et d'autres groupes terroristes ou individus terroristes internationaux d'utiliser le sol afghan pour menacer les États-Unis et leurs alliés.

Les États-Unis réaffirment leur volonté de continuer à mener des opérations militaires en Afghanistan, avec le consentement de la République islamique d'Afghanistan, afin de perturber et de dégrader les efforts d'Al-Qaida, de État islamique et d'autres groupes ou individus terroristes internationaux pour mener des attaques contre les États-Unis ou leurs alliés, conformément à ses engagements au titre des accords de sécurité existants entre les deux gouvernements et étant entendu que les opérations de lutte contre le terrorisme des États-Unis visent à compléter et à soutenir les opérations de lutte contre le terrorisme des forces de sécurité afghanes, dans le plein respect de la souveraineté afghane et plein respect de la sûreté et de la sécurité du peuple afghan et de la protection des civils.

En énumérant al-Qaïda, État islamique et les « groupes terroristes internationaux », les États-Unis ont intentionnellement omis les attaques par les Talibans.

La première partie du point F de l’accord américain avec les Talibans dit :

Les États-Unis et leurs alliés s'abstiendront de toute menace ou recours à la force contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique de l'Afghanistan ou d'intervenir dans ses affaires intérieures.

La lutte entre les Talibans afghans et les forces gouvernementales afghanes est certainement une «affaire intérieure». En vertu de cet accord, les États-Unis n’avaient pas le droit d’intervenir.

Ceux qui défendent l’attaque américaine actuelle contre les Talibans soutiendront que les Talibans ont rompu l’accord en attaquant un « allié américain ». L’accord américain avec les Talibans dit dans la deuxième partie Point 1 :

L'Émirat islamique d'Afghanistan, qui n'est pas reconnu par les États-Unis en tant qu'État et connu sous le nom de Taliban, ne permettra à aucun de ses membres, à d'autres individus ou groupes, y compris Al-Qaida, d'utiliser le sol afghan pour menacer la sécurité des États-Unis et de leurs alliés.

L’Accord stratégique entre les ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE et l’AFGHANISTAN signé à Kaboul le 2 mai 2012 désigne l’Afghanistan comme un « allié majeur non OTAN » des États-Unis. L’argument est donc que les attaques des Talibans contre les forces du gouvernement afghan sont des attaques contre un allié américain dont les Talibans devraient s’abstenir.

Ma lecture juridique est toujours que l’accord américain le plus récent avec les Talibans ainsi que la déclaration conjointe avec le gouvernement afghan remplacent ceux concernant les combats en Afghanistan intérieur qui sont clairement une « affaire intérieure ».

Le fait que les États-Unis ne soient pas un partenaire honnête est également visible dans d’autres parties de ses récents accords sur l’Afghanistan.

La première partie C de l’accord américain avec les Talibans dit :

Les États-Unis sont déterminés à commencer immédiatement à travailler avec toutes les parties concernées sur un plan de libération rapide des prisonniers au combat et des prisonniers politiques comme mesure de confiance avec la coordination et l'approbation de toutes les parties concernées. Jusqu'à cinq mille (5 000) prisonniers de l'émirat islamique d'Afghanistan, qui n'est pas reconnu par les États-Unis comme État et connu sous le nom de Taliban, et jusqu'à mille (1 000) prisonniers de l'autre côté seront libérés d'ici le 10 mars 2020, [...]. Les États-Unis s'engagent à atteindre cet objectif.

Ce qui est intéressant, c’est que les 5 000 prisonniers sont en fait des prisonniers du gouvernement afghan. Le fait que les États-Unis se soient engagés à libérer les prisonniers sur lesquels ils n’ont aucun contrôle direct est assez curieux.

Elle est également contredite par la déclaration conjointe avec le gouvernement afghan qui a été signée au même moment. La deuxième partie, point 4, dit :

Pour créer les conditions permettant de parvenir à un règlement politique et à un cessez-le-feu permanent et durable, la République islamique d'Afghanistan participera à une discussion facilitée par les États-Unis avec les représentants des Talibans sur les mesures de confiance, notamment pour déterminer la faisabilité de la libération d'un nombre important de prisonniers des deux côtés.

Un vague engagement du gouvernement afghan à « participer aux discussions » sur l’échange de prisonniers semble contredire la promesse forte d’une date fixe faite par les États-Unis dans l’accord avec les Talibans.

Lorsque le gouvernement américain signe deux accords avec des parties différentes qui se contredisent le même jour, il n’est clairement pas en mesure de conclure un accord.

Pourquoi le gouvernement afghan devrait-il maintenant accepter un échange de prisonniers qui favoriserait clairement les Talibans ?

Le président afghan en exercice, Ashraf Ghani, a immédiatement fait valoir ce point :

Pajhwok Afghan News @pajhwok - 4:27 UTC · 2 mars 2020
 
L'accord américano-Taliban, qui met en branle le potentiel d'un retrait total des troupes américaines d'Afghanistan, prévoit la libération de 5 000 prisonniers Talibans.
 
«Nous n'avons pris aucun engagement», a déclaré le président afghan. "C'est une décision souveraine afghane", a-t-il déclaré à @CNN.

Les Talibans demandent la libération des prisonniers avant de s’asseoir avec le gouvernement afghan pour des négociations de cessez-le-feu.

Ghani se bat actuellement avec le chef de la direction du gouvernement afghan, Abdullah Abdullah, pour savoir qui a remporté l’élection bâclée en Afghanistan. Les États-Unis n’ont pas encore accepté l’un d’eux en tant que président nouvellement élu. Ghani sabotera la libération des prisonniers jusqu’à ce que Trump le reconnaisse officiellement comme le nouveau président afghan.

Les Talibans feront pression sur les États-Unis pour qu’ils acceptent son accord et pour qu’ils poussent Ghani à libérer leurs amis. Tant que cela ne se produira pas, ils continueront de se battre :

Une lettre des Talibans partagée lundi avec Stars and Stripes par une personne ayant des liens avec le groupe militant a appelé les combattants à attaquer les forces afghanes, mais pas les forces américaines ou étrangères.
 
"Après la signature de l'accord, une fois de plus, les moudjahidin (combattants) de l'émirat islamique sont invités à lancer leurs attaques contre l'administration fantoche de Kaboul", a indiqué la lettre des Talibans, que la personne a fournie sous couvert d'anonymat. ...
 
Les hauts responsables du Pentagone ont indiqué lundi qu'ils n'étaient pas surpris que les Talibans reviennent à l'attaque des forces afghanes, mais ils ont appelé le groupe à réduire progressivement la violence à travers l'Afghanistan à mesure que le nouvel accord sera mis en œuvre. ...
 
"Ce sera une route longue, sinueuse et cahoteuse", a déclaré Esper aux journalistes. "Il y aura des hauts et des bas. Nous allons arrêter et recommencer. Ce sera comme cela au cours des prochains jours, semaines et mois."

Hier, Trump a eu un appel téléphonique de 35 minutes avec le chef adjoint de la commission de paix des Talibans à Doha Mullah Abdul Ghani Baradar. Les Talibans ont compris que les États-Unis devaient respecter leur accord. La lecture de l’appel par les Talibans comprend cet échange:

Le mollah Baradar a déclaré:
 
"Monsieur le Président!

Prenez des mesures déterminées en ce qui concerne le départ des forces étrangères d'Afghanistan et ne permettez à personne de prendre des mesures qui violent les termes de l'accord, vous entraînant ainsi encore plus dans cette guerre prolongée." ...
 
Le président des États-Unis, Donald Trump, a déclaré :

"C'est un plaisir de vous parler. Vous êtes un peuple dur et vous avez un grand pays et je comprends que vous vous battez pour votre patrie. Nous sommes là depuis 19 ans, c'est une très longue période et le retrait des forces étrangères d'Afghanistan est maintenant dans l'intérêt de tous."

Le président Trump a ajouté :

"Mon secrétaire d'État s'entretiendra bientôt avec Ashraf Ghani afin de lever tous les obstacles auxquels se heurtent les négociations intra-afghanes."

Il a déclaré que nous participerons pleinement à la future réhabilitation de l'Afghanistan.

Des discussions approfondies ont également eu lieu sur la mise en œuvre de l'accord conclu par les deux parties.

La Maison Blanche n’a pas publié de compte rendu de l’appel mais les médias américains le mentionnent :

Par la suite, il a déclaré aux journalistes que sa "relation" avec Baradar était "très bonne ... nous avons eu une bonne et longue conversation aujourd'hui et, vous savez, ils veulent mettre fin à la violence. Ils aimeraient également mettre fin à la violence".
 
Ce n'est pas vrai. Lundi, le porte-parole du groupe a déclaré que les attaques reprendraient contre les forces gouvernementales afghanes mais pas contre les forces américaines. Lundi et mardi, il y a eu 33 attaques dans 16 provinces, tuant six personnes et en blessant 14, a déclaré à ABC News un porte-parole du ministère afghan de l'Intérieur. Selon Reuters, cinq policiers afghans auraient également été tués lors d'une attaque contre un poste de contrôle de sécurité.

Après l’appel téléphonique, l’armée américaine a annoncé qu’elle continuerait d’attaquer les Talibans :

TOLOnews @TOLOnews - 8 h 38 · 4 mars 2020
 
Vidéo [anglais]: le général américain Miller en interview exclusif avec TOLOnews le mardi a dit que les États-Unis défendront les forces afghanes, la situation est "fragile", l'objectif de réduction de la violence, si les Talibans ne respectent pas les obligation, les États-Unis répondront. #Afghanistan

Les Talibans n’ont aucune obligation de cesser de combattre le gouvernement afghan. L’accord américain avec eux ne contient aucune clause de ce type.

Le général a annoncé que les États-Unis poursuivraient leur soutien aérien aux forces gouvernementales afghanes et a exigé que les Talibans « réduisent leur violence ».

Ce n’est pas ce que les Talibans attendaient de l’accord qui a été signé. De leur point de vue, un cessez-le-feu avec le gouvernement afghan est encore loin et ils n’ont aucune obligation de déposer leurs armes. Ils vont probablement intensifier les attaques contre les troupes étrangères dans leur pays.

Il y avait des rumeurs selon lesquelles l’accord américain avec les Talibans comportait quatre annexes secrètes qui permettraient aux troupes américaines de rester dans le pays. Les rumeurs en Afghanistan disent également que les États-Unis ont l’intention de laisser les Talibans prendre le pouvoir et de les utiliser ensuite à leurs fins contre l’Iran, le Pakistan et en Asie centrale.

Le secrétaire d’État Pompeo a nié de tels accords parallèles :

Dimanche, dans une interview accordée à Face the Nation, CBS News, le secrétaire d'État américain Mike Pompeo a déclaré qu'avec le document public de l'accord américano-Taliban publié samedi, "deux codicilles de mise en œuvre seront fournis. Ils sont secrets."
 
"Ce sont des documents de mise en œuvre militaire qui sont importants pour protéger nos soldats, marins, aviateurs et marines", a déclaré Pompeo.

"Ils sont classés, secrets. Il n'y a pas d'accords parallèles."

C’est un rare cas dans lequel je crois Pompeo. Les Talibans ne respecteraient aucun accord parallèle après que les États-Unis se soient révélés incapables de conclure un accord en ce qui concerne l’accord principal. S’il y avait des accords parallèles de quelque importance que ce soit, les États-Unis ne méconnaîtraient pas l’accord qui vient d’être signé aussi ouvertement qu’aujourd’hui.

Trump ne se soucie de rien de ce qui précède. Il avait besoin de l’accord pour justifier un retrait des troupes américaines d’Afghanistan. Il utilisera ce retrait pour affirmer qu’il a tenu sa promesse électorale de 2016 de retirer les troupes américaines d’Afghanistan. Cela même lorsqu’il y aura en fait toujours le même nombre de soldats en Afghanistan que lors de son investiture.

Le printemps arrive et avec lui la saison de campagne des Talibans. Avec la rupture de l’accord avec eux, les États-Unis risquent de perdre plus de soldats. Le fait de ne pas être en mesure de conclure un accord a généralement un prix élevé.

Moon of Alabama

Traduit par jj, relu par Wayan  pour le Saker Francophone

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