Guerres hybrides : 6. Comment contenir la Chine (VIII)


Par Andrew Korybko – Le 29 juillet 2016 – Source Oriental Review

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Nous en arrivons enfin dans cette étude à aborder les pays les plus susceptibles d’être concernés par la loi de la guerre hybride. En guise de rappel, cette loi stipule que :
« Le grand objectif qui sous-tend toute guerre hybride est de déstabiliser les projets connectifs transnationaux multipolaires par le biais de conflits identitaires provoqués depuis l’extérieur (qu’ils soient ethniques, religieux, régionaux, politiques, etc.) instillés au cœur d’un État de transit ciblé. »

En gardant à l’esprit que la route de la soie au sein de l’ANASE voulue par les Chinois passe d’abord par le Laos pour se projeter vers la Thaïlande avant d’aboutir à Singapour, il devient géopolitiquement nécessaire pour Pékin de faire tout ce qui est en son pouvoir afin de renforcer la stabilité au sein de cet État de transit clé. Inversement, du point de vue étasunien, faire basculer le Laos dans le camp pro-US ou instiller le chaos dans le pays de sorte à rendre la construction de la voie ferrée impossible devient un impératif géostratégique des plus pressants.

La Chine a beaucoup a beaucoup à perdre dans une guerre hybride au Laos

Dans les deux scénarios, les USA feraient valoir plus nettement leurs intérêts par la prise de contrôle du corridor laotien via des forces supplétives locales (rendant ainsi caduque l’utilité souveraine et stratégique du projet tout entier) ou la création des conditions d’une suspension indéfinie, voire d’une annulation pure et simple, de la route de la soie au sein de l’ANASE. On peut donc affirmer que le Laos constitue un goulot d’étranglement dont la Chine dépend car il représente le pendant continental du détroit de Malacca, et remplit un rôle stratégique analogue dans les ambitions pékinoises de se raccorder directement à l’océan Indien. Par conséquent, tandis que le détroit de Malacca se trouve exposé aux manœuvres militaires conventionnelles de la Coalition pour Circonscrire la Chine (CCC), le Laos est quant à lui sujet aux manœuvres asymétriques de guerre hybride voulues par cette alliance.

S’appuyer sur le passé

Le Laos est un pays mystérieux qui n’a jamais été pleinement compris par le monde extérieur, malgré la position frontale qu’il a occupée au cours de la guerre menée par les USA contre l’Indochine. Son peuple est très centré sur lui-même et n’a jamais semblé à l’aise sous le feu des projecteurs mondiaux, et l’opacité qui s’est répandue depuis la victoire du parti communiste en 1975 durant la guerre civile laotienne a contribué à l’épouvantable manque d’informations disponibles concernant cet État. Bien qu’il soit difficile de saisir avec précision ce qui se passe dans le pays, il est bien plus aisé d’étudier cet État avec un certain recul en examinant son historiographie récente.

Pour certains, il serait difficile de concevoir en quoi une telle approche pourrait être éclairante ; nous estimons cependant qu’elle peut au contraire offrir une information suffisamment pertinente concernant la situation structurelle du Laos, et qu’elle constitue même la seule véritable option dont disposent les observateurs intéressés. Les sous-parties qui suivent visent à cibler les aspects les plus valides de l’histoire du Laos pour offrir au lecteur une compréhension générale du pays, de sorte à établir une base adéquate permettant d’approfondir l’analyse de son importance régionale ainsi que son degré de vulnérabilité vis-à-vis à la guerre hybride.

Le colonialisme

siamLes Français firent main basse sur une région s’étendant du Laos au Siam après avoir vaincu ce dernier au cours d’un bref conflit en 1893. Jusque-là, le Laos avait été pendant des siècles étroitement lié au Siam, et les deux pays demeurent proches d’un point de vue civilisationnel en vertu des fortes similitudes ethniques, linguistiques, culturelles et historiques qu’ils partagent. Le territoire laotien contemporain fut jadis celui du royaume indépendant du Lan Xang de 1354 à 1707, mais même durant cette période de souveraineté, le pays entretenait une relation symbiotique avec les factions politiques thaïes antérieures à la Thaïlande moderne. De fait, lorsque les Français conquirent le Laos, ils étendirent leur empire au sein d’une nouvelle sphère civilisationnelle distincte des aires vietnamiennes et khmers qu’ils occupaient jusqu’alors.

S’il y avait bel et bien un intérêt stratégique pour les Français dans le fait de se servir du Laos comme d’une base opérationnelle avancée pour grignoter d’autres portions du Siam (notamment la zone au nord-est de l’Isan très étroitement liée au Laos), ils décidèrent finalement d’en faire une zone tampon et la négligèrent alors largement. Le Laos ne revêtit jamais la moindre importance économique pour les Français, il resta un glacis territorial totalement laissé pour compte pour ce qui est d’un développement socio-économique dont Paris aurait pu le gratifier. Le seul moment où il se rappela à la conscience des Français fut lorsque le Japon impérial arbitra le traité de paix qui mettait fin à la guerre franco-siamoise de 1940-1941 et accordait une partie du territoire laotien à Bangkok. La fin de la Seconde guerre mondiale y mit un terme et le Laos fut rétabli dans les frontières impériales qui sont restées les siennes jusqu’à nos jours.

Guerre froide : 1946-1975

Le Laos obtint son indépendance en 1953 mais il plongea immédiatement dans une terrible guerre civile entre les royalistes et les communistes, amenant le pays à se muer en un point chaud de premier plan durant la guerre froide. La Déclaration sur la neutralité du Laos de 1962, signée à Genève et convenue par 14 États différents (les USA, l’URSS, la Chine, la France ainsi que les représentants des deux Vietnam), n’était guère plus qu’un tour de passe-passe en relations publiques internationales, et le conflit ne fit que s’intensifier au cours des années qui suivirent.

Les États-Unis, à qui il était légalement interdit d’intervenir dans le conflit, optèrent pour le lancement d’une « guerre secrète », organisée par la CIA, en soutenant le gouvernement, en formant les guérillas Hmong et en éliminant les communistes laotiens et vietnamiens. La guerre menée par Langley au Laos vit le nombre de bombes larguées par les États-Unis excéder celui des projectiles déversés sur l’Europe durant la totalité de la Seconde guerre mondiale, entraînant le massacre de milliers de personnes et laissant sur le sol laotien une multitude de munitions non explosées qui continuent de mutiler et de tuer des civils à ce jour.

Le Nord-Vietnam fut déterminant par le soutien qu’il offrit au peuple laotien durant cette période très éprouvante, et son armée aida à créer et à fournir un appui constant au Pathet Laos, mouvement communiste anti-impérialiste à l’œuvre dans le pays. L’expérience des souffrances partagées ainsi que leurs glorieux faits d’armes ont tissé un lien fraternel entre les deux peuples et leurs gouvernements qui a perduré jusqu’à nos jours. Sans le Nord-Vietnam, il est fort peu probable que le Laos se serait délivré de l’étau US et serait sorti victorieux de la guerre civile, marchant triomphalement sur Vientiane en décembre 1975 et accomplissant la libération de l’Indochine.

La guerre froide de 1976 à 1989

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Le Laos et le Vietnam signèrent le traité d’amitié et de coopération lao-vietnamien en 1977 qui formalisait l’alliance entre les deux pays et permettait au Vietnam d’implanter légalement ses troupes au Laos. Étant un allié loyal du Vietnam, le Laos gela ses relations avec la Chine à la suite de la guerre sino-vietnamienne de 1979, juste après s’être placé dans un rapport de totale dépendance vis-à-vis de son allié oriental. À cette époque, l’URSS apportait son soutien au Laos mais le Vietnam constituait le gardien par lequel toute aide devait transiter, accentuant ainsi le contrôle qu’il exerçait sur les affaires de son voisin. Le Laos entretenait aussi des relations tendues avec la Thaïlande durant cette période, les tensions se cristallisèrent en une courte guerre frontalière de décembre 1987 à février 1988. En tenant compte de tous ces facteurs géopolitiques, on peut pertinemment déduire que le Laos est devenu l’un des pays les plus isolés au monde à la fin de la guerre froide, son seul point d’accès pour les relations internationales passant par le Vietnam, aussi bien au niveau de son territoire physique que de son espace aérien national.

L’après-guerre froide

Les conditions internationales et régionales mouvantes qui marquèrent la fin de la guerre froide entraînèrent le retrait des troupes vietnamiennes après 1989, bien que la relation politico-stratégique entre les deux pays et leurs partis communistes respectifs restât intacte. Le Laos prit promptement les devants pour rétablir ses relations avec la Chine et la Thaïlande, entrant dans une coopération économique pragmatique avec ces deux puissances, et atténuant la dépendance exclusive qui le liait auparavant au Vietnam. Les liens historico-civilisationnels avec la Thaïlande ainsi que la concentration de la plus grande partie de sa population le long de la frontière thaï induisirent Vientiane à faire valoir son intérêt dans la connexion de son infrastructure physique à celle de son voisin du sud, largement plus vaste et prospère, d’où l’édification des quatre ponts de l’amitié reliant les deux pays depuis la fin de la guerre froide.

Les nouveaux intérêts géostratégiques chinois exigeant de contourner le cordon territorial – mis en place par le CCC dans la mer de Chine méridionale et le long du détroit de Malacca – ont donné à Pékin l’impulsion nécessaire pour approfondir ses relations avec le Laos et prendre les rênes du développement de la route de la soie au sein de l’ANASE ; le réseau ferroviaire à très grande vitesse auquel les Chinois aspirent reliera Kumming à Singapour, et peut-être même à l’Océan indien par le biais d’une voie de jonction déployée dans le sud de la Thaïlande. Le coup d’État de 2014 en Thaïlande qui évinça le dirigeant pro-US a créé les conditions géopolitiques idoines pour garantir une concrétisation sûre et faisable des projets de la Chine ; or Pékin et Vientiane ont convenu d’en construire la première portion censée les relier pour 6,28 millions de dollars en novembre 2015. C’est curieusement juste après cet accord qu’une série de meurtres, de fusillades et d’autres actes de violence ont éclaté dans la province de Xaysomboun, qui abritait naguère les quartiers généraux US de Long Tien et dans laquelle un couvre-feu régional avait été décrété au début du mois de décembre après que des « bandits » (ainsi que le gouvernement les a qualifiés) aient tué quelques soldats.

Le mois de janvier 2016 fut hautement décisif pour le Laos. D’abord, le pays fut choisi pour assurer la présidence annuelle de l’ANASE, rehaussant ainsi sa stature vers une dimension internationale pour la première fois de son histoire. L’ancien vice-président Bounnhang Vorachith, dont il est permis de penser qu’il nourrit un tropisme pro-vietnamien, fut désigné secrétaire général du Parti révolutionnaire du peuple laotien, et le premier dirigeant étranger qu’il rencontra fut John Kerry, qui fit une escale au Laos dans le cadre d’une grande tournée asiatique qui devait l’amener plus tard au Cambodge et en Chine. Une fois sur place, le haut diplomate étasunien annonça publiquement que le Premier ministre laotien avait formulé une série d’euphémismes, qu’on interprète généralement comme hostiles aux prétentions de Pékin en mer de Chine méridionale ; il est d’ailleurs intéressant de souligner que le gouvernement laotien n’a guère confirmé ni infirmé ces allégations. La position ambigüe des autorités à ce sujet a pu être induite par le fait que deux citoyens chinois ont trouvé la mort tandis qu’un troisième a été sévèrement blessé au cours d’un attentat à la bombe dans la province de Xaysomboun la veille de la venue de Kerry ; il est possible de voir dans cet événement la menace proférée par Washington d’une guerre hybride anticipée visant à contraindre Vientiane à s’aligner sur la position du CCC sous peine de faire les frais d’une plus grande déstabilisation.

Le Laos dans la ligne de mire

Le Laos est clairement pris dans une pétaudière géopolitique dont ni ses dirigeants ni son peuple ne veulent être partie prenante, mais sa position centrale dans la partie continentale de l’ANASE ainsi que son potentiel d’État pivot pour la Chine rendent inévitable son implication dans la nouvelle guerre froide à brève ou longue échéance. De toutes les forces exerçant une influence directe au Laos à l’heure actuelle, la Chine et la Thaïlande sont les plus positives et pragmatiques, alors que le Vietnam et les USA représentent les forces les plus disruptives et intéressées. Parallèlement à cette rivalité géopolitique, il ne faut pas oublier que le Laos a ses propres exigences politiques souveraines qu’il entend bien faire valoir aussi. Avant de procéder à un examen du degré d’exposition à la guerre hybride de cet État enclavé, il n’est pas inutile de familiariser le lecteur avec les intérêts de chacun des acteurs régionaux dans cette lutte multidimensionnelle, de sorte à pouvoir prédire avec plus d’acuité leur comportement à l’occasion d’une éventuelle déstabilisation.

Le Laos

La République démocratique populaire laotienne est le « liège dans la bouteille », comme l’avait jadis qualifiée le président Eisenhower, dans le sens où sa position géopolitique privilégiée confère au pays, ainsi qu’à tout type de processus ayant cours en son sein, d’exercer une influence sur le reste de la région. Le gouvernement a fini par prendre la mesure de ce précepte stratégique et œuvre donc à transformer ce qu’il avait longtemps tenu pour un désavantage tenant à une situation d’enclavement et de stagnation en un avantage dynamique reposant sur son degré de connexion avec les territoires voisins. Cette stratégie ambitieuse revêt deux formes complémentaires dans les secteurs de l’énergie et de l’infrastructure physique. En ce qui concerne le premier secteur, le Laos aspire à exploiter son énorme potentiel hydroélectrique afin de devenir la « batterie sud-asiatique » en termes d’exportation énergétique, devenant ainsi un partenaire indispensable en alimentant les économies plus vastes et prospères de la Thaïlande et du Vietnam.

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Pour ce qui est du second aspect, le Laos offre un précieux territoire de transit à deux projets régionaux de liaison ferroviaire à grande vitesse, celui de la route de la soie au sein de l’ANASE voulu par les Chinois, et celui du couloir économique est-ouest de la sous-région du Bassin du Mékong, soutenu par la Banque asiatique de développement et les Japonais (tous les futurs corridors de transit de la partie continentale de l’ANASE sont cartographiés ici). Nous avons déjà abordé les bases du projet de Pékin ; en ce qui concerne celui de Tokyo, cet axe est prévu pour relier la quatrième ville la plus importante de Birmanie sur l’océan Indien, Mawlamyine, (ainsi qu’un terminal sur l’autoroute indienne de l’ANASE) à la troisième ville la plus importante du Vietnam, Da Nang, au niveau de la mer de Chine méridionale. En toute logique, ce projet constituera une intersection reliant le nord et le nord-est de la Thaïlande avant de traverser le sud du Laos. Ces deux projets d’ampleur régionale ne s’excluent pas l’un l’autre et peuvent coexister profitablement au sein du Laos ; mais les USA préfèreraient que la route de la soie au sein d’une ANASE multipolaire soit annulée et que les priorités de Vientiane soient réorientées en faveur du couloir économique est-ouest unipolaire reliant les deux côtes de la partie continentale de l’ANASE.

laos_rel_2003Pour conclure, le Laos regorge d’une pléthore de ressources minières incluant l’or, l’argent, le cuivre, la bauxite, l’aluminium, la potasse, le charbon, l’étain et les pierres précieuses. Ces richesses enfouies attirent toutes sortes d’investisseurs mondiaux, mais elles intéressent plus particulièrement ceux qui se trouvent dans les pays limitrophes et qui y ont un accès plus aisé et moins cher. Quand bien même ce sont les sociétés chinoises ou canadiennes qui exploitent finalement la plus grande partie de ces richesses naturelles, cette industrie est en définitive capable d’attirer des milliards de dollars d’investissement et de générer un développement tangentiel dans les zones environnantes, conférant dans la foulée au Laos le potentiel de surmonter son statut de pays sous-développé et d’atteindre son objectif de devenir une nation développée aux environs de 2020, si la manne attendue est gérée correctement. En tenant compte du possible afflux de milliards de dollars induit par les investissements dans le secteur des minerais (5,9 milliards de dollars ont d’ores et déjà été engrangés), du statut escompté par le pays de « superpuissance » énergétique régionale en tant qu’exportateur d’énergie hydroélectrique ainsi que des deux projets de voies ferroviaires transnationales (le projet unipolaire aussi bien que le projet multipolaire) prévus pour se déployer à travers son territoire, le Laos dispose objectivement d’un grand potentiel pour se muer en un État stable et prospère dans le cœur géographique de l’ANASE continental.

La Chine

Les intérêts globaux de la Chine au Laos ont déjà été évoqués, ils reposent principalement sur l’achèvement de la route de la soie au sein de l’ANASE et la création d’un corridor multipolaire vers l’océan Indien. Si c’est sur le Laos que s’est porté le choix d’en faire le principal État de transit, au détriment de la Birmanie et du Vietnam, cela tient au fait que les guerres civiles en suspens et les gouvernements pro-US au sein de ces deux pays les rendent peu fiables (c’est l’enseignement qui a été tiré de l’expérience du couloir économique Chine-Birmanie dont nous parlerons plus loin) ; c’est aussi dû à l’attitude généralement hostile des Vietnamiens liée au différend concernant la mer de Chine méridionale, ce qui dissuade les Chinois de leur faire confiance. Le rôle du Laos en tant que couloir de transit facilitant l’accès à l’océan Indien ne constitue pas le seul intérêt pour la Chine dans le pays, Pékin étant bien consciente que si elle  peut atteindre un degré suffisamment élevé de partenariat stratégique avec son voisin, elle pourrait influencer les exportations énergétiques de « la batterie de l’Asie du Sud-Est » et indirectement renforcer sa position vis-à-vis de la Thaïlande et du Vietnam (l’influence sur Hanoï étant bien moins cruciale que celle à exercer sur Bangkok dans cette conjoncture). En outre, comme dans le cas de n’importe quelle grande puissance, la Chine voit naturellement un intérêt dans la richesse minérale très diverse du Laos, d’où certains bénéfices économiques plus directs et immédiats que la Chine entend engranger à travers la construction des la route de la soie au cœur de ce pays.

Le Vietnam

Le principal objectif pour Hanoï est de restaurer l’influence qui était la sienne sur ses voisins à la fin de la guerre froide, et de rétablir autant que possible la dépendance dans laquelle elle tenait Vientiane. Il est impossible de recréer les conditions géopolitiques et globales particulières qui déterminèrent l’isolement du Laos et le rendirent totalement tributaire du Vietnam ; il est cependant beaucoup plus envisageable pour Hanoï de compter sur la lame de fond de l’influence exercée par son soft power, sur sa bonne volonté politique ainsi que sur ses investissements matériels pour « rendre la monnaie de sa pièce » à la Chine dans cette arrière-cour du Vietnam. Du point de vue des dirigeants vietnamiens, une telle stratégie constitue une riposte symétrique sur le plan continental pour contrer ce qu’ils perçoivent comme une « agression » chinoise en mer de Chine méridionale ; ils ont donc la ferme intention de mener à bien ce projet conformément aux priorités qu’ils ont fixées pour ce qui est de la sécurité nationale. Le corridor économique est-ouest évoqué plus haut représente le moyen par lequel le Vietnam entend pouvoir lancer sa future offensive en termes de rayonnement. Et bien qu’il n’y ait presque aucune infrastructure concrète sur laquelle s’appuyer pour relier la région nord, plus densément peuplée, qui comprend la capitale Vientiane et ses environs, à l’extrémité sud-est du pays, plus rurale et par laquelle s’achemine le transit ferroviaire, le fleuve Mékong peut faire office d’ « autoroute » lacustre permettant de relier ces deux zones.

Pour rester sur la question des aspirations du Vietnam à accroître son emprise par des moyens économiques, on peut tout à fait prédire que les Vietnamiens chercheront à faire valoir leur future adhésion à l’APT de la façon la plus valorisante possible afin de fixer plus nettement encore le Laos dans leur orbite. Si le Vietnam parvient à concrétiser son projet de faire du couloir économique est-ouest (aidé et encouragé en cela par l’accès dont il dispose vers le fleuve Mékong et ses sites en amont) le point d’accès privilégié pour le commerce international laotien, il rendra un Laos enclavé totalement dépendant d’un État membre de l’APT, le plaçant dès lors indirectement sous le contrôle stratégique global étasunien. Un tel accord disproportionné et stratégiquement fragile rendrait le Laos plus sujet au chantage économique, et déboucherait probablement sur son incorporation au dispositif transpacifique unipolaire. De tels procédés permettraient aux USA d’étendre leur hégémonie institutionnelle vers le cœur de l’ANASE continental et de prendre le contrôle de la route de la soie au sein de l’ANASE voulue par les Chinois, ainsi que de tout le commerce transitant par celle-ci ; si tant est que le projet serait à ce moment-là toujours à l’ordre du jour et n’aurait pas été mis en suspens, voire abandonné.

La Thaïlande

Comme nous l’avons vu plus haut, la Thaïlande et le Laos ont des liens civilisationnels très étroits qui déterminent leur désir partagé d’entretenir des relations approfondies, les quatre ponts de l’amitié (ainsi que les deux autres prévus) témoignant de ce dessein naturel. L’actuel gouvernement thaïlandais est multipolaire et s’aligne sur la stratégie chinoise, et si Bangkok n’est pas à proprement parler « anti-étasunienne » selon les critères idoines, son antipathie à l’égard des anciennes autorités pro-US va de pair avec les politiques menées par ces dernières visant à faire de la Thaïlande une cible prioritaire dans le cadre des initiatives déployées par Washington en vue de faire advenir un changement de régime.

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Nous nous pencherons sur le sujet ultérieurement lorsque nous aborderons frontalement les points faibles de la Thaïlande devant le risque de guerre hybride, mais il est utile de souligner à ce stade que le rétablissement d’un gouvernement pro-US à Bangkok pourrait entraîner la suspension ou l’annulation de la route de la soie au sein de l’ANASE, voire même à son instrumentalisation en vue d’exercer un chantage contre la Chine comparable à la façon dont le couloir économique Chine-Birmanie est exploité par le gouvernement Suu Kyi. Il est également possible que les nouvelles autorités thaïlandaises en viennent à prendre des mesures visant à faire pression sur leurs homologues laotiens afin de les contraindre à interrompre leur contribution au projet. Ils pourraient aussi choisir d’héberger des bases militantes anti-gouvernementales (en misant principalement sur les Hmong mais en incluant aussi toute minorité ethnique vivant au Laos) et refaire de la Thaïlande le centre de la déstabilisation anti-laotienne qu’elle était durant la guerre menée par les USA contre l’Indochine, ainsi que durant la « guerre secrète ».

En tenant compte de tout ce qui a été mentionné plus haut, la Thaïlande s’avère tenir une position géopolitique de premier ordre dans toute cette configuration, c’est pourquoi nous avions pronostiqué au début de l’ouvrage qu’elle aurait le plus grand impact régional parmi tous les scénarios prospectifs de guerre hybride sur l’ANASE. Bien entendu, nous développerons cet aspect de façon plus exhaustive plus loin ; mais pour l’heure, afin de rester concentré sur le Laos, il est important que le lecteur comprenne que la Thaïlande est l’acteur étatique le plus important dans cette région pour ce qui est d’exercer une potentielle influence négative sur Vientiane, et qu’elle peut s’y prendre aussi bien dans le cadre de démarches d’État à État qu’en apportant son soutien à des groupes rebelles. Les deux scénarios représentent une mise en application du rôle prévu par les États-Unis pour la Thaïlande dans leur stratégie pour Diriger dans l’ombre ; mais tant que l’actuel gouvernement ou ses successeurs maintiennent la nouvelle trajectoire géopolitique de leur pays et le partenariat stratégique synergétique avec la Chine, les projets unipolaires ne déboucheront sur rien, et la route de la soie multipolaire de l’ANASE pourrait être menée à bien sans que son objectif ne soit abandonné.

L’éclosion de la guerre hybride

La dernière partie de l’étude se penche sur la myriade de scénarios de guerre hybride qui pourraient se déclencher au cœur du Laos. Le pays est durement touché par des menaces de révolution colorée et de guerre non conventionnelle, et le seul élément qui parvienne à sauver les meubles et à maintenir la stabilité est l’armée, or celle-ci pourrait finir par orchestrer un coup d’État si certaines conditions étaient réunies. Même si cela semble pour l’heure tout à fait improbable, la situation pourrait être sévèrement bouleversée si le Vietnam était convié par le gouvernement laotien à participer à la répression de la menace d’une rébellion Hmong potentiellement transnationale, ce qui pourrait induire la prise de contrôle militaire par Hanoï de la route de la soie au cœur de l’ANASE voulue par Pékin, à supposer bien entendu que la Chine s’abstienne de déployer pro-activement des forces armées conventionnelles ou privées pour en assurer la protection.

Les révolutions colorées

On peut compter quatre paramètres distincts de révolution colorée que l’on peut s’attendre à voir s’imbriquer pour générer le type d’agitation sociopolitique requis propre à déstabiliser un État :

Les organisations étudiantes

Ce facteur n’est en aucun cas spécifique au Laos, bien que le pays ait connu une tentative de « soulèvement » étudiant particulier lorsque le « mouvement des étudiants laotiens pour la démocratie » essaya sans succès de renverser le gouvernement. L’organisme d’information « Radio Free Asia » financé par les États-Unis relaya ces propos d’un protagoniste de la révolution colorée manquée de 1999 :

Notre plan était d’organiser une manifestation devant le palais présidentiel Ho Kham. Nous avions choisi cette date, le 26 octobre 1999, parce qu’elle correspondait à la fin du carême bouddhiste et au jour durant lequel se tenait la traditionnelle course annuelle de bateaux sur le fleuve Mékong. Nous voulions brandir notre banderole bien haut et utiliser le haut-parleur pour annoncer que nous manifestions en faveur de la démocratie, nous voulions ensuite défiler sur la grande avenue jusqu’au monument de la victoire. Nous pensions qu’un groupe d’étudiants nous rejoindrait à chaque endroit devant lequel nous passerions.

Comme on peut le lire dans la citation ci-dessus, les fomenteurs du changement de régime s’attendaient non seulement à parvenir à entraîner de naïfs étudiants dans leur défilé, mais ils avaient précisément organisé leur opération de sorte qu’elle commence juste après le carême bouddhiste afin d’attirer des personnes plus dévotes dans leur mouvement.

Nous verrons plus tard comment le facteur bouddhiste pourrait être instrumentalisé pour devenir un élément majeur de déstabilisation au Laos (ainsi qu’en Thaïlande et en Birmanie, qui seront abordées séparément et au moment opportun) ; pour le moment, il est utile d’indiquer au lecteur qu’une nouvelle mobilisation d’étudiants a tenté de réussir là où leurs prédécesseurs avaient échoué en reproduisant un scénario identique une décennie plus tard, en 2009. Cette mobilisation fut également neutralisée avant de parvenir à déclencher la moindre déstabilisation d’envergure, même si elle a pu cristalliser l’attention concertée de multiples « ONG » défendant les « droits de l’homme » (ces dernières ayant probablement été informées en amont de la bravade anti-gouvernementale prévue) ; ces ONG tentèrent alors d’exploiter cet échec dans le cadre d’une mise en scène des relations publiques destinée à écorner la réputation du gouvernement laotien.

Ce sera le maître-mot récurrent lorsqu’il s’agira de traiter de la guerre hybride au Laos, mais du fait de l’opacité qui caractérise le pays, il est très délicat d’évaluer le niveau de probabilité d’une nouvelle tentative de révolution colorée « étudiante » ; mais à en juger par la plus grande « ouverture » ayant marqué la société laotienne au fil des ans (essentiellement du fait de l’accès à l’internet et aux réseaux sociaux pour les citoyens instruits et résidant à l’étranger, ainsi qu’aux portails d’information et aux « activistes » pro-occidentaux), il n’est pas du tout improbable qu’une future offensive soit en ce moment même en préparation, et pourrait être combinée à d’autres variables, qui feront l’objet d’une analyse, dans le but d’atteindre un degré maximal d’efficacité dans la lutte antigouvernementale.

Les bouddhistes

Buddhist-monks-LaosSelon le Pew Research Center, 66% de la population du Laos se déclarait bouddhiste en 2010, faisant du bouddhisme la confession la plus populaire du pays, bien au-dessus de la religion populaire pratiquée par 30% des Laotiens. L’identité historique et culturelle laotienne (même au sein des divers groupes ethniques présents dans le pays et dont nous parlerons plus loin) est profondément liée à la foi bouddhique Theravāda, et c’est là un facteur de convergence que le Laos partage avec ses voisins thaïlandais et birman.

Cette étude n’a pas encore approfondi la question des organisations bouddhistes hyper nationalistes birmanes telles que le Ma Ba Tha, mais pour donner au lecteur des éléments de compréhension, ce groupe et d’autres du même acabit rassemblent des extrémistes identitaires qui opèrent une fusion fort discutable du sentiment religieux avec les idéaux ultranationalistes, et il est aisé de manipuler ces extrémistes pour déclencher des violences caractéristiques des révolutions colorées. Le modèle qui fut appliqué pour attiser les violences bouddhistes hyper nationalistes en Birmanie contre les musulmans « rohingyas » de l’État de Rakhine pourrait selon toute vraisemblance être mis en place de la même façon auprès des bouddhistes laotiens afin de les amener à commettre des attaques contre les travailleurs, les hommes d’affaire et les immigrés Chinois areligieux qui pourraient venir s’installer au Laos pendant et après la construction de la route de la soie au sein de l’ANASE.

L’instrumentalisation des violences hyper-nationalistes bouddhistes représente une véritable menace transnationale qui pèse sur les trois pays exposés à une guerre hybride que sont le Laos, la Thaïlande et la Birmanie ; cette idée fera d’ailleurs l’objet d’un traitement particulier vers la fin de l’étude portant sur l’ANASE. Toutefois, il convient pour l’instant que le lecteur garde à l’esprit que le bouddhisme présente un caractère fédérateur à même de rassembler d’importantes foules dans chacun de ces pays et de créer la masse critique de « boucliers humains » dont les fomenteurs de révolutions colorées ont besoin pour s’y dissimuler, de sorte à mener efficacement leurs manœuvres de déstabilisation.

Le Laos dispose d’une population [7 millions, NdT] bien moins importante que les deux autres États sus-mentionnés, ce qui signifie qu’un mouvement bouddhiste de contestation anti-gouvernementale rassemblant quelques milliers d’adeptes, qui ne constituerait qu’un phénomène de faible ampleur sur le plan régional, pourrait avoir un impact disproportionné sur la stabilité de ce pays qui tient une position centrale dans la région ; en particulier si une simple poignée de ces individus venaient à s’en prendre aux autorités ou tentaient de déclencher un pogrom anti-chinois. Les images tronquées par les médias et sorties de leur contexte montrant les services de sécurité communistes ripostant physiquement aux « manifestants pacifiques bouddhistes » pourraient facilement faire office de « carburant de désinformation » propre à attiser les velléités de changement de régime au sein du Laos ainsi qu’aux alentours ; elles pourraient également être présentées comme la « preuve » permettant d’ordonner des sanctions unilatérales contre le gouvernement.

Les militants syndicaux

La tendance qu’on observe à travers l’ensemble de l’Indochine laisse à penser que le mouvement syndical balbutiant pourrait servir de couverture à certains éléments, travaillant à une révolution colorée, pour mobiliser les masses, porter préjudice à des industries stratégiques et déstabiliser l’État. Répétons ce qui a déjà été précisé auparavant : les unions syndicales ne sont pas en elles-mêmes destinées à servir des stratagèmes visant à un changement de régime, ni des organisations intrinsèquement néfastes ; cependant, elles peuvent avoir un effet disruptif pour les systèmes de pays inaccoutumés à leur présence et à leur activisme, à plus forte raison si le mouvement qui les mobilise est aiguillé par les desseins politiques d’entités extérieures au cadre national. Le Laos ne fait pas exception en ce qui concerne cette menace paradigmatique locale, même si le pays n’a pas encore subi de troubles sociaux à grande échelle.

Cela pourrait toutefois changer, le gouvernement ayant annoncé en 2013 que près de 100 000 travailleurs étrangers supplémentaires étaient nécessaires pour soutenir les taux de sa croissance économique fulgurante. De nombreux Laotiens sont inaptes à occuper les postes hautement qualifiés et très convoités pour lesquels les entreprises étrangères recrutent, c’est pourquoi le gouvernement dispose d’une loi particulière stipulant que « toute compagnie ayant implanté son activité au Laos peut employer jusqu’à 10% de travailleurs étrangers pour sa main d’œuvre sous-qualifiée » et que « les spécialistes techniques étrangers peuvent représenter jusqu’à 20% de la main d’œuvre, tandis que les résidents doivent compter pour au moins 70% de celle-ci. » La source « Radio Free Asia » que nous avons mentionnée précédemment a affirmé que « les entreprises doivent bénéficier d’une permission spéciale pour embaucher plus d’étrangers, et c’est le cas pour beaucoup d’entre elles, tandis que d’autres font venir des travailleurs étrangers de manière illégale », précisant un peu plus loin que « dans le même temps, des milliers de travailleurs laotiens affluent à la frontière pour travailler en Thaïlande. »

On voit clairement se développer au Laos un système social à deux niveaux dans lequel les travailleurs étrangers (dont la majorité sera probablement constituée de Chinois dans un avenir proche, si ce n’est pas déjà le cas) dans les entreprises étrangères sont en mesure d’occuper les positions les plus rémunératrices et les plus prestigieuses dans nombre de secteurs en pleine croissance du pays, alors que les travailleurs locaux sont cantonnés aux « tâches ingrates » pour des salaires moins gratifiants. Le problème est évidemment plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord, mais pour le citoyen moyen confronté à ce type d’écarts, d’autant plus si l’on tient compte du prisme de son éducation communiste, cela peut représenter une source une frustration personnelle et le prédisposer à rallier un syndicat clandestin ou un mouvement social exceptionnel. Une fois encore, il ne s’agit pas nécessairement d’une mauvaise action, mais si le syndicat et/ou les organisateurs du mouvement qui lui sont affiliés ont été cooptés par un groupe travaillant à un changement de régime, cela signifie que les membres de ce dernier peuvent aisément instrumentaliser les individus bien intentionnés qui prennent part à leur mouvement.

En outre, les autochtones mécontents de la situation en ce qui concerne les travailleurs étrangers dans leur pays sont perméables à la rhétorique confessionnelle-nationaliste que pourrait reprendre à son compte une organisation « contestataire » bouddhiste calquée sur le modèle birman. Le fait qu’une entreprise chinoise exploitant la potasse et basée à Vientiane ait suspendu les salaires d’une partie des locaux au début de l’année dernière n’a pas aidé, ce qui a déclenché un soulèvement très bref et exceptionnellement violent. Le gouvernement se refuse à reconnaître que cet incident a eu lieu, mais compte tenu de certaines erreurs de gestion commises par les entreprises chinoises dans d’autres pays par le passé, il ne serait pas surprenant que cet épisode se soit bel et bien produit. Si un scénario voyant une entreprise chinoise maltraiter ses ouvriers laotiens venait à se reproduire, envenimé par la situation visiblement meilleure dont jouissent les travailleurs étrangers (chinois), il serait alors envisageable que le mouvement (clandestin) de défense des travailleurs qui se constituerait autour de cette problématique revête rapidement un caractère ultranationaliste et anti-chinois, générant du même coup un grand capital social teinté d’animosité qui pourrait être exploité en faveur d’un changement de régime.

Les ONG écologistes

Le dernier groupe de protagonistes qui pourrait vraisemblablement s’impliquer dans une future révolution colorée au Laos est celui des ONG écologistes et de leurs partisans locaux. Soyons clair, nombre de ces groupes ne sont pas « non-gouvernementaux » mais bel et bien des « groupes ONG gouvernementaux », soit des GONGO, et il y a un risque que ces GONGO politiques se dissimulent derrière le paravent d’ONG écologistes pour avoir les mains libres dans la poursuite de leurs objectifs stratégiques. Le Laos a récemment pris conscience de ce subterfuge et a pris exemple sur la Russie dans son initiative de mettre en place une législation scrupuleuse concernant les ONG afin d’épingler et de sanctionner les organisations transgressives ; malgré cela, il importe de développer une analyse portant sur cette menace.

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Les ONG écologistes fédèrent autour de deux problématiques principales : les barrages hydroélectriques et les usines polluantes, ces deux sujets pouvant affecter la majeure partie de la population laotienne. Les activités de sondage, d’organisation et de manifestation dont les ONG sont coutumières au sein des centres urbains sont déjà bien connues, même si le troisième volet de cette triade « non-étatique » fait défaut au Laos. Toutefois, on est moins au courant de la façon dont lesdites ONG se montrent opérationnelles dans les parties plus rurales à forte identité, du fait de la nature bien particulière du travail qu’elles y accomplissent (en particulier dans le cas des ONG hostiles aux barrages hydroélectriques).

La plupart des profanes n’ont qu’une connaissance très mince des relations ethniques, tribales et régionales qui existent en dehors de Vientiane et de quelques-unes des autres grandes villes du pays, mais les ONG tiennent une place de premier choix pour mener des enquêtes de terrain intéressantes sous couvert d’activité « socio-environnementale ». Dans un monde idéal, cela ne poserait aucun problème, mais les agences de renseignement occidentales pourraient facilement se servir de cette couverture « crédible » et de cet accès dont disposent les « ONG écologistes » pour faire de la reconnaissance de terrain, de la cartographie, de la collecte de renseignements, des versements de liquidités, de l’organisation de « résistance » ou encore de la propagation de messages d’information anti-gouvernementaux (que ce soit par écrit ou oralement).

D’un point de vue stratégique, les « ONG » actives dans les zones rurales du pays représentent peut-être la plus grande menace en termes de guerre hybride face à laquelle le Laos se trouve confronté, du fait de l’accès dont elles disposent auprès des minorités ethniques de la population ainsi que de la couverture « crédible » que leur confèrent leurs fonctions pour coordonner des combattants dans le cadre d’une guerre non-conventionnelle. Elles constituent le pont qui pourrait assurer la jonction tactique entre les éléments ruraux et urbains dans n’importe quel scénario de guerre hybride à venir au Laos : elles sont en effet dotées des capacités réelles de mettre en place des stratagèmes de déstabilisation à divers degrés dans n’importe quelle partie du pays.

Dans les villes, il leur suffit d’établir des liens avec d’autres partisans d’une révolution colorée et d’interconnecter leurs réseaux de terrain afin de constituer une organisation politisée en un endroit convenu au bon moment, en même temps qu’ils pourraient mobiliser les populations rurales des campagnes en les amenant à prendre part à des « manifestations » violentes et agressives contre les « pollueurs » étrangers (indépendamment du caractère fondé de l’accusation) et les barrages hydroélectriques. Si un tel mouvement était synchronisé et planifié efficacement, le déclenchement simultané d’une révolution colorée urbaine et d’une guerre non conventionnelle en milieu rural entraînerait un scénario de guerre hybride éminemment dévastateur qui mettrait rapidement le pays à mal et plongerait l’avenir du Laos dans les limbes.

Les guerres non conventionnelles

Le degré d’exposition exacerbée du Laos à la guerre hybride tient aux disparités ethno-régionales au sein de sa population ; celles-ci pourraient favoriser l’émergence d’un foyer de conflit à la faveur de l’orchestration de certaines conditions. Mais de tous les groupes recensés dans le pays, la minorité Hmong est la plus susceptible de se trouver en première ligne d’une éventuelle insurrection anti-gouvernementale du fait des relations historiques qu’elle a entretenues avec la CIA ainsi que des nombreux soutiens dont elle bénéficie de la part des membres de sa diaspora implantée aux USA. En plus de ces facteurs identitaires propices à une potentielle déstabilisation, des truands quelconques, tels que des trafiquants de drogue ou des mercenaires, pourraient compliquer une situation déjà complexe et entretenir le cycle de violences dont les États-Unis auraient besoin pour déployer leur grande stratégie anti-chinoise au Laos.

La guerre identitaire

À ce stade, la Banque asiatique de développement cite des sources institutionnelles au sein du gouvernement affirmant qu’il y a entre 47 et 49 catégories ethniques reconnues et 149 à 160 sous-groupes. Ethnologue, prestigieuse publication linguistique en ligne, dresse une liste de 85 langues différentes au sein du pays. Plutôt que de délimiter le territoire de chaque groupe ethnolinguistique distinct, le gouvernement utilise une nouvelle approche dite « des terrasses » consistant à catégoriser globalement les populations comme appartenant à l’une des trois régions géographiques : le Laos méridional, le Laos central et le Laos septentrional. Selon le rapport de 2012 du Fonds international de développement agricole, 68% des habitants vivent dans les zones du Laos méridional près du fleuve Mékong, 22% se trouvent dans les zones rurales et le sud du Laos central tandis que les 10% restants habitent dans les territoires montagneux du nord (où les Hmong constituent nettement la majorité).

Il est très possible que la plupart des groupes autres que les Hmong ne soient pas conscients des « particularismes » ethno-linguistiques qui les distinguent de la majeure partie des Laotiens vivant dans la partie méridionale au point d’en faire des motifs de soulèvement contre la majorité ; mais cela n’exclut pas qu’ils puissent être amenés, par une influence extérieure, à prendre leur parti d’un « dénouement » dont les retombées géopolitiques arrangeraient les affaires de certains. Le conflit identitaire entre ces diverses communautés pourrait être motivé par des desseins qui leur sont totalement étrangers ; il faudrait dès lors qu’elles en soient « instruites » et qu’on les « incite » à prendre part à l’affrontement. D’où l’utilité tactique des « ONG écologistes » qui s’implantent dans les campagnes et instillent ce genre d’idées chez les villageois locaux.

L’objectif recherché pourrait être aussi simpliste et court-termiste que d’inciter les villageois à s’attaquer aux autorités ou à une communauté voisine, provoquant ainsi un bain de sang à même de déstabiliser le pays ; ou alors un dessein plus visionnaire et complexe comme celui de mettre en place les fondements d’un « fédéralisme ethno-linguistique » d’après-conflit aisément manipulable, comparable à ce qui s’est produit dans le Sud-Soudan, à ce qui semble presque imminent au Népal, et à ce qui pourrait se profiler à brève échéance en Birmanie.

Quelle que soit la façon dont ce phénomène naîtra ou les raisons qui en seront à l’origine, la prise de conscience identitaire téléguidée par des entités tierces et à laquelle les diverses communautés du Laos procèdent, ainsi que la flambée de violences qui se répand entre elles, constitueraient une menace existentielle pour la République populaire et mettrait en péril sa configuration interne. Jusqu’à présent, le seul conflit identitaire ayant perduré après 1975 s’est focalisé sur les Hmong et sur les violences de faible ampleur que quelques groupes isolés ont perpétrées ; mais dans l’ensemble, l’idéologie communiste, les catégorisations ethno-régionales internes dites « des terrasses » et l’armée ont maintenu la paix pendant les plus de quarante dernières années. Tous les accomplissements structurels que le gouvernement est parvenu à concrétiser jusque-là pourraient se défaire rapidement si un « soulèvement » identitaire et/ou des violences communautaires d’ampleur importante venaient à se produire, car cela ébranlerait l’existence même l’État mono-identitaire centralisé (« Lao ») et pourrait complètement désorienter les autorités si elles se trouvaient prises au dépourvu par ces événements.

Il va sans dire que le conflit identitaire théorisé nécessiterait au moins quelque soutien matériel extérieur pour se maintenir (entre autres types d’appui), mais si on peut tirer un enseignement historique de la « guerre secrète », c’est que la CIA est plus que capable de fournir ce genre de contribution. Les problématiques deviennent toutefois épineuses si l’on considère le fait que l’ampleur du soutien nécessaire rendrait difficile cet apport délicat à fournir dans le contexte de l’actuelle géopolitique régionale, dans la mesure où les États-Unis ne disposent d’aucune présence structurée au sein du moindre pays limitrophe comme c’était le cas en Thaïlande et dans le « Sud-Vietnam » à l’époque de la guerre en Indochine. Ils pourraient toujours faire passer des armes en contrebande ainsi que d’autres ressources requises au sein du territoire national, mais pas à l’échelle nécessaire pour se prémunir contre certaines contingences militaro-tactiques. Sans un changement de régime en Thaïlande ou au Cambodge, ou une constellation de bases secrètes éparses dans l’ancienne région nord-est de l’Isan, les USA n’auraient d’autre choix que de s’en remettre aux gangs de trafiquants de drogue transfrontaliers pour endosser le rôle d’agents supplétifs afin de mener à bien un changement de régime au Laos. Nous reviendrons assez vite sur ce point, mais pour l’heure il est opportun de nous pencher sur la place du facteur Hmong dans une éventuelle guerre non conventionnelle.

Les Hmong
Le général Hmong Vang Pao, tenant la main du chef d’état-major de l’armée thaïlandaise, Surakij Mayalab, surplombant le quartier général Hmong-CIA, Long Tieng, Laos. À gauche de Surakij Mayalab avec la tête rasée se trouve l’agent de la CIA, Burr Smith. Les autres hommes sur la photo sont thaïlandais, de l’unité d’élite formée par la CIA appelée PARU, ou Police Aerial Reinforcement Unit, et de l’Armée royale thaïlandaise, qui ont tous deux servi au Laos avec les forces hmongs laotiennes. Photo prise vers 1969.

L’appareil militaire et les services de renseignement US entretinrent de très fortes relations avec les Hmong durant la guerre d’Indochine, au cours de laquelle ces derniers furent employés comme une avant-garde anti-communiste « derrière les lignes » pour mener à bien des missions dans les zones que les troupes étasuniennes ne pouvaient pénétrer légalement, telles que le Laos ou le (Nord) Vietnam. Ce groupe ethnique transnational réside principalement dans les zones montagneuses du nord des deux pays, sa population s’élève à moins d’un demi-million d’habitants au Laos et un peu plus d’un million au Vietnam. Après que la CIA mit fin à la « guerre secrète » en 1975 et se retira du Laos, elle ne voulut pas évacuer tous ses collaborateurs Hmong mais préféra abandonner à leur sort un grand nombre d’entre eux dans le pays.

Si cela a pu être perçu à l’époque comme un lâchage en rase campagne d’alliés proches et loyaux (ce qui, techniquement, était le cas), il se pourrait que cette décision contraire à l’éthique ait été le fruit de motivations stratégiques, à savoir maintenir au cœur du pays une force disruptive, armée, revendiquant une identité spécifique et prête à défendre sa survie jusqu’à la mort. Si les Hmong ne sont plus sous le commandement direct de la CIA, ils se sont rendus utiles à la poursuite de ses objectifs stratégiques en toute autonomie par leur seule existence en tant que groupe ethnique, ainsi que par les troubles occasionnels qu’ils ont pu engendrer dans le pays. Les combattants Hmong n’auraient probablement pas pu tenir pendant plus de 40 ans sans une forme de réapprovisionnement, même à une faible fréquence et avec du matériel obsolète. Partant de là, ils bénéficièrent certainement d’un réapprovisionnement assuré par les trafiquants de drogue qui opèrent dans le « Triangle d’or », un ou plusieurs des groupes rebelles actifs en dehors de la Birmanie ayant probablement été à la manœuvre.

Les Hmong armés restés en arrière n’ont jamais représenté une menace sérieuse pour le Laos au point d’inciter les autorités à mener une campagne ciblée en vue de leur éradication ; on pourrait cependant s’apercevoir un jour qu’elles ont en l’occurrence fait preuve d’une négligence dangereuse. L’armée laotienne aurait pu vraisemblablement se mettre en branle dans le cadre d’une campagne coordonnée avec son allié vietnamien dans la guerre froide pour juguler cette menace une bonne fois pour toutes ; mais pour une raison inconnue, une telle manœuvre ne vit jamais le jour ou ne fut jamais conduite à une échelle suffisante. Il est possible que la fin de la guerre froide et la pleine restauration des liens avec les États-Unis en 1992 aient bercé les élites laotiennes d’un illusoire sentiment de sérénité, les amenant à croire que cette variable ethnique ne serait plus jamais instrumentalisée pour déstabiliser le pays. Dans l’ensemble, il semble que ce fut le cas, et la problématique Hmong a paru perdre de sa prégnance dans les relations bilatérales tout en donnant le sentiment d’être sur la voie d’un apaisement durable.

Cela changea brusquement en 2007 lorsque la menace Hmong surgit inopinément à la une des titres mondiaux après que l’ancien chef rebelle et agent de la CIA, Vang Pao, ainsi que ses collaborateurs furent arrêtés aux États-Unis pour avoir conspiré dans le but de se procurer illégalement des armes automatiques et des armes lourdes en vue de renverser le gouvernement laotien. Vang Pao fut finalement acquitté de toutes les charges qui pesaient contre lui, mais l’affaire suscita de nombreux questionnements quant aux motivations des agences de sécurité étasuniennes, et quant à savoir si les USA ambitionnaient toujours d’instrumentaliser les Hmong pour déstabiliser le Laos. Il est possible, quoique non confirmé, qu’une partie des fonds amassés pour cette opération provienne des centaines de milliers d’immigrés Hmong vivant aux États-Unis ainsi que de leur large éventail d’œuvres caritatives et d’ONG ; si c’était avéré, cela signifierait que ces organisations ethniques militantes et leurs mécènes constituent l’équivalent des « œuvres de bienfaisance islamiques » finançant les réseaux terroristes qui prolifèrent dans le monde occidental.

En ce qui concerne l’arrestation en soi, nous soumettons l’explication plausible selon laquelle la CIA apportait son concours à Vang Pao pour son coup de force mais qu’elle maintint ses plans dans une telle opacité que les autres agences de renseignement étasuniennes telles que le Bureau de l’alcool, du tabac, des armes à feu et explosifs ignoraient totalement ce stratagème. Ce dernier eut vent, d’une manière ou d’une autre, des projets du conspirateur de mettre illégalement la main sur un grand nombre d’armes à feu et d’explosifs nécessaires à l’opération que lui et la CIA envisageaient ; l’arrestation de Vang Pao fut rendue publique afin de faire valoir l’expertise du Bureau pour ce qui est de déjouer des combines dignes d’un film d’espionnage. Les membres de cette officine ignoraient que le crime qu’ils avaient mis en lumière était orchestré par la CIA qui s’était gardée d’informer les autres services secrets US de leurs activités en vertu de leur nature hautement classifiée et sensible à l’international. Pour reprendre une métaphore éculée, « la main gauche ignorait ce que la main droite faisait ». Mis dans l’embarras par le dévoilement de ce pot aux roses, les États-Unis furent contraints d’en passer par les procédures fastidieuses du « système judiciaire » afin d’aboutir à un acquittement convenu d’avance pour faire bonne figure sur le plan international.

Que la tentative de putsch de Vang Pao ait bel et bien été un plan secrètement ourdi par la CIA ou qu’elle n’ait représenté qu’une initiative « privée », le réseau de mercenaires impliqué dans cette combine est resté largement intact, au même titre que le projet de faire renverser le gouvernement du Laos par des combattants Hmong. L’acquittement de Pao et des comploteurs à sa solde par le gouvernement étasunien a donné le sentiment que leurs actions étaient tolérées d’un point de vue légal, et que les autorités comptaient fermer les yeux sur toute activité potentielle de leur part (tout en s’assurant qu’aucune bévue embarrassante ne soit commise par l’une ou l’autre des agences de renseignement US).

Dans ce qui ne s’apparente clairement pas à une simple coïncidence, un expert du Council on Foreign Relations, dans un article réédité par The Diplomat, fait le lien entre la flambée de violences déclenchée par des « truands » à la fin de l’année 2015 et les deux Chinois morts dans une explosion survenue fin janvier 2016 dont il attribue la responsabilité à des insurgés Hmong, ce qui est hautement probable. En effet, les attaques se sont produites dans la province de Xaysomboun où des bandes éparses de Hmong en armes sont toujours en activité depuis l’époque de la « guerre secrète » menée par la CIA. On peut concevoir que ce groupe soit lié au complot séditieux de Vang Pao et qu’il bénéficie à l’heure actuelle d’un soutien des États-Unis (qu’il soit directement fourni par la CIA, qu’il passe par les « œuvres caritatives » et les « ONG » Hmong et/ou qu’il soit indirectement prodigué par les trafiquants de drogue de la région), ce qui implique clairement une intensification des violences pour le cas où Vientiane manquerait de se plier aux exhortations des USA en lien avec sa doctrine du CCC. Il convient de noter que tout déclenchement d’un conflit de grande ampleur à l’initiative des Hmong pourrait avoir des conséquences immédiates pour le Vietnam ; il se pourrait donc que Washington s’apprête à exercer une pression accrue contre son « allié » tacite, ou à fabriquer un prétexte machiavélique pour permettre une intervention vietnamienne visant à établir le contrôle sur la route de la soie au cœur de l’ANASE (nous détaillerons ce point à la toute fin de l’étude portant sur le Laos).

La racaille interchangeable

Les dernières variables de guerre non conventionnelle susceptibles de jouer un rôle au Laos sont celles qui touchent aux réseaux de trafiquants de drogue et aux mercenaires, qui sont parfois les mêmes. Le Laos fait partie du « Triangle d’or » du trafic d’opium dans le Sud-Est asiatique, et il jouxte les zones tenues par les rebelles en Birmanie, ce qui place le pays en première ligne face aux territoires où s’exercent les trafics de contrebande d’armes. L’appareil militaire garde visiblement à l’œil tout ce qui s’y trame, mais dans un pays aussi démuni sur le plan économique, la corruption est la norme ; cela signifie qu’on ne peut entièrement faire confiance aux autorités pour lutter contre ces fléaux, il est même possible qu’elles soient partie prenante à des degrés divers dans ces activités au nom d’intérêts particuliers. Les différents degrés de complicité institutionnelle avec le trafic de drogue et d’armes compliquent toute décision politique qui pourrait être prise en haut-lieu pour démanteler ces circuits ; des initiatives de cette sorte pourraient même rencontrer une relative opposition selon l’ancienneté des individus impliqués dans ces trafics et en fonction de ce qu’ils auraient à y perdre.

Même en laissant de côté les liens que des membres de l’armée et du gouvernement ont avec des organisations criminelles, il ne fait aucun doute que ces fauteurs de troubles non étatiques jouissent du soutien de certaines composantes de la société civile laotienne pour faciliter leurs activités. Les locaux qui coopèrent présentent sans surprise une plus grande loyauté envers ces trublions non étatiques qui leur fournissent des ressources matérielles plus consistantes que les entités liées à l’État ; cela donne encore des marges de manœuvre aux ONG pour alimenter l’hostilité envers le gouvernement, en particulier si le gouvernement se décide à déployer une offensive contre les organisations illégales qui affecterait considérablement les moyens de subsistance dont certaines communautés ont fini par dépendre. Pour creuser un peu plus cette idée, de tels groupes, s’ils étaient cooptés par une agence de renseignement ou opéraient directement comme des acteurs autonomes de premier plan, pourraient servir au transport des armes et d’autres types de ressources matérielles que les « ONG écologistes » promettent à leurs partenaires ruraux opposés au gouvernement. Dans cette hiérarchie hypothétique, les employés des ONG sont les superviseurs tandis que la racaille interchangeable sert à passer sur le terrain les accords que valident leurs homologues plus présentables, les deux parties jouant chacune un rôle d’importance équivalente dans la mise en place d’une guerre hybride planifiée.

Le coup d’État militaire

La dernière possibilité de déstabilisation que peut craindre le Laos est celle d’un coup d’État militaire contre le gouvernement provoqué par les pressions intérieures liées aux scénarios de guerre hybride. L’armée constitue l’institution la plus importante du Laos et la raison essentielle pour laquelle l’État peut encore fonctionner sous sa forme actuelle. On ne dispose d’aucune information quant à sa loyauté, mais si l’on considère tout l’attirail de moyens que les USA mobilisent généralement dans leurs opérations de changement de régime, on peut s’attendre à ce que cette institution finisse par être sollicitée voire influencée pour être amenée à adhérer au projet anti-gouvernemental de Washington. Dans une telle éventualité, le soutien militaire à une telle initiative pourrait revêtir aussi bien une forme active que passive.

Dans le premier cas, l’armée pourrait se « révolter » contre le gouvernement et mettre tout son poids dans la balance en faveur des « opposants » et des rebelles (participant respectivement à la révolution colorée et à la guerre non conventionnelle), en les aidant à mener une action concertée pour renverser les autorités, et éventuellement à se débarrasser dans la foulée du parti communiste. Dans ce scénario, il ne serait pas nécessaire que l’ensemble de l’armée y prenne part, les seules unités liées aux agents de haut rang cooptés et influents feraient l’affaire. Ces félons pourraient se lier aux trafics de stupéfiants lucratifs ou spéculatifs en armant les rebelles de Birmanie, tandis que les États-Unis pourraient aussi bien acheter leur loyauté en liquide (ce qui serait éventuellement facilité par l’entremise des « ONG écologistes ») que leur promettre le pouvoir dans la formation qui gouvernerait à l’issue du conflit.

La seconde façon dont l’armée pourrait appuyer le mouvement en faveur d’un changement de régime est plus passive. Plutôt que de se mettre en branle et d’apporter un soutien actif dans le renversement du gouvernement, des unités stratégiques affiliées à la catégorie des dirigeants militaires compromis pourraient simplement refuser de suivre les ordres donnés par les autorités de disperser les « manifestations » de la révolution colorée embryonnaire, ou de riposter contre toute activité explicitement terroriste et insurgée dans les zones urbaines et rurales. Ces unités pourraient également se contenter de se tenir en retrait au moment où ces mouvements marcheraient sur la capitale et commenceraient à piller les bâtiments dans lesquels les organes directeurs et les autorités ont leurs quartiers. Au-delà des dessous de table relativement généreux pour payer leur trahison, les dirigeants militaires impliqués dans ce scénario pourraient trouver leur motivation dans la volonté de donner une image « neutre » et positive de leur institution, de manière à ce qu’elle ne perdre rien de son pouvoir dans la reconfiguration nationale qui adviendrait ; cela permettrait d’en finir avec le parti communiste et il en résulterait probablement une forme de fédéralisme identitaire.

DISRUPTEUR – Intervention militaire vietnamienne

Le facteur situationnel qu’il nous reste à traiter dans l’analyse du risque de guerre hybride au Laos est celui de la probabilité d’une intervention militaire vietnamienne contre les Hmong. On soupçonne Hanoï d’avoir discrètement maintenu une présence militaire dans le Laos après son retrait officiel en 1989. Si une telle présence existe, c’est sans le moindre doute du fait d’un arrangement secret avec Vientiane, mais cette présence est d’une importance trop peu substantielle pour que les hommes d’affaires occidentaux et les agents des « ONG environnementales » en exercice dans le pays puissent le découvrir. Dans le scénario que nous allons détailler, les insurgés Hmong implantés au Laos acquièrent la force nécessaire pour représenter un véritable danger pour le Vietnam, en raison du fait que leurs armes et leurs combattants pourraient se répandre par-delà la frontière et entraîner une flambée de violences semblable dans les régions du nord peuplées par des Hmong. Cela pourrait aussi avoir pour conséquence d’inciter d’autres minorités ethniques telles que les Khmers Krom et les Degar à se livrer à des soulèvements comparables, en particulier s’ils venaient à mettre la main sur l’armement affluant depuis le Laos. Si certains meneurs syndicaux venaient à s’armer et décidaient de provoquer des troubles au nom des « droits des travailleurs », la provocation éventuelle pourrait préparer le terrain pour une révolution colorée dans le pays.

C’est pour les raisons que nous avons détaillées qu’un soulèvement Hmong soutenu par la CIA au Laos pourrait représenter une si grave menace pour la stabilité du Vietnam, et pourrait donc créer les conditions amenant Hanoï à décider d’une intervention transfrontalière afin d’éradiquer le problème une bonne fois pour toutes. L’hypothèse la plus vraisemblable est que cette intervention serait sollicitée par le pouvoir laotien ; si les Vietnamiens prenaient toutefois cette décision de manière unilatérale, ce serait entièrement sous le prétexte fallacieux d’affaiblir leur voisin et de mener éventuellement à bien un changement de régime contre ce qui pourrait leur apparaître comme un État hostile. Hanoï pourrait s’inquiéter de l’incapacité de Vientiane à gérer le problème des insurgés et se trouver décontenancé en cas de refus laotien de recourir à une aide « alliée » qui permettrait, du point de vue vietnamien, d’empêcher la crise de s’envenimer au point de représenter un péril pour les deux pays. Quelle que soit la façon dont cela arrivera, qu’il s’agisse d’une invitation ou d’une invasion, et qu’il s’agisse d’un traquenard étasunien dans la veine du « Reverse Brzezinski » ou d’un jeu de puissance du style « Lead From Behind » orchestré par un axe Washington-Hanoï, l’armée vietnamienne s’ingèrerait au Laos avec l’intention de conduire des missions prioritaires que leurs troupes supposément en place dans le pays ne sont guère capables d’accomplir.

Le Vietnam aurait prévu qu’une telle manœuvre monopoliserait les gros titres de la presse internationale, et il ferait tout son possible pour adresser un percutant message de dissuasion à la Chine. En pratique, cette initiative verrait l’armée vietnamienne orchestrer des attaques communes coordonnant des troupes conventionnelles, des forces spéciales, des raids d’hélicoptères et des bombardements. La communauté internationale occidentale y serait probablement tout à fait opposée, quand bien même le Vietnam serait intervenu sur invitation du gouvernement laotien ; mais Hanoï est un partenaire tellement indispensable à l’APT et aux ambitions unipolaires des USA dans le Pacifique que cela n’entraînerait probablement aucune conséquence sérieuse (sauf pour le cas où les États-Unis auraient sciemment attiré le Vietnam au Laos pour lui infliger une sorte de châtiment asymétrique visant à lui faire payer une improbable objection vietnamienne à une plus grande implication envers le CCC). Une fois entré sur le territoire national de son voisin, le Vietnam chercherait à prendre un contrôle de la zone d’opération encore plus poussé que celui dont dispose l’armée laotienne, le but étant de se servir de sa position prédominante comme d’un tremplin lui permettant de déployer ses troupes « diplomatiquement » ou par la force au sein de la zone de la route de la soie de l’ANASE. L’objectif ultime visé par Hanoï dans le cadre d’une éventuelle intervention militaire au Laos, et qui justifierait même les revers circonstanciels les plus imprévus, serait d’établir un contrôle direct sur la route de la soie chinoise ainsi que de neutraliser absolument la fonction multipolaire de cette voie d’accès trans-régionale.

D’un autre côté, quelques contingences vraiment préjudiciables pourraient survenir, or ni le Vietnam ni leur allié étasunien présumé ne serait en mesure de les anticiper, pas plus qu’il ne serait prêt à y faire face. Pour commencer, la Chine pourrait recourir à son livre blanc sur la défense de 2015 pour justifier le déploiement de ses forces militaires au Laos afin de sécuriser l’atout ultra-stratégique que représente pour elle la route de la soie dans le cadre de l’ANASE. À cet égard, Pékin tenterait de faire tout ce qui est en son pouvoir pour obtenir de Vientiane qu’elle sollicite cette manœuvre chinoise ; mais si ce qui pourrait être alors un gouvernement relativement pro-unipolaire (quoique d’une naïveté toute Kadhafienne) ne permettrait pas le déploiement d’une telle force, Pékin serait capable d’invoquer unilatéralement d’autres motifs pour justifier cette décision, comme des enjeux de sécurité nationale ou la défense des ressortissants chinois travaillant sur les chantiers de voies ferrées contre les attaques des insurgés. Une manœuvre de riposte ou de préemption de la part de la Chine empêcherait le Vietnam de prendre le contrôle de cette route de la soie et scinderait le Laos en deux zones militaires distinctes, le Vietnam faisant probablement main basse sur tout le nord-est et le sud du pays. Il se pourrait aussi, que ce soit en contrepoint de ce scénario ou séparément, qu’un soulèvement nationaliste inattendu visant à unifier les ethnies se produise contre les Vietnamiens (calqué sur l’expérience cambodgienne de 1978 à 1989 mais sans les soutiens militaires US et thaïlandais) et peut-être même contre les autorités laotiennes qui auraient invité ces deux puissances à s’ingérer dans le pays. Enfin, la dernière éventualité susceptible de se concrétiser est l’hypothèse d’un coup d’État souverainiste ourdi par l’armée contre le gouvernement pro-Hanoï qui aurait invité le Vietnam à pénétrer le territoire national ; ce putsch viserait à préserver la souveraineté nationale ainsi que les atouts stratégiques chinois contre une confiscation de la part du camp unipolaire.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

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Traduit par François, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

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