Comment le complot qui a fait chuter Heinz-Christian Strache va renforcer la droite


Par Moon of Alabama – Le 19 mai 2019

2015-05-21_11h17_05Au cours des derniers jours, un politicien de droite autrichien a été coulé à l’aide d’un piège élaboré. Jusqu’à vendredi, Heinz-Christian Strache était le chef du Parti de la liberté autrichien, un parti d’extrême droite (mais pas fasciste) (le FPOe) et vice-chancelier du pays. Vendredi matin, deux journaux allemands, le Sueddeutsche Zeitung et Der Spiegel ont publié (en allemand) des reportages (en anglais) sur une vieille vidéo qui avait été réalisée pour couler Strache.

Le FPOe entretient de bonnes relations avec le parti Russie unie, le parti du président russe, Poutine, et d’autres partis de droite en Europe de l’Est. Sa position pro-russe a entrainé des attaques verbales et la diffamation du parti de la part des cercles néolibéraux et ceux soutenant l’OTAN.

En juillet 2017, Strache et son bras droit Johann Gudenus, qui est aussi un membre réputé du FPOe, sont invités à dîner dans une villa louée sur Ibiza, une île touristique espagnole en Méditerranée. On leur dit que la fille d’un milliardaire russe prévoit d’importants investissements en Autriche. On leur dit même qu’elle aimerait aider son parti. Cette fille présumée d’un milliardaire russe, qui est en fait aussi autrichienne, et son « ami » servent un dîner luxueux. L’alcool circule à flot. Le couple est prêt à faire un important don au parti, mais demande des retours sous forme de facilité d’accès aux marchés publics.

A l’insu de Strache, la villa était sur écoute avec de nombreuses caméras et microphones cachés.

Une scène de la vidéo. Source : Der Falter (vidéo, allemand)

Pendant cette fête qui dura six heures, plusieurs projets seront proposés et discutés par les « Russes ». Strache en rejette la plupart. Il insiste à plusieurs reprises sur le fait que tout ce qu’ils planifient ou font doit être légal et conforme à la loi. Il dit qu’un don important pourrait probablement être acheminé par l’entremise d’un fonds de dotation qui appuierait alors son parti. Il s’agit d’une zone grise dans la loi autrichienne sur le financement des partis politiques. Ils discutent également pour savoir si les « Russes » pourraient acheter le Kronen Zeitung, un populaire magazine autrichien, et l’utiliser pour soutenir son parti.

La soirée se poursuit avec moult bouteilles de vodka sur la table. Strache se soûle un peu et se vante devant la « fille de l’oligarque » de tous ses liens qu’il entretient avec des gens riches et puissants. Ce qui n’est pas vraiment le cas.

Strache dit qu’en échange de l’aide de son parti, les « Russes » pourraient obtenir des marchés publics pour la construction et la réparation de routes. Actuellement, la plupart de ces contrats en Autriche sont attribués à la grande entreprise autrichienne STRABAG, qui appartient à un milliardaire néolibéral qui s’oppose au FPOe. À l’époque, Strache ne faisait pas encore partie du gouvernement et n’avait aucun moyen d’avoir un poids sur de tels contrats.

À un moment, Strache semble réaliser que tout cela est un piège. Mais son bras droit le calme et se porte garant des « Russes ». La piège se termine lorsque Strache et son compagnon quittent les lieux. Ils ne reverront plus jamais la « Russe » et son acolyte. Rien de ce dont ils ont parlé ne se réalisera jamais.

Trois mois plus tard, Strache et son parti remportent plus de 20% des voix aux élections autrichiennes et forment un gouvernement de coalition avec le parti conservateur OeVP dirigé par le chancelier Sebastian Kurz. Même si le FPOe contrôle plusieurs ministères, il ne réalise pas grand-chose sur le plan politique. Il lui manque un véritable programme et la politique gouvernementale est en grande partie gérée par les conservateurs.

Près de deux ans après la soirée d’Ibiza, dix jours avant l’élection du Parlement européen dans laquelle le parti de Strache devrait obtenir de bons résultats, une vidéo de la soirée à Ibiza est remise à deux journaux allemands connus pour leur forte tendance transatlantique et qui ont déjà été utilisés pour d’autres « fuites » louches. Les journaux n’hésiteront pas à participer au complot et à publier des rapports détaillés sur cette vidéo.

Après la parution des vidéos, Strache a immédiatement démissionné et les conservateurs ont mis fin à la coalition avec son parti. De nouvelles élections vont maintenant avoir lieu en Autriche.

Sur Bloomberg, Leonid Bershidsky se prononce sur l’affaire :

La discussion de Strache avec la fausse nièce d'un oligarque russe montre une tendance aux affaires louches qui n'a rien à voir avec le nationalisme idéaliste. Les populistes nationalistes s'opposent souvent aux élites corrompues et coupées du monde, tout en s'engageant à drainer divers marais. Dans les vidéos, Strache et Gudenus se comportent comme de véritables créatures des marais, savourant les rumeurs de scandales liés à la drogue et au sexe dans la politique autrichienne et discutant comment créer une machine médiatique aussi autoritaire que celle du Premier ministre hongrois Viktor Orban.

Je ne pense pas que les personnes qui ont voté pour le FPOe (et des partis similaires dans d’autres pays) souscrivent à cette opinion. Depuis des décennies, la politique des grands partis autrichiens est notoirement corrompue. Comparés à eux, Strache et son groupe sont étonnamment propres. Dans la vidéo, il insiste à plusieurs reprises sur le fait que tout doit rester légal. Chaque fois que la « Russe » propose un plan qui pourrait être illégal, Starche le rejette catégoriquement.

Bershidsky continue :

M. Strache, l'un des rares populistes nationalistes au gouvernement d’un État membre parmi les plus riches de l'Union européenne, était un membre important du mouvement que le ministre italien de l'Intérieur, Matteo Salvini, a tenté de racoler en vue des élections du Parlement européen qui auront lieu la semaine prochaine. Samedi, il devait assister à un rassemblement dirigé par Salvini à Milan avec d'autres politiciens de l'Europe entière. Au lieu de cela, il était à Vienne, s'excusant auprès de sa femme et de Kurz et protestant lamentablement qu'il avait été victime d'un "assassinat politique" - une pluie empoisonnée sur la tentative de ralliement de la droite italienne. ...
Cela laisse l'extrême droite européenne dans le désarroi et fait le jeu des forces centristes et de gauche avant les élections de la semaine prochaine. L'effort d'unification de Salvini a été complètement sapé, ....

Là aussi, l’histoire est mal interprétée. Les partis de droite utiliseront au contraire cette affaire pour renforcer leur légitimité.

Strache a manifestement été piégé par certains services de renseignement, probablement allemand avec une aide britannique. Le but initial était probablement de le faire chanter. Mais lors de la réunion sur Ibiza, Strache n’a rien promis et ni rien fait d’illégal. Chercher un soutien potentiel pour son parti n’est pas un péché. Pas plus que discuter d’investissements en Autriche avec la « fille d’un oligarque russe ». Un petit coup de vantardise en état d’ébriété n’est pas une raison pour aller en prison. Comme l’incident a fourni trop peu de matière pour prétendre que Strache était corrompu, la vidéo a été gardée jusqu’au moment opportun pour l’assassiner politiquement avec le plus grand dommage potentiel à son parti. Certains ont pensé que c’était le bon moment.

Mais que Strache ait démissionné après cette soudaine agression par des médias ne fait que le rendre plus convaincant. La droite de toute l’Europe le verra comme un martyr qui a été assassiné politiquement parce qu’il travaillait pour leur cause. Le sujet augmentera la haine de la droite à l’encontre de l’establishment « libéral ». Cela les motivera davantage : « Ils nous attaquent parce que nous avons raison et nous gagnons. » Le nouveau bloc d’« extrême droite » que Matteo Salvini veut installer au Parlement européen recevra probablement un nombre record de voix.

Il est notoire que les analystes de l’establishment interprètent de travers les nouveaux partis de droite et leurs partisans. Cette phrase tirée de l’article du Spiegel au sujet du parti de Strache illustre bien le problème :

Lors de la dernière élection, le parti a obtenu un soutien important de la part de la classe ouvrière, en partie à cause de sa capacité à simplifier même les questions les plus complexes et à incarner l'homme de la rue, même dans son rôle de vice-chancelier.

La thèse implicite, selon laquelle la classe ouvrière est trop bête pour comprendre les « questions les plus complexes », est non seulement incroyablement snob, mais totalement fausse. La classe ouvrière comprend très bien ce que les partis de l’establishment lui font et continuent de lui faire. La part croissante des voix allant vers l’extrême droite est une conséquence directe du comportement du centre néolibéral et de l’absence de réelles alternatives de gauche.

La semaine dernière, avant la vidéo sur Strache, Craig Murray posait déjà son doigt sur la blessure :

Le choc économique massif qui a suivi l'effondrement bancaire de 2007-2008 est la cause directe de la crise de confiance qui affecte presque toutes les institutions démocratiques occidentales. L'effondrement des banques n'était pas un événement naturel, comme l’est un tsunami. C'était le résultat direct de systèmes et d'artifices créés par l'homme pour permettre de générer et de thésauriser la richesse principalement par le biais de multiples transactions financières plutôt que par la production et la vente réelles de biens concrets, et qui canalisaient ensuite de manière disproportionnée la richesse vers ceux qui étaient engagés dans la mécanique de ces transactions. ...
Le rejet de la classe politique se manifeste de différentes manières et a été détourné vers un certain nombre d’impasses, avec toujours la promesse d’un nouveau départ - Brexit, Trump, Macron – sans jamais la tenir. Au fur et à mesure que la part des voix des partis politiques classiques - et l'engagement public avec les institutions politiques établies – diminue, partout, les médias se moquaient des symptômes politiques de ce rejet du statu quo par le peuple en le traitant de "populisme". Ce n'est pas du populisme que de présenter des arguments qui sapent la sagesse politique en cours et contrecarrent le poids de l'opinion médiatique établie.

Si l’on veut faire tomber l’extrême droite, il faut le faire avec des arguments et une bonne politique pour la classe ouvrière. La plupart des gens, en particulier les gens de la classe ouvrière, ont un sens aigu de la justice. L’assassinat politique de Christian Strache est injuste. Ce qui a été fait pendant la crise bancaire de 2007-2008 était totalement corrompu et aussi injuste. Au lieu d’aller en prison, les banquiers ont été récompensés par des sommes d’argent considérables pour leur agression contre le bien-être de la population. On a alors dit au public qu’il devait mourir de faim par austérité pour compenser la perte d’argent.

Bien que je me considère fortement comme un pur gauchiste qui s’oppose à la droite partout où c’est possible, je crois comprendre pourquoi les gens votent pour le FBOe de Strache et d’autres partis similaires. Quand on parle à ces gens, les questions d’injustice et d’inégalité sont toujours soulevées. Les nouveaux partis « populistes » prétendent au moins lutter contre l’injustice faite aux hommes du peuple. Contrairement à la plupart des partis de l’establishment, ils semblent être encore pour la plupart propres et pas encore corrompus.

Au début des années 1990, Strache flirtait avec des fascistes violents, puis il les a rejetés. Bien qu’il ait des opinions d’extrême droite, lui et ses semblables ne représentent aucun danger pour nos sociétés. Si nous ne pouvons pas accepter que Strache et ses partisans aient des causes légitimes, nous serons bientôt confrontés à des gens beaucoup plus extrêmes. L’establishment néolibéral semble faire de son mieux pour y parvenir.

Moon of Alabama

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

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