Par Alastair Crooke – Le 17 septembre 2026 – Source Conflicts Forum
L’Arabie saoudite est confrontée à un choix stratégique : capituler devant les exigences d’AnsarAllah, ou être entraînée dans un piège de crédibilité. Le piège est que MbS peut chercher à maintenir la crédibilité du prétendu devoir que s’impose le Royaume de garder les Lieux Saints [La Mecque, NdT] et, en tant que « pôle » islamique sunnite, de refuser les demandes d’AnsarAllah.
Le dilemme est que, d’une part, toute concession risque de fournir plus d’oxygène à la « révolution » d’AnsarAllah, qui gagne du terrain et dynamise les gens dans tout le Moyen-Orient. D’autre part, en insistant sur la position monarchique de l’Arabie saoudite et les avantages accessoires liés à son système, MbS peut dynamiser son opposition interne ; le panthéon des tribus saoudiennes, dont beaucoup nourrissent encore une colère persistante face à leur mise à l’écart, leur baisse de statut imposé par « l’entreprise monarchique familiale unique« .
Depuis le début, la monarchie saoudienne a concentré les récompenses financières du pays vers seul ménage et appelle cela « l’unité« . Cependant, une unité fondée sur l’exclusion devient une faiblesse face aux demandes, de la part des tribus négligées, à un poids politique approprié et un juste partage des revenus du Royaume.
Les Occidentaux regardent aujourd’hui le Royaume saoudien sous un angle différent ; leur regard est porté sur sa richesse, sur son apparente modernisation et sur son prétendu leadership du monde islamique, plutôt que sur les contradictions fondamentales sous-jacentes. Ils ont choisi de présumer que le Royaume se pliait aux impératifs de la vie moderne, et que la gestion et la transformation de l’islam sunnite plieraient également le Royaume à la vie moderne.
Pourtant, la position du Royaume saoudien est une bizarrerie – et est plus faible qu’on ne le suppose généralement. Les contradictions inhérentes au pays pourraient bien disposer Riyad à intensifier sa guerre contre le Yémen afin de préserver sa position, malgré le manque notable de soutien des alliés.
(Il semble que la réticence de Trump à aider l’Arabie saoudite puisse refléter un lobbying intense de la part des Émirats Arabes unis – le rival acharné de MbS — qui cherche à persuader Trump de ne pas soutenir une nouvelle guerre saoudienne contre le Yémen, car cela affaiblirait davantage l’effondrement des intérêts des Émirats arabes Unis dans le sud et le Yémen côtier).
L’étrangeté de la structure interne du Royaume remonte à la nature de sa fondation par Ibn Saud en 1932, et à la décision beaucoup plus tardive des États-Unis d’inverser l’équilibre historique des pouvoirs au Moyen-Orient en faveur de l’Arabie saoudite et les monarques, émirs et cheikhs du Golfe (qui n’ont été établis qu’après la Seconde Guerre mondiale).
J’ai écrit il y a quelque temps que l’histoire des tensions au sein de l’identité saoudienne « se rapporte directement à Muhammad Ibn Abd al-Wahhab (le fondateur du wahhabisme) et à l’utilisation de son puritanisme radical et exclusioniste par Ibn Saud » :
Le deuxième volet de cette dualité déconcertante concerne précisément le passage ultérieur du roi Abd-al Aziz au statut d’homme d’État dans les années 1920. Initialement, sur les conseils de l’officier britannique Harry St. John Philby, il a accepté le conseil selon lequel en armant le wahhabbisme, il pourrait diriger tout le Moyen-Orient.
La réduction ultérieure de la violence wahhabite par Abd-al Aziz (afin d’avoir une position diplomatique en tant qu’État-nation avec la Grande-Bretagne et l’Amérique) et son institutionnalisation de l’impulsion wahhabite originelle – ainsi que la saisie subséquente du robinet de pétrodollars opportunément croissant dans les années 1970 – l’ont cependant amené à canaliser le courant volatil wahhabite loin de chez lui, en l’exportant [vers les autres pays musulmans, NdT].
Ce courant wahhabite (métamorphosé par la suite en ISIS), que Philby admirait tant, était cependant une réincarnation du mouvement d’avant-garde précoce, féroce et semi-indépendant des « moralistes » engagés et armés qui avaient presque réussi à s’emparer de l’Arabie au début des années 1800. Abd-al Aziz, cependant, a commencé à sentir que ses intérêts plus larges étaient menacés par le “jacobinisme” révolutionnaire exposé par ce mouvement d’avant-garde. Ces derniers se sont alors révoltés contre la tentative de les freiner, conduisant à une guerre civile qui a duré jusqu’aux années 1930 – quand Abd-al Aziz a fait mater les extrémistes : Ce sont les britanniques qui les ont mitraillés.
Le fait est que l’approche wahhabite saoudienne de l’Islam n’est pas morte dans les années 1930. Elle s’est retirée et a maintenu son emprise sur certaines parties du système, d’où la dualité que nous observons aujourd’hui dans l’attitude saoudienne à l’égard de guerres sectaires contre des États régionaux, comme la Syrie.
Le projet saoudien a été consolidé lorsque Richard Perle et David Wurmser, mandatés par Netanyahu (à l’époque Premier ministre d’Israël), ont produit le document « Stratégie de rupture nette » en 1996. L’Iran devait être dépouillé de ses alliés, et les monarques et cheikhs du golfe Persique devaient diriger le nouveau paradigme stratégique dans la région.
Les Monarques et les Cheikhs du Golfe ont été simultanément oints en tant que mandataires incontournables de la domination énergétique américaine au Moyen-Orient, ainsi que la feuille de route derrière laquelle Netanyahu pourrait comploter le projet du « Grand Israël » (les Accords d’Abraham).
Au cours de l’été qui a suivi la guerre (infructueuse) d’Israël contre le Hezbollah en 2006, Dick Cheney a poursuivi cette stratégie dite de Rupture nette. Cheney était assis dans son bureau à déplorer bruyamment la force du Hezbollah ; et pire encore, il lui semblait que l’Iran avait été le principal bénéficiaire de la guerre des États-Unis contre l’Irak, en 2003.
L’interlocuteur de Cheney – le chef du Renseignement saoudien de l’époque, le Prince Bandar – était vigoureusement d’accord (comme l’a raconté John Hannah, qui a participé à la réunion). Pour surprendre, le prince Bandar a proclamé que l’Iran pouvait encore être taillé sur mesure : la Syrie étant le maillon « faible » entre l’Iran et le Hezbollah, elle pourrait s’effondrer via une insurrection islamiste, a proposé Bandar. Le scepticisme initial de Cheney s’est transformé en exaltation lorsque le prince Bandar a déclaré que l’implication des États-Unis serait inutile : Lui, Bandar, orchestrerait et gérerait le projet. « Laisse-moi faire », a-t-il dit.
Bandar a déclaré à John Hannah « Le roi sait qu’à part l’effondrement de la République islamique elle-même, rien n’affaiblirait plus l’Iran que de perdre la Syrie ».
Ainsi commença une nouvelle phase d’attrition contre l’Iran. L’équilibre régional des pouvoirs devait être déplacé de manière décisive vers l’islam sunnite dirigé par l’Arabie saoudite, en partenariat avec les autres monarchies de la région. Cette guerre sectaire a donc été légitimée par le vice-président américain, Dick Cheney.
En bref, l’Arabie saoudite était le pilier sur lequel l’Occident construirait son rayonnement islamique sunnite pour contenir et affronter l’Iran et ses alliés sur le front de la résistance. Les États du Golfe deviendraient par la suite la cheville ouvrière autour de laquelle les « Accords d’Abraham » et la normalisation avec Israël seraient construits.
Pourtant, le projet contenait des contradictions inhérentes : La nature violente du wahhabisme signifiait que l’Arabie saoudite, malgré tous ses fanfaronnades de dirigeant islamique, n’avait pas la légitimité pour amener une Oumma musulmane (communauté musulmane) à accepter le leadership théologique saoudien.
Deuxièmement, le Royaume a été construit sur le sable mouvant d’un acquiescement tribal réticent ; une construction qui pourrait être remise en question dès les premiers signes d’un affaiblissement du contrôle monarchique. Des rapports récents suggèrent que l’Iran et le Hezbollah discutent peut-être d’une nouvelle organisation tribale avec des chefs tribaux de la péninsule.
Les Yéménites n’aiment pas les Saoudiens. Le Yémen, en réalité, représente un socle plus authentique du monde arabe que l’Arabie saoudite. Beaucoup, sinon la plupart des tribus du Moyen-Orient, font remonter leurs ancêtres à des origines yéménites.
Au début des années 1930, le fondateur de l’Arabie saoudite moderne, le roi AbdulAziz al-Saud, a saisi et annexé de manière péremptoire trois provinces du nord du Yémen et a cherché à imposer le wahhabisme à l’islam ésotérique zaïdite et ismaélien du Yémen. Plus récemment, au cours des dix dernières années, l’Arabie saoudite a enforcé un blocus contre le Yémen contrôlé par AnsarAllah.
C’est pourquoi le projet d’AnsarAllah est une « révolution » ; C’est une lutte contre un pouvoir imposé depuis l’ère coloniale. L’ayatollah Khomeiny prévoyait que la Révolution iranienne pour la libération nationale et la souveraineté ne serait pas la dernière révolution dans la région ; il envisageait que d’autres révolutions émergeraient inévitablement. Le nouveau Guide suprême iranien, Mujtaba Khamenei, y a récemment fait allusion en parlant du Yémen.
Ibrahim al-Amine, rédacteur en chef d’Al-Akhbar, a écrit cette semaine :
« Un jour, quelqu’un émergera pour raconter l’histoire de la relation entre « Ansar Allah », le Hezbollah et l’Iran ; à l’heure actuelle, il est nécessaire de ne mettre en évidence que certains points clés. Sayyed Hassan [Nasrallah] … a travaillé à établir la « compréhension la plus précise » – qui est devenue la politique officielle en Iran – façonnant sa perception de la position et du rôle du mouvement « Ansar Allah ». [Nasrallah] était catégorique sur le fait que le soutien à ce groupe courageux n’avait d’autre prix que les réalisations qu’ils ont accomplies, qui ont inévitablement servi la grande cause…
Ce qu’Ansar Allah a accompli à Bab al-Mandab marque un saut qualitatif dans la progression de ce mouvement. C’est un événement qui ne peut être séparé de ce qui se passe dans toute la région… Les peuples du Liban et de Palestine se rendront compte de la signification de ce que « Ansar Allah » a fait… Une poignée d’hommes libres ont réussi à briser les châteaux de sable d’un seul coup … ».
Il est trop tôt pour dire si ce qu’Ibrahim Al-Amine décrit comme une « ambiance révolutionnaire » dans la région se matérialisera. Pendant ce temps, les grands médias occidentaux décrivent, sans surprise, les attaques yéménites contre l’Arabie saoudite exclusivement sous l’angle de leur impact sur la crise énergétique de l’Occident et des implications pour les relations américano-saoudiennes. Mais ce faisant, ils obscurcissent l’autre aspect ; l’impact du succès frappant d’AnsarAllah dans la création d’un moment révolutionnaire. Comme le note Al-Amine :
« AnsarAllah a réussi à gagner une majorité significative des tribus en faisant valoir qu’il n’est pas dans l’intérêt du Yémen de laisser le pays entre les mains d’États, de gouvernements et de puissances qui l’ont privé de ses richesses pendant de nombreuses décennies, volé ses ressources et appauvri… et ont ensuite tenté d’imposer une perspective idéologique contraire à tout ce qui est enraciné parmi les peuples de la partie sud de la péninsule depuis plus de deux mille ans ».
Ce à quoi nous assistons est un retour en arrière : le Moyen-Orient semble revenir à des structures de pouvoir antérieures, historiquement plus vraies, alors que l’effet de levier éphémère de l’initiative néo-conservatrice/Cheney très précaire (utilisant l’avant-gardisme wahhabite comme boulet de démolition) commence à être écarté par la conscience et la mobilisation populaires.
Alastair Crooke
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.