Par Hua Bin − Le 2 juin 2026 − Source huabinoliver.substack.com
Comparaison entre la retenue russe et le déchainement israélien et occidental.
En mai 2026, le paysage géopolitique mondial a été redéfini par deux philosophies de violence divergentes.
D’un côté, la Fédération russe poursuit en Ukraine son lent travail d’usure, un conflit marqué par une gestion prudente des « lignes rouges » fixées par l’Occident.
Le président Poutine mène ce qu’il appelle une « opération militaire spéciale », c’est-à-dire une « guerre limitée ».
De l’autre côté, Israël a fait le choix d’un modèle de guerre de haute intensité, et pratique la « terre brûlée » à Gaza et au Liban, qui se caractérise par un démantèlement systématique de la vie en ville et une indifférence absolue envers tout contrôle de l’escalade.
Ce contraste n’est pas simplement tactique ; il s’agit d’une opposition frontale quant à l’utilité de la retenue dans la guerre du XXIème siècle.
Là où la Russie considère l’escalade comme un curseur qu’il convient de calibrer, Israël la voit comme une barrière à abattre.
Modèle russe : l’usure calibrée
À la mi-2026, l’approche russe en Ukraine s’est transformée en « guerre d’usure. » Après l’échec de la « frappe éclair » de 2022, Moscou s’était replié sur une doctrine de « patience stratégique ».
La Russie fait usage d’un « barrage mobile. » Contrairement à l’« urbicide » structurel pratiqué par Israël, les destructions pratiquées par la Russie sont souvent un sous-produit de la lente progression de la ligne de front.
Elle a soigneusement évité de viser les civils et a limité au maximum les pertes humaines non combattantes.
Récemment, en représailles à l’attaque de drones ukrainiens du 22 mai contre l’Institut pédagogique de Starobilsk qui avait tué 21 adolescentes endormies à Lougansk, la Russie a lancé plus de 600 missiles et drones contre l’Ukraine qui n’ont tué que 4 Ukrainiens.
Il est manifeste que cette attaque n’avait pas pour objet de maximaliser les pertes civiles.
Selon l’Institute for the Study of War (ISW), en avril 2026, les forces russes ne s’étaient emparées que de 44 km² au cours d’une semaine de haute intensité, ce qui illustre une stratégie du « tamis » : un filtrage du territoire par l’artillerie plutôt qu’un bombardement aveugle.
La « retenue » russe — s’abstenant de raser Kiev ou Lvov — relève d’un choix politique délibéré.
Moscou reste marquée par un sentiment de « fraternité slave », et considère Kiev à la fois comme la mère de toutes les villes russes et le berceau de son État (la Rus de Kiev).
Elle essaie de ne pas « brûler » l’Ukraine ni la réduire à un tas de décombres. La Russie tient également à projeter une image de grande puissance responsable.
Cependant, le sentimentalisme de Moscou n’est pas réciproque, et l’Ukraine a attaqué Moscou avec une fréquence croissante, et frappé l’intérieur de la Russie, y compris sa triade nucléaire.
Le 1er juin 2025, l’Ukraine a lancé son Opération Spiderweb, une opération clandestine de grande ampleur, lançant des essaims de drones ciblés pour frapper 5 grandes bases aériennes à long rayon d’action destinées aux bombardiers nucléaires stratégiques russes.
L’Ukraine a également frappé à plusieurs reprises des installations radar d’alerte précoce, qui constituent la colonne vertébrale du réseau de défense nucléaire de la Russie, comme les radars à très longue portée Voronezh-DM.
Ces radars n’ont aucun lien avec les opérations de combat tactique qui ont cours en Ukraine. Leur rôle principal est de scruter l’apparition à l’horizon de missiles balistiques inter-continentaux (ICBM) pour empêcher une première frappe nucléaire surprise en provenance de l’OTAN.
Contrairement aux prédictions de 2025 annonçant une victoire imminente de la Russie — notamment par des commentateurs comme le colonel Doug Macgregor, Scott Ritter ou John Mearsheimer — on n’attend guère aujourd’hui une percée décisive dans l’impasse.
La retenue de la Russie tranche nettement avec les actions rapides et décisives menées dans le Golfe par les Iraniens contre Israël et les vassaux étasuniens en réponse aux attaques qu’ils ont subies.
Et les résultats sur le champ de bataille, ainsi que la réalité politique qui s’ensuit, très favorables à l’Iran, reflètent l’efficacité de l’approche tous azimuts adoptée par ce pays.
Le modèle israélien : la sécurité par l’effacement
En contraste frappant avec la Russie, les campagnes israéliennes à Gaza et au sud du Liban représentent la doctrine Dahiya poussée à l’extrême .
La doctrine Dahiya est une stratégie militaire israélienne fondée sur l’usage délibéré d’une force disproportionnée et la destruction d’infrastructures civiles, dans le but de dissuader les groupes hostiles.
Les tenants centraux de la doctrine israélienne sont :
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- Force disproportionnée : l’armée rejette explicitement une réponse symétrique, et fait intentionnellement usage d’une puissance de feu écrasante pour provoquer des dégâts civils massifs ;
- Ciblage des infrastructures : les civils ne sont pas considérés comme distincts des groupes armés ; les infrastructures civiles (réseaux électriques, nœuds de communication, réseaux de transport, et zones résidentielles) sont traitées comme des cibles militaires.
Cette stratégie tire son nom du quartier de Dahiya, dans le sud de Beyrouth, une place forte du Hezbollah densément peuplée.
Au cours de la guerre de 2006 contre le Liban, Israël avait lourdement bombardé le quartier de Dahiya, rasé les immeubles et détruit les infrastructures locales, afin de punir le Hezbollah.
C’est en 2008 que Gadi Eisenkot, le chef d’état-major israélien, a articulé formellement cette doctrine.
Il a affirmé que dans tout conflit à venir, Israël allait faire usage d’une force disproportionnée contre les villages et les villes, les considérant comme des bases militaires plutôt que des centres civils.
Israël applique la doctrine Dahiya à Gaza depuis octobre 2023, et l’a étendue au Liban à partir de 2024.
L’ampleur des destructions à Gaza en 2026 est sans précédent dans le cadre des conflits urbains modernes.
À Gaza, ce sont presque 60% de tous les logements (plus d’1,2 millions de foyers) qui ont été détruits ou endommagés. Il ne s’agit pas de dégâts collatéraux, mais d’une stratégie assumée qui vise à démanteler l’infrastructure de base des Palestiniens qui y résident.
Selon la Banque mondiale, les dégâts directs s’élèvent à 35 milliards de dollars, les pertes d’infrastructures étant imputables à 95 % aux logements.
Israël a révolutionné le rythme des opérations guerrières et du génocide en utilisant l’intelligence artificielle. Des systèmes d’IA comme « The Gospel » et « Lavender » ont généré des listes de 37 000 cibles individuelles au cours des premières semaines du conflit.
En mai 2026, ce processus de décision assisté par des machines a permis aux forces israéliennes de compresser en quelques mois des années de bombardements conventionnels, et provoqué plus de 71 000 morts palestiniens.
Israël emploie la stratégie du fou et mise sur l’imprévisibilité.
En créant des « zones de sécurité » de 10 km par la destruction systématique des villages du sud du Liban, Israël affiche un « état d’esprit de 1948 » : seule la victoire totale et des zones tampons inhabitables garantiraient sa survie, quelles que soient les condamnations internationales.
Comparaison entre « la terre brûlée » et « le tamis »
La nature de la force utilisée par les deux acteurs traduit un profond fossé philosophique.
La stratégie russe est celle du « tamis », et relève d’un filtrage du territoire par une lente usure où les destructions sont la conséquence du mouvement du front.
Son objectif final reste celui d’une annexion territoriale et d’une intégration politique de populations considérées comme « sœurs ».
La stratégie israélienne est celle de la « terre brûlée », et vise à effacer toute vie urbaine pour chasser l’ennemi à jamais.
Son objectif final est l’élimination de toute menace existentielle perçue, et débouche souvent sur une dépopulation. Elle ne considère par les Arabes comme des voisins avec qui cohabiter, mais comme des indésirables à disperser et à exterminer si nécessaire.
Alors que la Russie est contrainte par ses affinités culturelles, bien qu’elles ne soient pas réciproques, et par le besoin qu’elle a d’être vue comme une grande puissance responsable, Israël se comporte avec un abandon total, dans le mépris des lois et de la moralité.
Israël a purement et simplement balayé le droit international, les lois de la guerre et les considérations humanitaires dans sa conduite de guerres génocidaires.
Ce pays arbore son statut de paria comme une médaille honorifique, et se moque d’être considérée comme un État voyou et terroriste.
Les crimes israéliens sont permis par l’Occident. Les États-Unis et l’Allemagne, en particulier, sont juridiquement et moralement inféodés au modèle israélien.
L’Occident, tout en critiquant la Russie pour ses « frappes indiscriminées », continue d’alimenter Israël en munitions pour sa campagne de « terre brûlée ».
Ce deux poids, deux mesures patent a dans les faits réduit à néant tout semblant d’« ordre international fondé sur des règles », et l’a remplacé par une « loi de la jungle » où les règles ne s’appliquent qu’à l’ennemi.
Les raisons pour lesquelles la Russie ferait bien de remettre en cause sa retenue
D’un point de vue strictement machiavelien, l’approche russe actuelle d’« escalade calibrée » peut constituer une erreur stratégique dans un monde où Israël et l’Occident ont démontré l’inexistence des lignes rouges.
La Russie a évoqué à maintes reprises des menaces de « conséquences imprévisibles » aux livraisons occidentales de missiles ou d’avions de combat, et l’Occident a franchi ces lignes en toute impunité.
Bien que personne n’ait affublé Poutine du surnom de « TACO — Trump Always Chickens Out », l’inaction russe face aux provocations ouvertes de l’OTAN est certainement perçue comme un signe de faiblesse.
Il en résulte un cercle vicieux, où l’Occident rogne petit à petit les « lignes rouges » définies par Poutine.
Sur le champ de bataille ukrainien, la lente progression de la Russie a laissé à l’Occident des années pour redéfinir les défenses ukrainiennes. L’Occident a réussi à attirer la Russie dans une guerre d’usure qui épuise ses ressources et ses effectifs.
Israël, en revanche, a démontré qu’en ignorant délibérément les « lignes rouges » internationales, un État peut parvenir à ses fins avant que la communauté internationale ait le temps de réagir.
Si la Russie adoptait le modèle israélien de « guerre totale », et ciblait tous les nœuds civils de haut niveau politique, militaire ou critique avec le même abandon qui est observé à Gaza ou au Liban, elle pourrait parvenir à la « percée décisive » que son modèle d’usure n’a pas pu atteindre.
Alors que le monde se transforme en une véritable « jungle animaliste », comme suggéré par le précédent israélien, la tentative de la Russie de maintenir un « vernis de légitimité » constitue un désavantage.
En refusant de s’engager dans une politique de « terre brûlée » totale, la Russie mène une guerre d’honneur du XXème siècle contre un adversaire soutenu par un Occident qui opère de plus en plus dans un cadre d’« effacement total » du XXIème siècle.
Le monde de 2026 est une étude d’hypocrisie. Israël a démontré qu’avec suffisamment de « déchainement » militaire, avec la protection occidentale, on peut redéfinir une carte dans les flammes.
Pendant ce temps, la Russie s’enlise dans une guerre d’usure qui ne comble ni ses visées politiques ni son potentiel militaire.
Si l’« ordre fondé sur des règles » a vécu, alors la retenue continue de la Russie pourrait bien être ce qui, à terme, la conduira à l’épuisement et à la défaite.
Hua Bin est un ancien cadre dirigeant chinois l’auteur du blog Hua’s Substack, où il publie des analyses sur des sujets liés à la Chine, au commerce, à la technologie et aux affaires militaires. Sa ligne éditoriale affichée est de se concentrer sur « pas d’idéologie, seulement des données et des faits ».
Traduit par José Martí, relu par Wayan, pour le Saker Francophone
Note du Saker Francophone : Nous posterons, jeudi 20 et vendredi 21 aout à 12h00, deux analyses de Kautilya The Contemplator qui expliquent la « retenue russe » et donnent une réponse aux questionnements de Hua Bin sur la stratégie russe.