La Russie et l’Iran peuvent-ils survivre sans la Chine ?


Par The Saker – Le 21 novembre 2019 – Source Unz.com

2015-09-15_13h17_31-150x112Dans un article récent intitulé « La Chine, la Bolivie et le Venezuela sont la preuve que la social-démocratie ne peut pas prospérer dans l’ordre capitaliste mondial », mon ami et correspondant chinois Jeff J. Brown m’a posé une question extrêmement importante et intéressante :

La Russie est une social-démocratie, avec un secteur industriel privé prospère et vaste ainsi que de nombreux services sociaux datant à 99% de l’ère soviétique. Mais, contrairement à la Bolivie et l’Ukraine, elle peut éviter la pilule de poison des révolutions de couleur administrée par l’Occident, parce que depuis 1999, la Russie s’est renforcée, sous la direction inspirée du Président patriote Vladimir Poutine. Mais comme toutes les démocraties sociales, le problème est ce qui se passera si une autre putain occidentale comme Boris Eltsine succède à Poutine et ramène la Russie à son viol dystopique des années 1990 par Wall Street ? Et ensuite ? Macri n’a mis que quatre brèves années pour remettre l’Argentine à genoux. Sans des médias nationalisés à 100%, les Russes feraient mieux d’exiger que Poutine & Patriotes Russes SARL fassent des heures supplémentaires pour censurer toutes les saloperies occidentales visant un renversement, imprimées en cyrillique et sur les ondes. J’aimerais beaucoup savoir ce que mon bon ami Andrei Raevsky en pense au Saker, car soyons honnêtes : sans l’indépendance anti-impériale et le succès socialiste ininterrompus de la Chine, la Russie et l’Iran en ce XXIème siècle, l’humanité peut aller se faire voir !

Commençons par déconstruire les hypothèses et les implications de la question de Jeff.

Les hypothèses de Jeff sont les suivantes :

  1. La Russie est une social-démocratie.
  2. Les médias russes ne sont pas contrôlés à 100% par l’État
  3. Un nouvel Eltsine pourrait succéder à Poutine
  4. L’Occident inonde l’espace médiatique russe de déchets propagandistes
  5. Cette propagande peut encore impacter fortement la Russie
  6. La Chine et la Russie pourraient être séparées (d’où la nécessité d’empêcher cela, qui est la thèse centrale de Jeff)

Et, enfin, compte tenu de ce qui précède, Jeff propose les implications suivantes pour le triangle Chine-Russie-Iran :

  1. L’indépendance et le soutien de la Chine à la Russie et à l’Iran sont essentiels à leur souveraineté et à leur liberté, sinon à leur survie

Et maintenant commençons pas observer les hypothèses de Jeff :

La Russie est une social-démocratie

Oui et non. Si nous définissons une social-démocratie comme un régime politique et un système de lois spécifiques, alors la Russie est une social-démocratie. Cependant, si nous définissons la social-démocratie comme un régime politique, un système de lois et une culture sociale, je dirais que dans la mesure où la Russie est effectivement une social-démocratie, elle est d’un genre plutôt bizarre. Qu’est-ce que ça signifie ?

Je veux dire par là que, grâce au cauchemar de la « démocratie » sous Eltsine et ses liquidateurs américains, et grâce à la récente explosion de « démocratie » en Ukraine, le peuple russe en est venu à considérer les mots « libéral » et « démocratie » comme un certain mot de cinq lettres. Par exemple, le mot либерал (libéral) a donné naissance à un mot dérivé либераст qui prend les premières lettres du mot « libéral » et ajoute les dernières lettres du mot педераст (pédéraste : un mot grossier pour homosexuel car oui, dans la langue russe homosexualité et pédérastie ne se distinguent pas !). Cela donne le néologisme liberast. En anglais, il se rapprocherait de quelque chose comme libfag, ce qui est loin d’être un compliment. Selon certaines interprétations, un « liberast » est aussi quelqu’un qui a été « ba*sé par la démocratie ». Pas vraiment un compliment non plus… Pour ce qui concerne le mot демократия (démocratie), depuis des années, on entend déjà дерьмократия en utilisant дерьмо (der’mo, ou merde) et les dernières syllabes de démocratie pour créer der’mokratia ou merdocratie. Pour finir, on entend aussi dire « демократия, это власть демократов » (la démocratie est la loi des démocrates), ce qui pour un pays qui a subi les années 1990 et a vu l’Ukraine se faire complètement bousiller est un mauvais signe, pas du tout amusant. Tout cela pour montrer simplement que, culturellement, la société russe n’est pas du tout la social-démocratie typique que vous pensez. C’est une sorte de démocratie dans laquelle la majorité du peuple ne croit pas à la démocratie. C’est très important, voire crucial, et j’aborderai cette question plus tard.

Les médias russes ne sont pas contrôlés à 100 % par l’État

Ceci est absolument vrai ! Cependant, il manque un point important : le profil réel des médias russes est beaucoup plus complexe qu’une opposition « médias contrôlés par l’État » contre « médias libres ». Pour faire bref, les principales chaînes de télévision, bien qu’elles ne soient pas vraiment « contrôlées » par l’État, sont pour la plupart pro-Kremlin. Mais sur ce point, nous avons besoin de bien comprendre la cause et l’effet : ces chaînes ne sont pas pro-Kremlin seulement parce qu’elles obtiennent des fonds de l’État ou en raison du pouvoir politique du Kremlin, la principale raison pour laquelle ils sont pro-Kremlin est la très mauvaise cote des médias qui ont pris une position anti-Kremlin affirmée.

Pour faire valoir mon point de vue, je tiens à mentionner une chaîne de télévision anti-Kremlin très connue en Russie : Dozhd (voir ici pour la page forcément élogieuse de Wikipédia pour cette chaîne de télévision). En fait, Dozhd est simplement le plus connu d’un réseau de médias anti-Kremlin assez étendu, mais, en réalité, il y a beaucoup plus de médias qui tiennent une ligne anti-Kremlin pro-Empire. Cependant, comme je l’ai expliqué dans un article de 2016 intitulé « Contre-propagande à la russe » (Counter-Propaganda, Russian Style), puis, de nouveau en 2017, dans l’article « Réexamen des méthodes russes de contre propagande » (Revisiting Russian Counter-Propaganda Methods), le Kremlin a élaboré une stratégie de contre-propagande très efficace : au lieu de réprimer la propagande impériale (comme les Soviétiques l’ont fait, sans grand succès), le Kremlin la finance maintenant directement ! Non seulement Gazprom (propriété de l’État) finance Dozhd, mais les invités libéraux occidentaux et russes qui se ridiculisent à la télévision russe sont également généreusement payés pour leurs apparitions. Même les Ukronazis cinglés les plus violents sont régulièrement invités (et quand ils dépassent les limites, ils se battent, ou se font expulser des studios, ce qui est très amusant et est donc regardé par des millions de téléspectateurs). La vérité est qu’à ce stade la propagande anglo-sioniste en Russie tient beaucoup plus d’une très saine « vaccination » que d’une réelle capacité à convaincre quiconque au-delà des « traditionnels » 2 à 4% des gens en Russie qui pensent encore que l’Occident est une sorte de paradis sur terre et la Russie un « Mordor » laid, vicieux et destructeur de liberté.

Ceci étant dit, il y a un canal par lequel la pire propagande de la société de consommation occidentale imprègne encore la Russie : les publicités. Les publicités russes sont pour la plupart absolument dégoûtantes. Elles véhiculent essentiellement un message simple et grossier : « Les Russes doivent devenir des États-uniens ». Cette propagande publicitaire est, à mon avis, la forme la plus toxique et la plus insidieuse de dérussification qu’on puisse imaginer. Elle est beaucoup plus dangereuse que toute autre entreprise pour « défigurer » la Russie.

Enfin, et à mon grand regret, je suppose que des médias comme RT et Sputnik ont décidé de se couler dans le moule, et ils répondent maintenant beaucoup plus aux goûts occidentaux qu’aux goûts russes. La diffusion quasi constante des combats de MMA, de femmes minimalement vêtues, de sexe sous toutes ses formes et de ragots hollywoodiens : tout cela démontre que les responsables de ces médias ont décidé que l’instauration du plus petit dénominateur commun social possible est la meilleure façon de promouvoir la Russie à l’étranger. Je n’en suis pas certain. Ce qui était alors « Question More » et « Telling the Untold » semble dorénavant plus soucieux de copier la presse tabloïd britannique que de défier l’Empire. Je regrette beaucoup cet état de fait.

Malheureusement, il y a aussi une 5ème colonne nombreuse de chroniqueurs russophobes dans ces médias (en particulier sur des sites Internet, car les émissions de radio et de télévision sont la plupart du temps meilleures).

Donc tout n’est pas rose sur la scène médiatique russe, mais tout n’est pas mauvais non plus.

Un nouvel Eltsine pourrait succéder à Poutine

Sur ce point, je suis tout à fait d’accord, et c’est très effrayant. En raison du manque d’espace, je vais présenter mes arguments dans une courte liste synthétique :

  • « La Russie » est toujours un « one man show », ce qui signifie que Poutine lui-même, en tant que personne, est toujours absolument essentiel dans le fonctionnement actuel de la Russie. Non seulement la plupart des Russes soutiennent toujours fortement sa personne, mais il n’y a pas de candidats crédibles pour le remplacer. Bien sûr, il y a quelques candidats potentiels (sans ordre défini : Ivanov, Shoigu et Rogozine seraient les plus connus, mais il y en a d’autres, bien sûr). Mais ce qui est pire, c’est que, au plan historique, contrairement à la Chine, la Russie a un très mauvais bilan de successions réussies.
  • La 5ème colonne est toujours présente et tout en gardant un profil très bas (les événements actuels favorisent les souverainistes eurasiens), elle demeure littéralement dans toutes les branches du pouvoir et parmi toutes les élites de Moscou qui détestent Poutine pour avoir mis fin à ce qu’ils considéraient comme le « western des années 1990 ».
  • Il existe une opposition patriotique russe à Poutine, et elle croît lentement, mais elle est mal organisée, compte beaucoup de paumés nostalgiques de l’époque soviétique et beaucoup de ses critiques sont franchement, naïfs ou carrément stupides (malgré certains arguments très valables !). Je ne vois pas cette opposition en mesure de produire un chef fort et crédible. Mais cela pourrait changer un jour.
  • La clé de voûte du « poutinisme » est donc Poutine lui-même. Sans lui, pour une raison ou pour une autre, le poutinisme pourrait très rapidement disparaître lui aussi. Cela peut être une bonne ou une mauvaise chose selon les circonstances particulières, mais les chances que ce soit une très mauvaise chose sont plus élevées que le contraire.

« L’homme Poutine » doit être remplacé de toute urgence par « le système Poutine », mais c’est vraiment une tâche herculéenne parce que cela signifie réformer et purger la plus grande partie de l’immense et puissante bureaucratie russe puis trouver quelque part une nouvelle génération d’hommes et de femmes à la fois efficaces et dignes de confiance. Le problème, c’est que dans la plupart des cas, lorsqu’un homme affronte un système, c’est le système qui l’emporte. Poutine est le cas proverbial d’un homme très performant dans un très mauvais système. Certes, il a réformé avec succès les deux branches du gouvernement qui étaient les plus nécessaires pour lui permettre, ainsi qu’au pays, de survivre à la guerre que l’Empire menait contre la Russie : les forces armées et les forces de renseignement/sécurité. Mais les autres parties de l’État russe sont encore dans un état de ruine (et pour commencer, l’ensemble du système juridique !)

Je pense que le risque qu’une prostituée de genre Eltsine arrive au pouvoir est réel, même si la majorité de la population ne l’approuverait pas nécessairement (ou serait divisée à ce sujet). Car la stabilité historique à long terme d’un grand pays comme la Russie ne peut venir d’un homme, elle peut seulement venir des institutions. Et tout comme Pierre 1er détruisit la monarchie russe traditionnelle, un seul homme peut détruire l’actuelle « nouvelle Russie » (faute d’un meilleur descripteur), surtout si cette « nouvelle Russie » n’a qu’un seul homme comme clé de voûte.

Enfin, l’histoire nous enseigne que chaque fois que la Russie est affaiblie ou désunie, les puissances occidentales surgissent et interviennent sans attendre, y compris par des moyens militaires. Les Polonais continuent de rêver d’une autre chance de prouver que la véracité du diagnostic de Churchill sur la Pologne et de se jeter à la fois sur l’Ukraine et la Russie si l’occasion se présente.

L’Occident inonde l’espace médiatique russe de déchets propagandistes et la propagande occidentale peut encore fortement impacter la Russie

Comme nous l’avons vu plus haut, ces deux affirmations sont au moins partiellement vraies, mais elles n’ont pas un très grand poids. Elles sont clairement une source de préoccupation potentielle, un danger, mais pas une menace (un danger étant vague, une menace spécifique). C’est une mauvaise chose, mais c’est surtout dû à la culture de consommation hyper-matérialiste qui concurrence actuellement une culture russe beaucoup plus traditionnelle. Il est dur de savoir laquelle l’emportera : la première détient des moyens financiers beaucoup plus importants, et la seconde un solide « avantage territorial ». Seul le temps nous le dira. Tant que beaucoup de Russes penseront que « la propagande occidentale ment » (ce que la plupart comprennent) tout en étant attirés par des publicités de style occidental (qui sont, à bien des égards, une forme encore plus efficace et insidieuse de la propagande), il faut suspendre le jugement sur ce qui va prévaloir en cas de retour de l’instabilité en Russie.

Chine et Russie pourraient être séparées

C’est probablement l’hypothèse la plus importante de Jeff. Commençons, puisque c’est tout à fait hypothétique, et puisque nous ne sommes pas des prophètes, par ne jamais crier ‘jamais’ et ne balayons pas cette possibilité du revers de la main. Cela étant dit, j’aimerais rappeler à tout le monde que la Russie et la Chine ont progressivement changé les étiquettes qu’elles s’appliquaient mutuellement. La dernière expression utilisée par Xi et d’autres représentants chinois (pour autant que je sache, les sinophones peuvent me corriger si nécessaire) est « Partenariat stratégique global de coordination pour la nouvelle ère ». Il y a beaucoup de choses à dire ici, mais déclarons simplement qu’il ne semble pas que les Chinois aient inventé ce concept à la légère ou qu’ils aient beaucoup de doutes quant à l’avenir de leur relation avec la Russie. Quant aux Russes, ils ont maintenant utilisé ouvertement le terme « allié » à maintes reprises, y compris Poutine. En russe, le mot « allié » (союзник) est très fort et contraste fortement avec la façon cynique et dégoûtante dont les Russes parlent toujours de leurs « partenaires » occidentaux (ce qui choque souvent ceux qui ne parlent pas russe).

Et il n’y a pas que des mots doux non plus. Les Russes et les Chinois ont organisé de nombreuses et importantes manœuvres militaires interarmées et pratiqué l’équivalent russe du concept de « Force opérationnelle interarmées » des États-Unis et de l’OTAN (voir ici pour plus de détails). Ainsi, sans être des alliés officiels, la Russie et la Chine font tout ce que font des alliés proches. Je dirais même que la « symbiose informelle » entre la Russie et la Chine est beaucoup plus forte que l’alliance de l’OTAN.

Je crois que ce que Poutine et Xi ont fait n’a pas d’équivalent dans l’histoire, du moins à ma connaissance. Même si la Russie et la Chine ont été des empires dans le passé, je crois fermement que ces deux pays sont entrés dans une « phase post-impériale » dans laquelle les charmes dangereux de l’Empire ont été remplacés par un sens aigu que les Empires sont extrêmement mauvais non seulement pour les nations qu’ils oppriment, mais aussi pour la nation qui les accueille. La Russie et la Chine ont payé un prix terrible pour leurs époques impériales. La Russie et la Chine comprennent parfaitement que le peuple des États-Unis fait également partie des premières victimes de l’Empire transnational anglo-sioniste, même si on l’oublie trop souvent. Non seulement ils ne veulent pas répéter leurs propres erreurs, mais ils voient les États-Unis mourir dans les sables mouvants de l’impérialisme et la dernière chose qu’ils veulent est de sauter pour rejoindre les États-Unis.

Je crois que la relation entre la Russie et la Chine est une symbiose, ce qui est beaucoup plus fort que n’importe quelle alliance parce que si cette dernière peut être brisée, la première ne le peut généralement pas (du moins pas sans conséquences extrêmement graves). Je crois également que Poutine et Xi comprennent tous deux que la radicale différence entre Russie et Chine n’est pas un problème, mais un énorme atout. Elles s’adaptent parfaitement, comme des legos ou des pièces de puzzle. Ce que la Russie a, la Chine ne l’a pas et vice-versa. Et, juste pour clarifier à destination des sous-doués de la logique : les deux parties comprennent également qu’elles n’obtiendront jamais de l’autre côté par la guerre ce qu’elles pourraient obtenir par un échange pacifique. Oui, le stupide rêve polonais d’une Russie envahie par la Chine à plusieurs reprises (une sorte de vieille blague polonaise) n’est qu’un reflet de l’ancien complexe d’infériorité polonais, pas celui de réalités géostratégiques.

Bien sûr, en théorie, tout peut arriver. Mais je ne vois personnellement aucune chaîne d’événements suffisante pour menacer la relation symbiotique sino-russe, pas même un effondrement du « nouveau poutinisme russe » (concept peu élégant, mais opératoire pour nos buts) ou le genre de chaos qu’un régime clientéliste de type Eltsine pourrait essayer de réintroduire en Russie. Au bout du compte, si la Russie s’effondre, la Chine détiendra un pouvoir financier et économique immense sur la Russie et sera donc en mesure d’imposer au moins un régime favorable à la Chine. Dans ce cas extrêmement improbable, la Russie perdrait, bien sûr, sa souveraineté pour la remettre non pas à l’Occident, mais à la Chine. Or ce n’est pas tout à fait ce que Jeff avait en tête.

En conclusion

Oui, la Russie et la Chine ont besoin l’une de l’autre, c’est ce que je dirais, et de manière vitale. Et oui, la « défection » de l’une menacerait l’autre. Mais ce n’est pas seulement vrai pour la Russie, c’est aussi très vrai pour la Chine (qui a désespérément besoin de l’énergie russe, de haute technologie, de ressources naturelles, de systèmes d’armes, mais surtout, de l’expérience russe : pendant la plus grande partie de son existence, la Russie a été menacée, envahie, attaquée, sanctionnée, boycottée et dénigrée par une longue succession d’États occidentaux, et elle les a tous vaincus. La détermination et la capacité de résister à l’Occident sont profondément ancrées dans l’ADN culturel russe (et ceci contraste fortement avec le reste des pays dits « d’Europe de l’Est »). Enfin, et malgré toutes leurs avancées récentes, très réelles, les forces armées chinoises sont encore loin derrière la Russie (ou les États-Unis d’ailleurs) et dans une guerre individuelle contre les États-Unis, la Chine perdrait certainement, surtout si les États-Unis sortaient tout leur attirail. En revanche, la Russie a les moyens de transformer les États-Unis et l’Europe en un désert nucléaire post-industriel (utilisant des munitions nucléaires et surtout non nucléaires !)

J’ajouterais un élément que Jeff n’a pas indiqué : l’Iran. Je crois que la Russie et la Chine ont également fortement besoin de l’Iran. D’accord, ce n’est pas un besoin vital, la Russie et la Chine pourraient survivre sans l’allié iranien, mais l’Iran offre d’immenses avantages aux deux pays, ne serait-ce que grâce à la stupidité phénoménale des Néo-Cons. Les politiques exceptionnellement stupides des États-Unis au Moyen-Orient (ici le dernier exemple) ont transformé l’Iran en une super-puissance régionale éclipsant Israël et l’Arabie saoudite. De plus, si la Russie a fait preuve de beaucoup plus de courage politique et moral que la Chine (qui, soyons honnêtes, a été très heureuse que la Russie subisse le poids des attaques de l’Empire), l’Iran a montré encore plus de courage politique et moral que la Russie, en particulier pour ce qui concerne le génocide au ralenti perpétré par l’entité sioniste en Palestine.

Et cela nous ramène à la question de savoir quel genre de pays est actuellement la Russie. La Russie n’est pas l’Union soviétique. Elle n’est pas non plus la Russie d’avant 1917. Alors qu’est-elle en réalité ?

Personne ne le sait vraiment, à mon avis.

Elle est une cible mouvante, un processus. Ce processus pourrait conduire à une « nouvelle Russie » rénovée et stable, mais ce n’est pas du tout certain. Les paragraphes 1, 2 et 3 de l’article 13 de la Constitution russe déclarent :

  1. Dans la Fédération de Russie, la diversité idéologique est reconnue
  2. Aucune idéologie ne peut être établie comme idéologie d’État ou obligatoire.
  3. Dans la Fédération de Russie, la diversité politique et le multipartisme sont reconnus.

Autrement dit, non seulement il n’y a pas d’« idéologie officielle » en Russie, mais il y a une reconnaissance explicite d’un système politique multipartite (une déclaration idéologique en soi, au passage). Ce sont tous des éléments potentiellement très dangereux et toxiques dans la Constitution russe, qui empêchent dès maintenant une véritable renaissance nationale, culturelle, psychologique et spirituelle de la Russie. L’Iran, en revanche, a réussi à créer une République islamique qui est à la fois véritablement et sans équivoque islamique et vraiment démocratique, du moins en ce sens que, contrairement aux démocraties occidentales qui sont principalement dirigées par des minorités et pour des minorités (ou une coalition de minorités), en Iran, la majorité soutient le système en place.

Et puisque la grande majorité du peuple russe ne veut pas un système de parti unique ou un retour à l’époque soviétique et pourtant ne croit pas dans la démocratie de style occidental, les intellectuels russes seraient bien avisés d’examiner de très près ce que j’appellerais le « modèle iranien ». Pas pour le copier purement et simplement, mais pour étudier quels aspects de ce modèle pourraient être adaptés aux réalités russes. La Russie historique était une monarchie orthodoxe. Cette époque est révolue et ne reviendra jamais. La Russie soviétique était un État marxiste athéiste. Cette époque est également définitivement révolue. La Russie moderne ne peut trouver que des références, des leçons et des implications dans son passé, mais elle ne peut pas simplement ressusciter la Russie tsariste ou communiste. Bien entendu, elle ne peut pas non plus rejeter toute son histoire et la déclarer « mauvaise » (ce que font toujours les « libéraux » russes, ce qui explique pourquoi ils sont si détestés).

Je ne sais pas à quoi ressemblera la Russie de l’avenir. Je ne suis même pas tout à fait sûr que cette nouvelle Russie advienne jamais (bien que mon sentiment est qu’elle existera). J’espère que ce sera le cas, mais que cela se produise ou non, ce ne sera pas décidé en Chine ou par la Chine (ou tout autre pays). Pour conclure sur une citation célèbre de Karl Marx « l’émancipation des ouvriers doit être le travail des ouvriers eux-mêmes » (en russe : “Освобождение рабочих должно быть делом самих рабочих”), qu’un célèbre livre russe de 1928 avait transformé en « le salut de ceux qui se noient doit venir de l’action de ceux qui se noient » (en russe : “Спасение утопающих — дело рук самих утопающих”). Quelle que soit la version que vous préférez (je préfère la 2ème), le sens est clair : vous devez résoudre vos problèmes par vous-même ou avec ceux qui partagent ce problème avec vous. En d’autres termes, les Russes sont les seuls à pouvoir sauver ou détruire la nation russe (j’emploie « russe » dans le sens traditionnel, russe, multiethnique et multireligieux des mots руссий et российский qui, en russe traditionnel, sont à la fois interchangeables ou différents selon le contexte).

PS : Je vous laisse avec une photo qui, à mon humble opinion, vaut autant que mille mots.

The Saker

Traduit par Stünzi pour le Saker francophone

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2 réflexions sur « La Russie et l’Iran peuvent-ils survivre sans la Chine ? »

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