Le lent tremblement de terre causé par l’affaire Epstein. Une rupture entre le peuple et les élites


Par Alastair Crooke – Le 5 février 2025 – Conflicts Forum

Après « Epstein« , rien ne peut continuer comme avant : ni les valeurs d’après-guerre du genre « plus jamais ça » – reflétant le désir de mettre fin aux guerres sanglantes et celui, plus généralisé, d’une société « plus juste« ; ni l’économie bipolaire engendrant des disparités extrêmes de richesse ; ni la confiance, après la vénalité exposée, les institutions pourries et les perversions dont les dossiers Epstein ont montré qu’elles étaient endémiques parmi certaines des élites occidentales.

Comment parler de « valeurs » dans ce contexte ?

À Davos, Mark Carney a clairement indiqué que « l’ordre fondé sur des règles » n’était qu’une grossière façade Potemkine qui était parfaitement reconnue comme étant fausse mais pourtant maintenue. Pourquoi ? Tout simplement parce que la tromperie était utile. L’ »exigence » était due à la nécessité de cacher l’effondrement du système tombant dans un nihilisme radical et anti-valeurs. C’est pour cacher la réalité que les cercles d’élite – autour d’Epstein – opèrent au-delà des limites morales, juridiques ou humaines, pour décider entre la paix et la guerre, sur la base de leurs appétits de base.

Les élites ont compris qu’une fois que l’amoralité complète des dirigeants serait connue par les hoi polloi, l’Occident perdrait la structure morale qui ancre précisément une vie ordonnée. Si l’Establishment est connu pour éviter la moralité, pourquoi le tout-venant devrait-il se comporter différemment ? Le cynisme tomberait en cascade. Qu’est-ce qui alors maintiendrait une nation unie ?

Eh bien seulement le totalitarisme, très probablement.

La « chute » postmoderne dans le nihilisme s’est finalement écrasée dans son inévitable « impasse » (comme prédit par Nietzsche en 1888). Le paradigme des « Lumières » s’est finalement métamorphosé en son contraire : un monde sans valeurs, sans sens ni but (au-delà de l’enrichissement personnel avare). Cela implique aussi la fin du concept même de Vérité qui était au cœur de la civilisation occidentale, depuis Platon.

Cet effondrement souligne aussi les défaillances de la Raison mécanique occidentale “Ce genre de raisonnement a priori en cercle fermé a eu un effet beaucoup plus important sur la culture occidentale qu’on ne pourrait l’imaginer … Il a conduit à l’imposition de règles que l’on croit irréfutables, non pas parce qu’elles sont révélées, mais parce qu’elles ont été scientifiquement prouvées, et il n’y a donc aucun recours contre elles”, note Aurélien.

Cette façon de penser mécanique a joué un grand rôle dans le troisième niveau de la « Rupture de Davos » (après la disparition intellectuelle et l’effondrement de la confiance dans la direction). La pensée mécanique basée sur une vision du monde pseudo-scientifique déterministe a conduit à des contradictions économiques qui ont empêché les économistes occidentaux de voir ce qu’ils avaient sous le nez : un système économique hyper-financiarisé entièrement au service des oligarques et des initiés.

Aucun échec de notre modélisation économique, aussi grand soit-il, « n’a affaibli l’emprise des économistes mathématiciens sur les politiques des gouvernements. Le problème a été que la science, dans ce mode binaire de cause à effet, ne pouvait faire face ni au chaos ni à la complexité de la vie » (Aurélien). D’autres théories – autres que la physique newtonienne – telles que les théories quantiques ou du chaos ont été largement exclues de notre mode de pensée.

Le sens de « Davos » – suivi des révélations d’Epstein – est que la confiance s’est effondrée et ne peut plus être reconstituée.

Ce qui est également apparent, c’est que les cercles autour d’Epstein ne concernaient pas seulement des individus tordus ; “Ce qui a été exposé pointe vers des pratiques systématiques, organisées et ritualisées”. Et cela change tout, comme l’observe le commentateur Lucas Leiroz :

« Les réseaux de ce type n’existent que lorsqu’ils sont soutenus par une protection institutionnelle profonde. Il n’y a pas de pédophilie rituelle, pas de traite des êtres humains à l’échelle transnationale, pas de production systématique de matériel extrême sans couverture politique, policière, judiciaire et médiatique. C’est la logique du pouvoir ».

Epstein émerge de la myriade de courriels comme étant un pédophile totalement immoral certes, mais aussi comme un acteur géopolitique très intelligent et sérieux, dont les idées politiques étaient prisées par des personnalités de haut niveau du monde entier. Il était un maître acteur de la géopolitique, comme Michael Wolff l’a décrit (dès 2018, ainsi que dans une correspondance électronique récemment publiée) dans la guerre entre le pouvoir juif et les Gentils, aussi.

Cela suggère qu’Epstein n’était pas tant un outil des services de renseignement que leur pair. Pas étonnant que les dirigeants aient cherché sa compagnie (et pour des raisons grossièrement immorales aussi que nous ne pouvons pas ignorer). Et clairement, l’État profond (unipartisme) a manœuvré à travers lui. Et à la fin, Epstein en savait trop.

David Rothkopf, lui-même ancien conseiller aux affaires politiques du camp Démocrate, spécule sur ce que Epstein signifie pour l’Amérique :

“[Les jeunes Américains] se rendent compte que leurs institutions leur font défaut, et ils vont devoir [se sauver eux-mêmes]. Vous avez des dizaines de milliers de personnes à Minneapolis, disant qu’il ne s’agit plus de questions constitutionnelles, ou de la primauté du droit ou de la démocratie — ce qui peut sembler bien — mais qui est à l’écart de la personne moyenne à la table de cuisine moyenne”.

« Les gens disent que la Cour suprême ne va pas nous protéger ; le Congrès ne va pas nous protéger ; le président est l’ennemi ; il déploie sa propre armée dans nos villes. Les seules personnes qui peuvent nous protéger sont nous-mêmes”.

C’est « les milliardaires stupides » [une référence à la tirade : « C’est l’économie, stupide« ] explique Rothkopf :

“Ce que j’essaie de dire, c’est que si vous ne réalisez pas que l’égalité et l’impunité des élites sont des questions centrales pour tout le monde, que les gens pensent que le système est truqué et ne fonctionne pas pour eux, alors ils ne croient plus que le rêve américain est réel et remarquent que le contrôle du pays a été volé par une poignée de super-riches, qui ne sont pas imposés et deviennent de plus en plus riches ; alors que le reste d’entre nous prend de plus en plus de retard. [Alors vous pouvez comprendre le désespoir actuel des moins de 35 ans]”.

Rothkopf dit que l’épisode Davos/Epstein marque une rupture entre le peuple et les couches dirigeantes.

Les sociétés occidentales sont maintenant confrontées à un dilemme qui ne peut être résolu par des élections, des commissions parlementaires ou des discours. Comment peut-on continuer à accepter l’autorité d’institutions qui ont protégé ce niveau d’horreur ? Comment peut-on maintenir le respect des lois appliquées de manière sélective par des personnes qui vivent au-dessus d’elles ?« , dit Leiroz.

La perte de respect ne va cependant pas au cœur de l’impasse. Aucun parti politique conventionnel n’a de réponse à l’échec de l’économie de la « table de cuisine » ; le manque d’emplois raisonnablement bien rémunérés, l’accès aux services médicaux, l’éducation coûteuse et le logement.

Aucun parti traditionnel ne peut apporter une réponse crédible à ces questions existentielles car, pendant des décennies, l’économie a été totalement « truquée« , c’est-à-dire réorientée structurellement vers une économie financiarisée basée sur la dette, au détriment de l’économie réelle.

Il faudrait que la structure actuelle du marché libéral anglo-saxon soit entièrement déracinée et remplacée par une autre. Cela nécessiterait une décennie de réformes mais les oligarques s’y opposeront carrément.

Idéalement, de nouveaux partis politiques pourraient émerger. En Europe, cependant, les « ponts » qui pourraient potentiellement nous sortir de nos profondes contradictions structurelles ont été délibérément détruits au nom du cordon sanitaire conçu pour empêcher toute pensée politique non « centriste » d’émerger.

Si les manifestations n’ont aucun effet pour changer le statu quo et que des élections restent un choix entre les partis Bonnets Blancs et Blancs Bonnets de l’ordre existant, les jeunes concluront que « personne ne viendra nous sauver » et, dans leur désespoir, que l’avenir ne peut être décidé que dans la rue.

Alastair Crooke

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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