Boris pourrait faire de la Grande-Bretagne un pays « grand à nouveau » à Bruxelles, mais pas là où ça compte : Washington


Par Martin Jay − Le 17 juin 2020 − Source Strategic Culture Foundation

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C’est une bonne nouvelle que Boris Johnson se montre dur avec les négociateurs de l’UE qui, de toute évidence, ne veulent pas vraiment négocier dans des conditions équitables la future relation de la Grande-Bretagne avec Bruxelles. Mais le mantra de Boris « Let’s get Brexit done » qui l’a fait entrer à Downing Street a un prix élevé, car le nombre de gaffes et de tergiversations politiques qui accompagnent également le Premier Ministre augmente.

Alors que la nouvelle vient d’arriver que le Royaume-Uni a la plus faible cote de confiance sur la façon dont son gouvernement a géré le Covid-19, dans une récente enquête, on nous rappelle que le référentiel par défaut de Boris est « si vous êtes complètement déconcerté, suivez Donald ». Cette enquête fait suite à des semaines de couverture médiatique cinglante – parfois même américaine – sur la façon dont l’hésitation du Premier Ministre à agir en mars a entraîné des milliers de morts qui auraient pu être facilement évitées.

C’est comme si la force de Boris était d’être un magicien avec un seul tour, Brexit.

Lorsqu’il a été élu, nous nous souvenons que Donald Trump a agi rapidement pour le contraindre à conclure un accord commercial accéléré avec les États-Unis – et qu’il semblait que Boris avait montré au président Trump qu’il ne serait pas un poltron.

Et pourtant, ce que la pandémie de Covid-19 a réussi à faire, c’est de détourner l’attention des médias d’une inquiétude croissante. C’est ainsi que la Grande-Bretagne, avec Boris à la barre, est devenue le caniche de Donald Trump sur la scène internationale, à un prix écrasant pour le peuple britannique.

Et je ne parle pas du poulet à l’eau de Javel.

Le plus grand souci est que tant de décisions de politique étrangère gargantuesques, que les Brexiters voulaient que la Grande-Bretagne reprenne, sont presque entièrement délocalisées à Washington. Le nombre d’exemples où la Grande-Bretagne suit allègrement Donald Trump – peu importe que sa politique soit dangereuse et intéressée – augmente. De la Syrie, de l’Iran et du Hezbollah à l’Afghanistan, c’est presque comme si, sous Boris, nous n’avions pas besoin d’un Ministre des Affaires Étrangères car notre propre politique est une copie conforme de celle de Donald Trump.

Le sujet de l’Afghanistan est particulièrement inquiétant, car les objectifs de Trump sont entièrement liés à sa réélection et non à la situation générale du terrorisme international. Nous constatons continuellement que les mauvaises décisions prises par les États-Unis en Irak et en Syrie font que des victimes innocentes au Royaume-Uni périssent sous les bombes djihadistes, inspirées par des terroristes islamiques britanniques qui profitent des valeurs libérales de la Grande-Bretagne pour tuer et mutiler, et ce à cause d’une mentalité tordue de malades mentaux qui fait d’eux des héros aux yeux d’ISIS au Moyen-Orient.

Pour la Grande-Bretagne, l’Afghanistan est spécial à bien des égards, mais avant tout en raison des vies britanniques. 453 soldats britanniques y ont perdu la vie en combattant les talibans. Des hommes courageux, qui ont souvent combattu dans les premiers temps avec un équipement médiocre, sont tombés sur le champ de bataille et sont arrivés plus tard dans des cercueils drapés de l’Union Jack à Brize Norton [principale base de la Royal Air Force au R-U, NdT], alors que leurs familles étaient réconfortées par le fait de savoir que la guerre en Afghanistan était une guerre juste.

Mais maintenant, Donald Trump veut être réélu et a décidé que le retrait des troupes d’Afghanistan est la clé de cet objectif. Cette semaine encore, les médias américains affirment qu’il envisage même de retirer TOUTES les troupes américaines là-bas avant sa candidature à l’élection – plutôt que les 4000 prévues initialement.

Qu’en serait-il de la Grande-Bretagne et de Boris ? Nous avons toujours un contingent de soldats britanniques à Kaboul avec lequel j’ai eu le privilège de travailler en tant que journaliste en 2008. Des jeunes hommes incroyablement courageux qui, à l’époque, partaient en patrouille à pied et établissaient la norme en matière de soldats pour toute l’opération de l’ISAF, gagnant même l’énorme respect des Américains en tant que base juste en bas de la route dans la capitale afghane, au point qu’ils étaient accueillis à leur retour à la base à la fin des patrouilles du matin pour un petit-déjeuner royal avec les alliés américains.

On peut supposer que, sur la base de sa politique antérieure, Boris suivrait Donald Trump et mettrait fin à l’opération britannique en Afghanistan pour soutenir la décision « politique » la plus insensée et la plus idiote prise par Washington – qui, aux côtés du Royaume-Uni, a mené une guerre contre les talibans pendant 18 ans jusqu’à ce que, en un clin d’œil, le même groupe de terroristes minables devienne soudainement l’allié des États-Unis « dans la guerre contre le terrorisme ». Il est ahurissant de voir comment Trump a réussi ce coup. Mais ce qui est encore plus alarmant, c’est que la Grande-Bretagne s’y associe.

La ruse de Trump est d’assurer une sorte de paix entre le gouvernement afghan en place et les talibans, mais cela signifie en fait qu’il faut changer de camp. Les talibans, une organisation terroriste dont nous ne devrions jamais oublier qu’elle a non seulement tué des milliers de soldats américains, mais qu’elle a également dirigé le gouvernement en Afghanistan et battu tous les records en matière d’atrocités commises contre les droits de l’homme, n’est plus une organisation terroriste mais un ami de Washington, apparemment.

Mais le plan est déjà en train d’échouer. La semaine dernière, des rapports ont été publiés selon lesquels le cessez-le-feu entre le gouvernement et les talibans n’est pas respecté et que si les combats reprennent à leur niveau antérieur, les talibans s’uniront avec les affiliés d’ISIS 1 sur place contre l’armée afghane dans une guerre totale. Oui, c’est le même ISIS que Trump aime exploiter dans ses efforts de relations publiques, qu’il prétend avoir détruit lors de sa propre campagne militaire en Irak et en Syrie. En fait, ce n’était pas sa campagne, mais celle d’Obama et il n’a pas gagné la guerre contre eux (ISIS), car ils sont en train de se réorganiser au moment où j’écris. Mais peu importe. Qui a besoin de faits à ce stade où l’histoire de la lutte contre le terrorisme sort de toute façon du paysage et ressemble plus à une suite de Tropic Thunder, une comédie d’action réalisée en 2008 par Ben Stiller avec Jack Black, Robert Downey Jr.

Et pourtant, ce n’est pas drôle.

Aussi fou que cela puisse paraître, la Grande-Bretagne suivra Trump en Afghanistan et les 453 vies que nous y avons perdues n’auront aucune importance. Tout ce qui comptera, c’est la réélection de Trump et le dogme aveugle de Boris pour le suivre.

Si Trump retirait toutes les troupes américaines cet été, la pression exercée sur Boris pour qu’il fasse de même serait énorme. Il devra céder.

Tout comme il l’a fait dans l’histoire honteuse de Harry Dunn, le jeune homme tué par une diplomate américaine en août dernier devant la base de la RAF àCroughton, parce qu’il conduisait sur le côté droit de la route. En janvier, Mike Pompeo a rejeté l’extradition par le Ministère de l’Intérieur d’Anne Sacoolas, qui, selon des rapports récents, est maintenant sur une liste de personnes recherchées par Interpol pour le meurtre de Harry Dunn âgé de 19 ans.

Si Boris ne peut pas défendre les parents de Harry Dunn, on peut supposer qu’il ne défendra pas les familles qui ont perdu leurs enfants sur les champs de bataille de la province de Helmand.

Mais il devra faire face au revers de la médaille pour cette position lâche avec l’Amérique et sa flagornerie crue avec Trump. Ironiquement, ce sera l’enquête du FBI sur le Prince Andrew qui lui lancera cette grenade en pleine figure. Si le Prince Andrew peut être interrogé – et vraisemblablement inculpé – pour ses liens avec le pédophile Jeffrey Epstein, alors pourquoi les parents de Harry Dunn ne peuvent-ils pas se consoler avec la même justice rendue à Anne Sacoolas ? Boris a survécu au fiasco de Cummings, mais il ne survivrait pas à celui-ci.

Martin Jay

Traduit par Michel, relu par Hervé pour Le Saker Francophone

Notes

  1. Note du traducteur : La fameuse union entre les talibans, émanation des services Pakistanais ISI et très proches d’al-Qaïda, avec al-Qaïda est une gageure…. Lire ci-dessous la note d’actualité d’Alain Rodier, ancien officier supérieur de la DGSE, publiée dans la revue du CF2R en décembre 2018: « AFGHANISTAN : VERS UN RETOUR DES TALIBAN ?

    En Afghanistan, le président Ashraf Ghani va être mis dans une position pour le moins inconfortable avec le retrait américain, déjà qu’il ne contrôle plus guère que la moitié du pays et que Kaboul est l’objet d’attaques régulières de la part de commandos terroristes de Daech ou des taliban. Il est malheureusement vraisemblable que le scénario qui s’est déroulé après le départ des Soviétiques en 1979 soit conduit à se répéter : la guerre civile va se généraliser et le pouvoir central va se déliter, abandonné par une partie de l’armée et de la police dont la motivation est aléatoire. Il est difficile de prévoir qui tirera alors les marrons du feu mais il semble que les taliban restent les plus nombreux et les mieux organisés ; ils semblent donc avoir plus de chance que leurs rivaux de reprendre Kaboul. De son côté, Daech a un problème avec les taliban : il ne parvient pas à les faire désigner comme des « apostats » (traîtres à l’islam) auprès des populations locales et ne bénéficie donc pas – comme sur d’autres théâtres – de la supériorité idéologico-politique que lui donne son interprétation littérale des textes islamiques. Au final, la présence américaine en Afghanistan pourrait se finir en déroute. Les taliban ne s’y trompent pas et ont déjà rencontré discrètement à plusieurs reprises – notamment à Abou Dhabi – des émissaires américains emmenés par l’ancien ambassadeur en Irak et en Afghanistan, Zalmay Khalilzad, afin de « préparer l’avenir ». Le pouvoir en place à Kaboul n’est pas convié à ces entretiens mais en serait tout de même informé par Khalilzad. La prochaine élection présidentielle est prévue en avril 2019 et personne ne sait – sans trop de faire d’illusions sur la validité de ce processus électoral – ce qui sortira des urnes. En résumé, l’« État Islamique d’Afghanistan » placé sous la houlette des taliban a de grandes chances de renaître de ses cendres après avoir disparu en 2001-2002 suite à l’invasion de la coalition internationale emmenée par Washington. Cela ne signifie pas que c’est un retour vers la paix civile, puisque des grands seigneurs de guerre (comme l’inoxydable général Dostom) se replieront vraisemblablement dans leurs fiefs, de manière à échapper au nouveau pouvoir central qui prendra ses quartiers à Kaboul. Comme par le passé, ces chefs de guerre parviendront à survivre en finançant leurs miliciens grâce à la culture du pavot et au racket. Enfin, il ne faut pas oublier que Al-Qaida « canal historique » est toujours aux côtés des taliban afghans qui ont fait allégeance à leur chef spirituel, le mollah Haibatullah Akhundzada. Et l’objectif principal du docteur Ayman al-Zawahiri est d’égaler, voire de dépasser son prédécesseur, Oussama Ban Laden dans la lutte contre les impies américains. Si Daech n’est pas vaincu, Al-Qaida « canal historique » non plus ! » © Extrait de la NA N° 537 de décembre 2018 publiée par Alain Rodier du CF2R

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