Israël devient une pièce maîtresse de la stratégie chinoise au Moyen-Orient


Par Salman Rafi Sheikh – le 7 novembre 2016 – Source New Eastern Outlook

Alors que la Chine joue un rôle important mais silencieux dans le contrôle du conflit au Moyen-Orient, région constituant un marché commercial important pour les produits chinois, la dégradation incessante de la situation sécuritaire, marquée par la présence de nombreux groupes jihadistes dans la région, fait que la nécessité pour la Chine d’avoir un point d’appui dans la région est devenu encore plus évidente aujourd’hui qu’il y a quelques années. Le soi-disant «printemps arabe» a entrainé de nombreux changements dans son sillage. Cependant, la guerre étant l’un des résultats les plus importants de ce «printemps», certains changements dans l’orientation de la politique étrangère de nombreux pays, petits comme grands, étaient attendus. C’est à cette situation qu’est dû le renforcement des relations sino-israéliennes, qui continuent à se développer de plus en plus chaque année.

Les faits parlent d’eux-mêmes : l’investissement total de la Chine dans le domaine des hautes technologies israéliennes, impliquant des entreprises chinoises, devrait atteindre environ 500 millions de dollars d’ici la fin de 2016, contre 467 millions de dollars en 2014 et 118 millions de dollars en 2012. Et comme le Times of Israël le montrait récemment, les acquisitions chinoises en Israël ont considérablement augmenté ces dernières années. En mars 2015, la société chinoise Bright Food a acquis Tnuva, l’une des plus importantes sociétés laitières d’Israël pour environ 2,1 milliards de dollars. De même, en juillet 2016, un consortium chinois qui comprenait la société de capital-investissement Yunfeng Capital – fondé par Jack Ma, fondateur d’Alibaba Group – a acquis la société israélienne Playtika, de l’unité de jeux en ligne Caesars Interactive Entertainment pour 4,4 milliards de dollars en espèces. En août 2016, ChemChina a achevé sa reprise d’Adama – considérée comme l’une des plus importantes sociétés de protection des cultures au monde – pour environ 1,4 milliard de dollars.

Ce niveau élevé d’implication est, ce n’est pas une coïncidence, parallèle à l’intensification et à la propagation géographique du conflit au Moyen-Orient, en particulier dans et autour de la région du canal de Suez. Alors que la Syrie et l’Irak sont des victimes directes du terrorisme, de nombreux pays importants comme l’Égypte (lire : L’Égyptien Sisi établit des liens avec la Syrie en raison des craintes d’être la prochaine cible des milices djihadistes [Lien manquant, NdT]) sont au bord de la rupture, ce qui pousse la Chine à chercher un itinéraire alternatif et à construire un autre système commercial pour mener ses affaires dans la région.

Israël, en tant que tel, se trouve être le meilleur pays de la région. Non seulement il est politiquement et militairement stable, mais sa situation géographique en fait également un candidat apte à se qualifier pour un partenariat dans la «Route de la Soie» chinoise, son couloir sud, qui est la route reliant la Chine à l’Europe.

Avant l’émergence de groupes «djihadistes» au Moyen-Orient, la Chine dépendait du canal de Suez pour atteindre sa plus grande destination d’exportation, l’Europe. Avec un volume d’échanges d’environ 521 milliards d’euros en 2015 et un volume de plus de 1 milliard d’euros de transactions bilatérales par jour, l’Europe reste sans aucun doute l’un des marchés les plus importants pour les entreprises chinoises, avec le Moyen-Orient pour seule entité géographique par où transite ce commerce.

Ainsi, la présence d’EI, d’al-Qaïda et d’autres groupes extrémistes islamiques dans le Sinaï menace le commerce maritime de la Chine. Avec plus de 95% du commerce mondial transitant par la mer, et la Chine comme plus grand État commercial mondial, c’est un sérieux défi pour la poursuite du développement économique de Pékin.

La crise au Moyen-Orient menace donc directement l’intérêt économique de la Chine. Et, alors que la Chine s’est déjà investie dans la crise (lire : L’amiral Guan Youfei a récemment visité la Syrie pour renforcer la coopération avec l’armée syrienne [Lien manquant, NdT]), ce n’est pas la seule façon pour elle de protéger ses intérêts vitaux. C’est là qu’Israël devient important pour elle.

L’alliance économique entre Israël et la Chine progresse, incarnée par une liaison ferroviaire de transport de marchandises de 2 milliards de dollars, 300 kilomètres reliant Eilat, sur la mer Rouge, au port d’Ashdod, sur la Méditerranée. Le projet, surnommé «Red-Med», a été autorisé par le cabinet du premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, et la construction, qui devrait prendre cinq ans, commencera dans l’année.

Parlant de ce projet, Netanyahou a déclaré : «C’est la première fois que nous pourrons aider les pays d’Europe et d’Asie à s’assurer qu’ils ont toujours une connexion ouverte entre l’Europe et l’Asie et entre l’Asie et l’Europe.»

Alors qu’Israël est clairement bien placé pour jouer un rôle central pour mettre à disposition une route commerciale sans entraves et sûre pour les pays européens et asiatiques, la principale motivation de la Chine n’est pas seulement de se créer un réseau d’alliés au Moyen-Orient. Pour la Chine, la principale préoccupation demeure, à part son commerce avec les pays du Moyen-Orient, l’accès à l’Europe et au continent africain via le Moyen-Orient. Cependant, ces deux préoccupations ne peuvent être satisfaites efficacement tant que la région entière est en crise.

La Chine, en raison de son approche assez équilibrée de la crise et du fait qu’elle est peut-être le seul acteur mondial qui continue à entretenir des relations aussi bonnes avec des rivaux comme, par exemple, Israël et l’Iran et l’Arabie saoudite et l’Iran, est un pays que ceux de la région peuvent considérer comme un possible médiateur dans ce conflit.

Cette hypothèse sur la Chine jouant ce rôle doit son existence à la stratégie commerciale qu’elle envisage de construire à travers le Moyen-Orient. En alternative à l’expédition par le canal de Suez, déjà bondé, la Chine juge utile d’envoyer des marchandises dans le golfe Persique et de les acheminer par voie terrestre vers la Méditerranée via plusieurs lignes qui pourraient traverser l’Arabie saoudite, le Koweït, le Qatar ou même le sud de l’Irak avant de poursuivre vers la Jordanie et Israël.

Savoir si la Chine mettra finalement cette stratégie en place ou pas reste une question théorique. Cependant, il est évident que les pays de la région sont ouverts et reconnaissent les avantages potentiels que cela peut leur procurer. Le capitaine Yigal Maor, directeur général de l’administration des transports maritimes et des ports du ministère israélien des Transports, a déclaré que si la Chine investit dans la construction de ces chemins de fer, qu’il a baptisé IGEC – le Corridor économique du Golfe vers Israël –, cela pourrait pousser les pays du Golfe à nouer des liens plus officiels avec Israël. «Peut-être qu’avec l’aide de la Chine, on aura la paix dans cette région», a-t-il dit.

Alors que ces perspectives signalent qu’Israël est en train de passer de la position d’un État «protégé» par les États-Unis à celle d’une puissance importante, intégrant la région, mais aussi les continents, l’entrée potentielle du «dragon» en scène, reliant tous les pays en un tout, est susceptible d’entraîner des conséquences importantes pour toute la région. Bien que nous soyons peut-être obligés d’attendre un peu pour voir quel impact cela aura exactement, il est évident que la Chine est prête à devenir un acteur important sur la scène moyen-orientale et affirme déjà son rôle sur le plan économique, diplomatique et, dans une certaine mesure, militaire.

Salman Rafi Sheikh, analyste des relations internationales et des affaires domestiques et étrangères du Pakistan, exclusivement pour le magasine New Eastern Outlook

Note du Saker Francophone

Ces détails sur la coopération israélo-chinoise sont intéressants à plus d'un titre. Il faut se souvenir que le poids des juifs-russes pèse sur les relations avec la Russie avec les fameux voyages de Netanyaou à Moscou. Il est possible que l'élection de Trump soit le coup de grâce au projet sioniste et que les élites Israéliennes en profite pour mettre fin au délire racialiste du projet initial pour enfin devenir un état normal.

On sent bien qu'il y a une opportunité historique pour profiter d'un certain isolationnisme américain laissant la main au couple Russo-Chinois dans la région pour mettre fin de manière raisonnable à cette situation absurde (1 état, 2 états ??). Il est fort possible que le sort de l'Arabie Saoudite soit aussi réglé ainsi que celui du Wahhabisme.

Pour le bémol, l'effondrement des volumes transportés par mer et la crise économique profonde qui frappe l'occident pourraient remettre en cause tous ces projets. Le canal de Suez a été doublé et n'est donc sans doute pas bondé comme le suggère l'auteur. Il faut donc que la Chine ait une vision d'intégration commerciale sur le long terme pour résorber cet abcès Israélo-arabe en noyant Israël sous les douces volutes du commerce.

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone.

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