Jongler avec les autoritaires : le manuel diplomatique de Donald Trump


Par Binoy Kampmark – Le  12 juillet 2019 – Source Orientalreview.org

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Mitraillez donc, prenez des photos : le Président américain Donald Trump était de retour, divertissant sa mascotte avec des poignées de main fermes et proclamant faire l’histoire avec le dernier cycle de discussions avec Kim Jong-Un.

La presse était, malgré des crises périodiques de perplexité, toujours aussi obligeante. La rencontre de Trump avec le chef de la RPDC a été jugée historique, parce que tout ce que le Président fait doit être, par définition, bouleversant et historique. La poignée de main respectueuse a eu lieu de l’autre côté de la ligne de démarcation entre les deux Corées avant que Trump « pénètre brièvement en territoire nord-coréen, un jalon symbolique », a souligné la BBC.

Kim, à son tour, a fait son entrée en Corée du Sud aux côtés de Trump, joues rebondies et rayonnant : « Je crois que cela témoigne de sa volonté d’éliminer tout le passé malheureux et d’ouvrir de nouvelles perspectives. » Une discussion d’une heure s’en est suivie à la Freedom House. À un moment donné, le président sud-coréen Moon Jae-in s’est joint au rassemblement pour un caméo collectif. Encore une fois « sans précédent », tels furent les commentaires.

Le président américain Donald Trump et le leader nord-coréen Kim Jong-Un participent à une cérémonie de signature lors d’un sommet à l’hôtel Capella sur l’île de Sentosa, Singapour, 12 juin 2018

Le manuel diplomatique de Trump est une compilation désordonnée de zigs et de zags, mais au milieu du manque de netteté, on trouve un motif irritant : chaque approche accommodante est précédée d’une attaque sélective de diabolisation incohérente. Chaque poignée de main de registre diplomatique d’un côté doit être accompagnée d’une douche froide de l’autre, sinon d’une bonne quantité de bile aigre.

Voici l’Iran, qui sert de but à un engagement militaire potentiel et à la pose de gangster de bande dessinée, et la Chine, qui fournit à l’administration Trump une cible pour les négociations serrées.

Au fil des jours, piques et menaces militaires sont dirigées vers Téhéran par des responsables américains maintenant plus habitués à provoquer qu’à agir. C’est loin d’être une manœuvre brillante, mais ça sert d’objet à l’esprit bravache que Trump a réussi à insuffler à Washington.

Sur ce front, la politique américaine est celle de l’éléphant au milieu de précieuses porcelaines. Se déplacer dans le magasin de porcelaine impliquait l’adhésion de l’Iran à l’accord nucléaire restrictif qui a vu la destruction de son réacteur au plutonium et une intrusion des inspecteurs pendant une période allant de dix à vingt-cinq ans. Les pertes économiques auraient été compensées par un régime commercial plus libéral envers les puissances européennes. Mais Trump, conformément à ses promesses de campagne sur une refonte, s’il ne jette pas complètement divers accords par-dessus bord, était déterminé à trouver un ennemi crédible. Les preuves sont moins importantes que la nécessité, même confuse.

La confusion envers l’Iran peut être obtenue par une pose qui provoque des critiques sans sens ni contexte. Ce qu’il faut, c’est la dangereuse domination, et toute accusation conviendra à ce but. Une déclaration de la Maison-Blanche le 1er juillet se lit comme un patient après un traitement de choc électrique, et c’est plus qu’un effet de style.

Elle est farcie de regrets et de réprimandes, atteignant une tonalité vacharde : « c’était une erreur de permettre à l’Iran, en vertu de l’accord nucléaire, d’enrichir de l’uranium à n’importe quel niveau. » Puis vient le moment de se gratter le crâne : « Il ne fait guère de doute que, même avant l’existence de l’accord, l’Iran violait ses conditions. » Au pays magique de Trump une plasticité du même type que la pâte à modeler est possible : les termes d’un accord peuvent être violés avant d’être rédigés.

Elle conduit aussi à des gestes théâtraux aussi grandioses que l’affirmation du Président selon laquelle la perte de 150 vies iraniennes lors de frappes militaires américaines aurait été une mesure disproportionnée à la destruction d’un drone américain. Le bon sens l’a emporté, a déclaré Trump, ce qui a mené à leur annulation au dernier moment. Comme l’écrit avec acidité Zvi Bar’el dans Haaretz, « une telle explication humanitaire aurait été réconfortante si elle n’avait pas été donnée par le Président qui arme toujours l’armée saoudienne qui elle-même tue des milliers de personnes au Yémen ».

Bien mieux, dans la forme soi-disant plus réservée de l’administration, étrangler une nation avec la corde des sanctions constitue une forme de guerre économique qui garantit d’alourdir la facture du boucher mais se montre peu efficace pour influencer les dirigeants. (Les économistes Mark Weisbrot et Jeffrey Sachs ont affirmé dans un article publié en avril pour le Center for Economic and Policy Research que les sanctions américaines imposées au Venezuela étaient la cause d’environ 40 000 morts.)

Et puis voici la Chine, dont la relation est de celles qui se déplacent entre la colère bouillonnante et le ressentiment frémissant. Pékin se voit attribuer une place de choix en tant qu’ennemi futur de l’Imperium américain. La République populaire est hissée au statut de menace ultime.

Le président Trump rencontre le président chinois Xi Jinping lors du sommet du Groupe des 20 à Osaka, au Japon, le 29 juin.

Le 3 juillet, une lettre ouverte lancée par Michael D. Swaine et signée par quelque 150 anciens fonctionnaires et spécialistes a insisté sur le fait que Pékin n’est pas « un ennemi économique ou une menace existentielle à la sécurité nationale devant être affrontée dans toutes les sphères ». Que le remplacement des États-Unis par la Chine « comme chef de file mondial » était une question d’exagération. Que « la plupart des autres pays n’ont aucun intérêt dans un tel résultat, et il n’est pas évident que Pékin lui-même considère cet objectif comme nécessaire ou réalisable. »

L’escouade anti-chinoise gagne en popularité au Congrès et ailleurs, et par conséquent le scepticisme poli devient insupportable pour les têtes molles de l’Imperium. Ainsi, le chef de file de la minorité démocrate au Sénat, Chuck Schumer, a clairement exprimé son enthousiasme pour la position de Trump en mai : « La force est la seule façon de gagner avec la Chine », a‑t‑il écrit sur Twitter. L’hypothèse naïve de transformer les autoritaires de Pékin en capitalistes libéraux a été remplacée par une autre : le pouvoir américain durera indéfiniment.

On peut donc affirmer que le motif central du manuel de Trump est le suivant : pour conserver une position confortable vis-à-vis d’un régime autoritaire, il faut adopter une approche punitive vis-à-vis d’un autre.  Un calcul électoraliste entre en jeu : vous ne pouvez tromper les électeurs tout le temps. À cette fin, beaucoup a été misé sur le sentiment anti-chinois et les gesticulations devant les mollahs iraniens. Tout comme on a beaucoup fait pour consacrer l’idée d’un Trump-artisan-de-la-paix en Asie du Nord-Est, une situation qui a donné plus de cérémonie que de substance. Si Trump sait garder son arme dans son étui, les têtes froides l’emporteront. Et ça, ce serait vraiment historique.

Binoy Kampmark

Traduit par Stünzi, relu par San pour le Saker francophone

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