Ce n’est pas de savoir si l’Iran a un rôle dans l’attaque contre l’Arabie Saoudite qui est important


Ce sont les leçons à en tirer par les États-Unis


Par Gareth Porter – Le 19 septembre 2019 – Source The American Conservative

drone iranien

Le succès retentissant de l’attaque par drone de samedi contre le principal centre de traitement des exportations pétrolières de l’Arabie saoudite a amené la crise iranienne à un nouveau tournant. Elle a démontré que l’Iran a la capacité de faire pression sur les États-Unis pour qu’ils mettent fin à leur guerre contre l’économie iranienne ou alors qu’il aura la volonté [et la capacité, NdT] de la faire passer à un niveau supérieur.

Un ensemble de questions complexes liées aux différents systèmes d’armes iraniens et houthis ainsi qu’aux preuves techniques entourant la destruction d’Abqaiq seront au centre de l’attention au cours des prochains jours. Ces preuves présentées par l’administration peuvent être faibles ou convaincantes mais, dans les deux cas, ce serait une erreur stratégique pour ceux qui s’opposent à la guerre au Yémen et à l’implication de l’Amérique dans cette guerre d’en faire l’affaire principale. Cela ne fera qu’obscurcir les enjeux de cette guerre et qu’éviter les questions politiques centrales qui doivent être abordées maintenant : pourquoi cette attaque a-t-elle eu lieu ? Et qu’est-ce que cela laisse présager pour une situation qui était déjà à une petite crise près de se transformer en une guerre très grave au Proche-Orient ?

La question de savoir si l’attaque d’Abqiaq était une opération combinée houthi-iranienne ou une opération complètement iranienne est d’une importance secondaire. Il est évident que, quelle que soit la nature précise de la frappe, l’Iran a probablement joué un rôle dans la création des drones et/ou des missiles de croisière impliqués et dans la justification stratégique de cette attaque. Mais on peut soutenir que les Houthis et l’Iran avaient des raisons légitimes de mener une telle attaque.

Pour les Houthis, il s’agit de forcer l’Arabie saoudite à cesser sa guerre systématique contre la population civile dans la zone du Yémen contrôlée par les Houthis et son blocus aérien et maritime des biens de première nécessité; pour les Iraniens, il s’agit de forcer les États-Unis à lever leur blocus économique en faisant pression sur les clients de l’Iran. L’Arabie saoudite a violé les principes les plus fondamentaux du droit international par sa guerre agressive pour changer le régime du Yémen, puisqu’elle n’était pas attaquée par les Houthis quand elle a lancé cette guerre. Les efforts visant à mettre fin au conflit par la résistance, la négociation et les frappes sur des cibles moins importantes en Arabie saoudite n’ont pas réussi à arrêter ce qui est largement considéré dans le monde entier comme une guerre criminelle.

Pour l’Iran, en revanche, la frappe contre Abqiaq est une étape absolument nécessaire pour signaler aux États-Unis qu’ils ne peuvent pas continuer leur attaque contre l’économie iranienne sans conséquences très graves. Et le moment de la frappe est presque certainement le résultat de la série de mesures agressives et offensives prises par les États-Unis contre les intérêts les plus vitaux de l’Iran depuis que l’administration Trump a quitté l’accord sur le programme nucléaire iranien et réimposé des sanctions américaines.

Depuis près d’un quart de siècle, les États-Unis pratiquent le boycott secondaire (sanctions contre les États commerçant avec un État que le gouvernement américain cible comme ennemi) pour faire pression sur la politique iranienne, à commencer par l’adoption de l’Iran Libya Sanctions Act (ILSA) en 1996. Aujourd’hui, l’administration Trump a poussé l’utilisation de cet instrument jusqu’à son extrême limite en cherchant à réduire les exportations de pétrole de l’Iran – sa principale source de recettes à l’exportation – à « zéro », comme l’a déclaré fièrement le secrétaire d’État Mike Pompeo en avril dernier. L’administration prévoit également de réduire au minimum les exportations iraniennes de gaz et de métaux (fer, acier, aluminium et cuivre). Dans sa présentation publique des fameuses « 12 demandes » faites à l’Iran en mai 2018, Pompeo y déclarait que l’objectif réel de tout cette pression était de forcer le peuple iranien à débarrasser les États-Unis du régime qu’il honnit à Téhéran.

La politique Trumpienne de « pression maximale » sur l’Iran représente donc la violation extrême du droit d’un État à participer à l’économie mondiale, sans laquelle un État moderne ne peut survivre. C’est l’équivalent, sur le plan commercial, d’un blocus naval pour affamer une nation, et il serait universellement reconnu comme un acte de guerre s’il était perpétré par tout autre État dans le monde. L’Iran appelle ça du « terrorisme économique ».

Dans le contexte de ces questions juridiques et morales plus larges, la question des rôles respectifs de l’Iran et des Houthis dans la frappe n’est pas seulement une question d’importance tactique et de propagande, mais de principe fondamental. La fermeture d’Abqiaq est le signal le plus clair possible de la part de la République islamique que, comme elle l’a déclaré à plusieurs reprises, si les États-Unis insistent pour la priver de la possibilité de vendre du pétrole, ils ne permettront pas au reste du pétrole mondial de passer par le détroit d’Ormuz.

L’attaque contre Aqiaq est aussi une démonstration dramatique de la capacité de l’Iran à surprendre stratégiquement les États-Unis et à bouleverser leurs plans politico-militaires. L’Iran a passé les deux dernières décennies à se préparer en vue d’une éventuelle confrontation avec les États-Unis, et le résultat est une nouvelle génération de drones et de missiles de croisière qui donne à l’Iran la capacité de contrer beaucoup plus efficacement tout effort américain, en cherchant à détruire ses ressources militaires et viser les bases américaines installées au Moyen-Orient.

Les États-Unis ont apparemment été pris par surprise lorsque l’Iran a abattu un prototype de variante navale américaine du drone de surveillance Global Hawk, drone de la taille d’un 737, avec un missile Khordad lancé par un système de missiles surface-air Ra’ad, déployé pour la première fois il y a quelques années. Et le système de défense aérienne de l’Iran a été continuellement mis à niveau, à commencer par le système russe S-300 qu’il a reçu en 2016. L’Iran vient également de dévoiler en 2019 son propre système de défense aérienne, le Bavar-373, qu’il considère comme plus proche du système russe S-400 convoité par l’Inde et la Turquie que du système S-300.

Ensuite, il y a le développement par l’Iran d’une flotte de drones militaires, ce qui a incité un analyste à qualifier l’Iran de « superpuissance de drones ». Parmi ses réalisations en matière de drones, mentionnons le Shahed-171, un « drone furtif » doté de missiles guidés avec précision, et le Shahed-129, une copie hybride du Sentinel RQ-170 américain et du MQ-1 Predator américain.

L’Iran s’est fortement investi dans des réalisations technologiques et militaires ces dernières années, surtout parce qu’il se sentait dangereusement vulnérable. Mais les analystes prennent cette génération de systèmes iraniens très au sérieux, qui, selon eux, auront de profondes répercussions sur la politique américaine. Je doute cependant que quelqu’un ait briefé Trump sur cette réalité.

La tâche urgente des opposants à toute guerre à venir n’est pas de se laisser distraire par la question des preuves indiquant la responsabilité de l’Iran. Il s’agit de se concentrer sur l’urgent problème de la responsabilité américaine qui est balayé sous le tapis politique et médiatique.

Gareth Porter

Traduit par Wayan, relu par Hervé pour le Saker Francophone

 

 

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