L’Asie du Sud-Est oublie la terreur occidentale


Andre Vltchek

Par Andre Vltchek – Le 2 octobre 2015 – Source CounterPunch

Les élites du Sud-Est asiatique ont oublié les dizaines de millions d’Asiatiques assassinés par l’impérialisme occidental à la fin et après la Seconde Guerre mondiale. Elles ont oublié ce qui s’est passé dans le Nord – les bombes incendiaires sur Tokyo et Osaka, les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, la liquidation barbare de civils coréens par les forces états-uniennes. Mais elles ont aussi oublié leurs propres victimes – les centaines de milliers, en fait des millions de gens, qui ont été déchiquetés, brûlés par des armes chimiques ou liquidés directement – des hommes, des femmes et des enfants au Vietnam, au Cambodge, au Laos, en Indonésie, aux Philippines et au Timor oriental.

Tout est pardonné et tout est oublié.

Et une fois de plus, l’Empire pivote fièrement vers l’Asie ; il s’en vante même.

Cela va sans dire que l’Empire ne connaît ni la honte ni la décence. Il fanfaronne à propos de la démocratie et de la liberté, tandis qu’il ne prend même pas la peine de laver ses mains du sang de dizaines de millions de gens.

Partout en Asie, les populations privilégiées ont choisi de ne pas savoir, de ne pas se souvenir, ou même d’effacer tous les chapitres terribles de l’Histoire. Ceux qui insistent sur le souvenir sont réduits au silence, ridiculisés ou présentés comme à côté du sujet.

Une telle amnésie sélective, une telle générosité se retourneront très bientôt. Dans peu de temps, elle reviendra comme un boomerang. L’Histoire se répète. Elle le fait toujours, et en particulier l’histoire de la terreur occidentale et du colonialisme. Mais le prix ne sera pas payé par les élites moralement corrompues, par ces laquais de l’impérialisme occidental. Comme toujours, ce seront les pauvres d’Asie qui seront contraints de payer.

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Après être descendu de la plus grande grotte à proximité de Tham Pha Thok, au Laos, j’ai décidé d’écrire à une bonne amie vietnamienne à Hanoi. Je voulais comparer les souffrances des peuples laotien et vietnamien.

La grotte était utilisée comme maison par le Pathet Lao. Pendant la seconde guerre du Vietnam, elle a effectivement servi de quartier général. Aujourd’hui, elle semblait complètement hantée, comme un crâne recouvert de mousse et de végétation tropicale.

L’armée de l’air américaine avait l’habitude de bombarder intensément toute la zone et il y a encore de profonds cratères tout autour, cachés par les arbres et les buissons.

Les États-Unis ont bombardé la totalité du Laos, à qui on a donné le surnom amer de «pays le plus bombardé sur la terre».

Il est vraiment difficile d’imaginer, en étant sobre, ce que les États-Unis, l’Australie et leurs alliés Thai ont fait au Laos peuplé, rural, paisible.

John Bacher, historien et archiviste de la communauté urbaine de Toronto, a écrit sur La guerre secrète : «Davantage de bombes ont été larguées sur le Laos entre 1965 et 1973 que les États-Unis n’en ont déversé sur le Japon et l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale. Plus de 350 000 personnes ont été tuées. La guerre au Laos était un secret pour le peuple américain et le Congrès. Elle anticipait les liens sordides entre le trafic de drogue et les régimes répressifs observés plus tard dans l’affaire Noriega.»

Dans cette opération secrète, la plus grande de l’histoire des États-Unis, l’objectif principal était d’«empêcher les forces pro-vietnamiennes de prendre le contrôle» sur la région. L’opération tout entière ressemble plus à un jeu auquel quelques garçons sadiques et protégés auraient été autorisés à jouer : bombarder tout un pays et le ramener à l’Age de la pierre pour plus d’une décennie. Mais fondamentalement, ce jeu n’était rien d’autre que l’un des génocides les plus brutaux dans l’histoire du XXe siècle.

Naturellement, presque personne en Occident ou en Asie du Sud-Est ne sait quelque chose à ce sujet.

J’ai envoyé un texto à mon amie : «Ce dont j’ai été témoin il y a quelques années en travaillant dans la Plaine des Jarres était évidemment beaucoup plus terrible que ce que je viens de voir autour de Tham Pha Thok, mais même ici, l’horreur des actions des États-Unis était écrasante.» Je lui ai aussi envoyé un lien sur mon précédent article parlant de la Plaine des Jarres.

Elle a répondu quelques minutes plus tard : «Si tu ne me l’avais pas dit… Je n’aurais jamais rien su de cette guerre secrète. Autant que nous le sachions, il n’y jamais eu de guerre au Laos. Pauvre peuple lao!»

J’ai interrogé mes autres amis au Vietnam, puis en Indonésie. Personne ne savait rien du bombardement du Laos.

La guerre secrète reste top-secret, même maintenant, même ici, au cœur de la région Asie-Pacifique ou, plus précisément, surtout ici.

Lorsque Noam Chomsky et moi avons discuté de l’état du monde pour ce qui est finalement devenu notre livre L’Occident terroriste – De Hiroshima à la guerre des drones, Noam a mentionné sa visite au Laos en guerre. Il se rappelait clairement les pilotes d’Air America, ainsi que les hordes de journalistes occidentaux basés à Vientiane, mais qui étaient trop occupés à ne pas voir et à ne poser aucune question pertinente.

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«Aux Philippines, la grande majorité de la population est convaincue aujourd’hui que les États-Unis ont effectivement libéré notre pays des Japonais», m’ont dit un jour mes amis journalistes de gauche.

Dr. Teresa S. Encarnación Tadem, professeur de science politique à l’Université des Philippines Diliman, m’a expliqué l’an dernier, en face à face, à Manille : «Il y a un dicton ici : ‹Les Philippins aiment plus les Américains que les Américains ne s’aiment eux-mêmes›.»

J’ai demandé: «Comment est-ce possible ? Les Philippines ont été colonisées et occupées par les États-Unis. Quelques terribles massacres ont eu lieu… Le pays n’a jamais été vraiment libre. Comment se fait-il que cet amour pour les États-Unis domine aujourd’hui ?»

«C’est dû à la machine de propagande nord-américaine extrêmement intense», a expliqué le mari de Teresa, le Dr Eduardo Climaco Tadem, professeur d’études asiatiques à l’Université des Philippines Diliman. «Elle a dépeint la période coloniale états-unienne comme une sorte de colonialisme bienveillant, contrastant avec le colonialisme espagnol qui l’avait précédé, décrit comme plus brutal. Les atrocités pendant la guerre américano-philippine (1898-1902) ne sont pas abordées. Ces atrocités ont provoqué la mort d’un million de Philippins. A cette période, cela représentait environ 10% de notre population… Le génocide, les tortures… tout cela a été commodément oublié par les médias, c’est absent des livres d’histoire. Et ensuite, bien sûr, les images diffusées par Hollywood et la culture pop américaine : d’héroïques et bienveillants soldats US sauvant des pays malmenés et aidant les pauvres…»

Fondamentalement, une inversion totale de la réalité.

«Le système éducatif est très important, a ajouté Teresa Tadem. Le système éducatif fabrique le consensus, ce qui à son tour permet de créer un soutien pour les États-Unis… Même notre université, l’Université des Philippines, a été fondée par les Américains. Vous pouvez en voir le reflet dans les programmes – par exemple les cours de science politique… Ils ont leurs racines dans la guerre froide et sa mentalité.»

Presque tous les enfants des élites asiatiques sont éduqués en Occident, ou tout au moins dans ce qu’on appelle des écoles internationales dans leurs propres pays, où le cursus impérialiste est appliqué. Ou dans des écoles privées, plus probablement religieuses/chrétiennes… Une telle éducation emprunte lourdement aux concepts d’endoctrinement pro-occidentaux et pro-business.

Une fois conditionnés, les enfants des élites s’occupent à laver le cerveau de leurs concitoyens. Le résultat est prévisible : capitalisme, impérialisme occidental et même colonialisme deviennent intouchables, respectés et admirés. Les pays et les individus qui ont assassiné des millions de gens sont étiquetés comme porteurs de progrès, de démocratie et de liberté. Il est prestigieux de se mêler à ces gens et il est hautement désirable de suivre leur exemple. L’Histoire meurt. Elle est remplacée par quelques contes de fées primitifs, dans le style Hollywood et Disney.

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Le monument en mémoire de la guerre
à Hanoi (Photo: Vltchek)

A Hanoï, la photographie emblématique d’une femme tirant une aile d’avion américain abattu est gravée sur un monument grandiose. C’est une grande œuvre d’art, impérieuse.

Mon ami George Burchett, un artiste australien renommé né à Hanoï et qui vit aujourd’hui de nouveau dans cette ville, m’accompagne.

Le père de George, Wilfred Burchett, était incontestablement le plus grand journaliste de langue anglaise du XXe siècle. L’Asie était la maison de Wilfred. C’est là qu’il a créé son œuvre monumentale, qui aborde quelques-uns des actes de brutalité les plus scandaleux commis par l’Occident : ses témoignages allaient du récit de première main du bombardement atomique de Hiroshima aux meurtres de masse d’innombrables civils pendant la guerre de Corée. Wilfred Burchett a aussi couvert le Vietnam, le Laos, le Cambodge, pour ne citer que quelques endroits malchanceux totalement dévastés par les États-Unis et leurs alliés.

Aujourd’hui, ses livres sont publiés et réimprimés par des maisons d’édition prestigieuses dans le monde entier, mais, paradoxalement, ils ne vivent pas dans le subconscient des jeunes Asiatiques.

Les Vietnamiens, en particulier les jeunes, savent très peu de choses des actes épouvantables commis par l’Occident dans leurs pays voisins. Tout au plus connaissent-ils les crimes perpétrés par la France et les États-Unis dans leur propre pays – au Vietnam, mais rien, ou presque rien, sur les victimes des monstres financés par l’Occident comme Marcos [aux Philippines] et Suharto [en Indonésie]. Rien sur le Cambodge – rien au sujet des vrais responsables de ces deux millions de vies perdues.

Les guerres secrètes restent secrètes.

Avec George Burchett, j’ai admiré le grand art révolutionnaire et socialiste au Musée des beaux-arts du Vietnam. D’innombrables actes abominables, commis par l’Occident, sont dépeints en détail, ainsi que la lutte de résistance déterminée menée contre le colonialisme états-unien par le grand peuple héroïque du Vietnam.

Mais il y avait une impression étrange dans ce musée – il était presque vide ! A part nous, il n’y avait qu’un petit nombre de visiteurs, tous des touristes étrangers : les grandes salles de cette magnifique institution dédiée à l’art étaient presque vides.

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«Les Indonésiens ne savent pas, parce qu’on les a rendus stupides !», crie mon cher et vieil ami Djokopekik, dans son studio d’art à Yogyokarta. Il est indéniablement le plus grand artiste réaliste socialiste d’Asie du Sud-Est. Sur ses toiles, des soldats brutaux bottent les fesses des pauvres gens, tandis qu’un énorme crocodile (symbole de corruption) attaque, mord et dévore tout ce qui est à portée. Djokopekik est ouvert, et brutalement honnête : «C’était leur plan ; le grand objectif du régime était de laver le cerveau des gens. Les Indonésiens ne savent rien de leur propre histoire ou du reste de l’Asie du Sud-Est !»

Avant de mourir, Pramoedya Ananta Toer, l’écrivain le plus influent d’Asie du Sud-Est, m’a dit : «Ils ne peuvent plus penser… et ils ne peuvent pas écrire. Je ne peux pas lire plus de cinq pages de n’importe quel écrivain indonésien contemporain… La qualité est honteuse…» Dans le livre que nous avons écrit ensemble (Pramoedya Ananta Toer, Rossie Indira et moi), il déplorait que les Indonésiens ne sachent rien sur l’histoire ou sur le monde.

S’ils avaient su, il se soulèveraient très certainement et renverseraient ce régime infâme qui gouverne leur archipel jusqu’à aujourd’hui.

Deux à trois millions d’Indonésiens sont morts après le coup d’État de 1965, déclenché et soutenu par l’Occident et par le clergé, principalement par des protestants venus d’Europe. La majorité des gens dans cet archipel désespéré sont maintenant totalement conditionnés par la propagande occidentale, incapables de même percevoir leur propre misère. Ils continuent à accuser les victimes (principalement des communistes, des intellectuels et des athées) des événements qui ont eu lieu il y a exactement 50 ans, des événements qui ont brisé l’échine de cette nation autrefois fière et progressiste.

Les Indonésiens croient presque entièrement la droite, les contes de fées fascistes, fabriqués par l’Occident et diffusés par les canaux des médias de masse locaux contrôlés par les élites locales débauchées… Il n’y a pas de miracle : pendant cinquante horribles années, ils ont été conditionnés intellectuellement et culturellement par les pensées du niveau le plus bas de Hollywood, par la musique pop occidentale et par Disney.

Ils ne savent rien de leur propre région.

Une ville fantôme dans le brouillard,
au Timor oriental
(Photo: Vltchek)

Ils ne savent rien de leurs propres crimes. Ils ignorent les génocides qu’ils ont commis. Plus de la moitié de leurs politiciens sont en fait des criminels de guerre, responsables de l’assassinat de plus de 30% des hommes, des femmes et des enfants tués pendant l’occupation du Timor oriental (aujourd’hui un pays indépendant), soutenue par les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie, du monstrueux bain de sang de 1965 et du génocide en cours perpétré par l’Indonésie en Papouasie.

L’information sur toutes ces horreurs est accessible sur internet. Il y a des milliers de sites qui apportent des preuves détaillées et accablantes. Pourtant, lâche et opportuniste, la population indonésienne éduquée choisit de ne pas savoir.

Bien sûr, l’Occident et ses grandes compagnies bénéficient grassement du pillage de la Papouasie.

Par conséquent, un génocide est commis, totalement couvert par le secret.

Demandez au Vietnam, en Birmanie, et même en Malaisie, ce que savent les gens du Timor oriental et de la Papouasie? La réponse sera : rien, ou presque rien.

La Birmanie, le Laos, le Cambodge, l’Indonésie et les Philippines – ils peuvent être situés dans la même partie du monde, mais ils pourraient tout aussi bien se trouver sur des planètes différentes. C’était ça, le plan : le vieux concept britannique du diviser-pour-régner.

A Manille, la capitale des Philippines, j’ai été un jour confronté à une famille qui soutenait avec insistance que l’Indonésie est effectivement située en Europe. La famille ignorait tout autant les crimes commis par le régime pro-occidental de Marcos.

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Les médias occidentaux vantent la Thaïlande comme le pays du sourire, pourtant c’est un endroit extrêmement déshérité et brutal, où le taux d’homicides (par habitant) est même plus élevé qu’aux États-Unis.

La Thaïlande a été totalement contrôlée par l’Occident depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Par conséquent, son gouvernement (le roi, les élites et l’armée) a permis sur son territoire certains des crimes contre l’humanité les plus terrifiants. Pour n’en mentionner que quelques-uns : le meurtre de masse des insurgés thaï de gauche et de leurs partisans (certains ont été brûlés vifs dans des fûts de pétrole), l’assassinat de milliers de réfugiés cambodgiens, les tueries et les viols de manifestants étudiants à Bangkok et ailleurs… Et le plus terrible : la participation peu connue des Thaïs à l’invasion du Vietnam pendant la guerre américaine… Le recours intensif à des pilotes thaï pendant les bombardements contre le Laos, le Vietnam et le Cambodge, ainsi qu’à plusieurs aéroports militaires (y compris Pattaya) pour les armées de l’air occidentales. Sans parler de l’organisation de la prostitution des jeunes filles et des jeunes garçons thaïs (beaucoup d’entre eux étaient mineurs) en faveur des soldats occidentaux.

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La terreur répandue par l’Occident sur tout le Sud-Est asiatique semble oubliée, du moins pour le moment.

«Passons à autre chose», ai-je entendu à Hanoï et à Luang Prabang.

Mais tandis que les Vietnamiens, les Laotiens et les Cambodgiens sont occupés à oublier leurs bourreaux, l’Empire assassine les peuples d’Irak, de Syrie, de Libye, du Pakistan, de l’Afghanistan, du Yémen, de l’Ukraine et de tous les coins de l’Afrique.

Il a été dit par beaucoup, et prouvé par certains, en particulier en Amérique du Sud, où presque tous les démons ont été exorcisés, qu’il ne peut y avoir d’avenir décent pour cette planète sans reconnaître et comprendre le passé.

Après avoir pardonné à l’Occident, plusieurs pays du Sud-Est asiatique ont été immédiatement poussés dans une confrontation avec la Chine et la Russie.

Lorsque c’est pardonné, l’Occident ne se contente pas d’accepter humblement la générosité de ses victimes. Un tel comportement ne fait pas partie de sa culture. Au contraire, il prend la gentillesse pour de la faiblesse, et il en profite immédiatement.

En pardonnant à l’Occident, en oubliant ses crimes, l’Asie du Sud-Est ne fait en réalité rien de positif. Elle ne fait que trahir ses compatriotes victimes, partout dans le monde.

Elle espère aussi, pragmatiquement et égoïstement, quelques bénéfices. Mais ces bénéfices ne viendront jamais ! L’Histoire l’a démontré en maintes occasions. L’Occident veut tout. Et il croit qu’il mérite tout. S’il ne se heurte pas à une confrontation, il pille jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien – comme il l’a fait en République démocratique du Congo, en Irak ou en Indonésie.

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Le célèbre historien australien et professeur émérite à l’Université de Nagasaki au Japon, Geoffrey Gunn, a écrit pour ce texte:

«Les États-Unis exercent en part égales un pouvoir dur et un pouvoir doux, à ce qu’il semble. Dans mes déplacements dans et hors de l’Asie de l’Est ces quarante dernières années, j’admets être perplexe quant à la sélectivité des souvenirs du dossier américain. Prenez le Laos et le Cambodge dans les années 1970 où, dans chacun de ces pays, les États-Unis ont largué un plus grand tonnage de bombes que celles déversées sur les villes japonaises pendant la Seconde Guerre mondiale, et où les munitions non explosées tuent encore quotidiennement. Il n’y a pas si longtemps, j’ai demandé à un haut responsable du régime à Phnom Penh si l’administration Obama avait présenté des excuses pour ce crime des crimes. «Pas question», a-t-il répondu, mais ensuite il n’a pas non plus brandi son poing, à l’instar de la population qui semble engourdie quant aux faits élémentaires de sa propre histoire, au-delà d’une idée générale des horreurs passées. Je me trouvais au Laos en décembre 1975 lorsque les révolutionnaires ont pris le pouvoir, pleins de rage contre les États-Unis ; la diffusion des crimes américains – autrefois base de la propagande  – a été reléguée dans les recoins des musées. Idem au Vietnam, qui entre lentement dans l’étreinte des États-Unis comme un partenaire stratégique, et sans contrition particulière du côté américain pour les victimes des bombardements, des armes chimiques et autres crimes. Au Timor oriental, sacrifié par le président américain Ford et le secrétaire Henry Kissinger aux généraux indonésiens dans un intérêt de déni stratégique, et où à peu près 30% de la population a péri, l’Amérique est pardonnée ou, du moins, évacuée des récits officiels. Lorsqu’il s’est rendu aux États-Unis pour une première visite d’État, le président chinois Xi Jinping a recherché des accords avec les grandes entreprises américaines, la nouvelle norme dans la seconde plus forte économie mondiale et maintenant partenaire des États-Unis dans la guerre contre le terrorisme, comme en Afghanistan. Eh bien, enseignant encore récemment l’histoire dans une université chinoise, j’aimerais ajouter que l’histoire est importante en Chine, mais elle prend de manière trop évidente le Japon comme point de référence.»

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«La Chine s’est habituée à voir la lutte contre l’impérialisme, le colonialisme et le néocolonialisme occidentaux comme le principal cri de ralliement de sa politique étrangère, soupire Geoff, alors que nous contemplons la baie de la ville où il vit – Nagasaki. Aujourd’hui, à Beijing, on se souvient seulement des crimes du Japon.»

Mais revenons à l’Asie du Sud-Est…

Tout est oublié et pardonné, pour une raison claire. Oublier paie ! Le pardon amène des fonds ; il assure des bourses d’études, qui sont l’un des moyens pour les pays occidentaux de répandre la corruption dans leurs États clients et dans les États qu’ils veulent attirer dans leur orbite.

Les élites, avec leurs maisons somptueuses, leurs voyages à l’étranger, leurs enfants dans les écoles étrangères, sont un groupe très indulgent !

Mais ensuite vous allez à la campagne, où vit la majorité de la population sud-est asiatique. Et là, l’histoire est très différente. L’histoire là-bas vous fait frémir.

Avant de quitter le Laos, j’étais assis à une table dehors dans le village de Nam Bak, à 100 kilomètres environ de Luang Prabang. Mme Nang Oen m’a raconté ses histoires de tapis de bombes américaines, et M. Un Kham m’a montré ses blessures :

«Même ici, à Nam Bak, nous avions de nombreux cratères partout, mais maintenant ils sont recouverts de rizières et de maisons. En 1968, la maison de mes parents a été bombardée… Je pense qu’ils ont largué dessus des bombes de 500 livres [à peu près 225 kg, NdT]. La vie était insupportable pendant la guerre. Nous devions dormir dans les champs ou les caves. Nous devions nous déplacer tout le temps. Beaucoup d’entre nous souffraient de la faim puisque nous ne pouvions pas cultiver nos champs.»

J’interroge Mme Nang Oen sur les Américains. A-t-elle oublié, pardonné?

«Ce que je ressens à leur propos? Je ne peux vraiment rien en dire. Après toutes ces années, je reste sans voix. Ils ont tout tué ici, y compris les poulets. Je sais qu’ils font la même chose aujourd’hui même, dans le monde entier…»

Elle s’est arrêtée, a fixé l’horizon.

«Parfois, je me souviens de ce qu’on nous a fait. Parfois j’oublie. Elle hausse les épaules. Mais si j’oublie, c’est seulement pour un moment. Nous n’avons reçu aucune compensation, même pas une excuse. Je ne peux rien faire à ce sujet. Parfois, je me réveille au milieu de la nuit, et je pleure.»

Je l’écoutais et je savais, après avoir travaillé des dizaines d’années dans cette partie du monde : pour les peuples du Laos, du Vietnam, du Cambodge et du Timor oriental, rien n’est oublié et rien n’est pardonné. Et cela ne devrait jamais l’être !

Andre Vltchek est philosophe, romancier, réalisateur et journaliste d’investigation. Il a couvert guerres et conflits dans des dizaines de pays. Ses derniers livres parus sont : Exposing Lies Of The Empire et Fighting Against Western Imperialism. Discussion avec Noam Chomsky : On Western TerrorismPoint of No Return est un roman politique acclamé par la critique. Oceania traite de l’impérialisme occidental dans le Pacifique sud. Enfin, son livre provocateur sur l’Indonésie : Indonesia – The Archipelago of Fear.

Andre réalise aussi des films pour teleSUR et Press TV. Après avoir passé de nombreuses années en Amérique Latine et en Océanie, Vltchek réside et travaille aujourd’hui en Extrême-Orient et au Moyen-Orient. Vous pouvez le contacter sur son site Internet ou sur Twitter.

Traduit par Diane, relu par jj pour le Saker Francophone

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