La confiance de la Russie envers Trump s’estompe rapidement


Larry C Johnson – 10 Février 2026 – Son of the new American revolution

Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, a donné une évaluation remarquable du nouvel ordre économique émergent, de la guerre en Ukraine et du manque de fiabilité des États-Unis en tant que partenaire de négociation dans une interview accordée à TV BRICS, publiée le 9 février 2026. Dans l’ensemble, il n’a exprimé aucun optimisme pour les liens économiques avec les États-Unis, n’y voyant aucun avenir “brillant” ou “rose” malgré l’ouverture russe à cette coopération, tout en accusant les États-Unis de saboter les relations et les progrès en Ukraine malgré le désir déclaré de Trump de mettre fin à la guerre. Et cela, juste pour commencer.

Lavrov a accusé les États-Unis de ne plus vouloir mettre en œuvre leurs propres propositions sur l’Ukraine qui avaient été discutées lors du sommet d’août 2025 à Anchorage, en Alaska (entre les présidents Poutine et Trump). Lavrov a affirmé que la Russie avait accepté la proposition américaine, et que si elle avait été abordée “d’homme à homme“ (c’est-à-dire directement), le problème aurait dû être déjà résolu. Au lieu de cela, il a déclaré que Washington avait fait marche arrière, poursuivant des politiques telles que de nouvelles sanctions, des actions contre les pétroliers russes (par exemple, des saisies par les forces américaines) et le blocage des exportations d’énergie russes. Il a également déclaré qu’après Anchorage, la Russie et les États-Unis étaient censés s’orienter vers une large coopération, mais le contraire s’est produit, les États-Unis créant des “barrières artificielles” et poursuivant leur “domination économique”.

Lavrov a réitéré les principales demandes de la Russie pour tout règlement : éliminer les « fondations nazies » de l’Ukraine (une référence au récit russe sur la “dénazification”), assurer la sécurité de la Russie en empêchant toute arme sur le territoire ukrainien qui pourrait menacer la Russie et contrôler efficacement certains aspects de la taille, de la composition et de l’armement militaires de l’Ukraine d’après-guerre. Il a souligné que la sécurité de la Russie nécessite d’y remédier, y compris dans des régions comme la Crimée, le Donbass et “Novorossiya”.

Voici les paragraphes clés de l’interview concernant la guerre en Ukraine :

On nous dit que le problème ukrainien doit être résolu. À Anchorage, nous avons accepté la proposition des États-Unis. Si nous l’abordons “d’homme à homme« , comme ils nous l’ont proposé et nous avons accepté, cela signifie que le problème devait être résolu. Le président russe Vladimir Poutine a déclaré à plusieurs reprises que peu importe pour la Russie ce qui se dit en Ukraine ou en Europe, car nous sommes bien conscients de la russophobie “caverneuse” de la plupart des régimes de l’Union européenne, à quelques exceptions notables près. La position des États-Unis était cruciale pour nous. En acceptant leur proposition, nous pensions avoir rempli la tâche de résoudre le problème ukrainien et de passer à une coopération à grande échelle, large et mutuellement bénéfique.

Jusqu’à présent, dans la pratique, tout semble à l’opposé : de nouvelles sanctions sont introduites, une “guerre” est menée contre les pétroliers en haute mer en violation de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. L’Inde et d’autres de nos partenaires se voient interdire d’acheter des ressources énergétiques russes bon marché et abordables (l’Europe est depuis longtemps interdite) et contraints d’acheter du gaz naturel liquéfié américain à des prix exorbitants. C’est-à-dire que dans le domaine économique, les Américains ont déclaré leur volonté de dominer économiquement.

Outre le fait qu’ils semblent avoir proposé quelque chose sur l’Ukraine et que nous étions prêts (maintenant nous ne le sommes plus), nous ne voyons pas non plus d’avenir “radieux” dans la sphère économique. Les Américains veulent s’emparer de toutes les voies d’approvisionnement en ressources énergétiques de tous les principaux pays et de tous les continents. Sur le continent européen, ils “visent“ les Nord Streams qui ont explosé il y a trois ans, le système de transport de gaz ukrainien et le Turkish Stream.

Certains experts occidentaux estiment que la Russie a durci sa position après l’attaque de drone du 28 décembre 2025 contre la résidence officielle de Vladimir Poutine à Valdai. Je pense que les remarques de Lavrov au journaliste de TV BRICS règlent cette question… Les Russes sont en colère contre Trump et son administration parce que Trump n’a pas tenu ses promesses.

Si Steve Witkoff et Jared Kushner font un autre voyage en Russie, ils risquent de ne plus être chaleureusement accueillis par leurs hôtes russes. Les Russes seront polis mais, sur la base des remarques de Lavrov, ils exigeront des gestes substantiels montrant que Trump tient ses promesses. À moins que Trump ne commence bientôt à lever les sanctions contre la Russie, à mettre fin à la confiscation des avoirs russes et à tenir les promesses faites à Anchorage concernant la guerre en Ukraine, je pense que Vladimir Poutine conclura que la poursuite des négociations avec les hommes de Trump est une perte de temps totale.

Alors qu’une grande partie de la couverture médiatique concernant les remarques de Lavrov s’est concentrée sur sa frustration évidente à l’égard de Trump pour ne pas avoir réglé la guerre avec l’Ukraine, Lavrov a organisé une classe de maître sur la transformation économique en cours :

Nous assistons actuellement à une transformation sur la scène mondiale, qui a commencé il y a quelque temps en raison de la transition objective vers un monde multipolaire, où ce n’est plus un monde bipolaire, comme ce fut le cas pendant l’Union soviétique et les États-Unis, le Pacte de Varsovie et l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, ni un monde unipolaire, comme ce fut le cas après l’effondrement de l’Union soviétique, mais plutôt un monde multipolaire qui détermine le cours du développement de l’humanité. Pendant de nombreuses années, les États-Unis ont été le moteur de l’économie mondiale, régulant les finances mondiales et utilisant le rôle du dollar pour renforcer leur position dominante. Ils perdent déjà objectivement leur influence économique et leur poids dans l’économie mondiale. Dans le même temps, des pays comme la République populaire de Chine, l’Inde et le Brésil sont en hausse. Il y a des processus intéressants en cours sur le continent africain, car les Africains sont de plus en plus réticents à exporter leurs ressources naturelles et construisent plutôt leurs propres industries, que l’Union soviétique avait commencé à soutenir.

De nombreux centres de croissance économique rapide, des centres de pouvoir, d’influence financière et politique ont émergé. Le monde est en train d’être reformaté. Cela entraine une compétition. L’Occident ne veut pas abandonner sa position autrefois dominante. De plus, avec l’avènement de l’administration Trump, cette lutte pour supprimer les concurrents est devenue particulièrement explicite et ouverte. En fait, l’administration à Washington sous D. Trump ne cache pas ces ambitions. Ils disent qu’ils doivent dominer le secteur de l’énergie et limiter leurs concurrents.

Ils utilisent des méthodes totalement injustes contre nous. Ils interdisent le travail des compagnies pétrolières russes telles que Lukoil et Rosneft. Ils essaient de contrôler notre commerce, notre coopération en matière d’investissement et nos liens militaro-techniques avec les principaux partenaires stratégiques de la Russie, tels que l’Inde et d’autres membres des BRICS.

Il y a une bataille en cours pour préserver l’ancien ordre mondial, qui était basé sur le dollar et les règles que l’Occident a créées et mises en œuvre dans le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce. Lorsque de nouveaux centres de croissance ont commencé à atteindre un développement économique beaucoup plus important et des taux de croissance nettement plus élevés basés sur ces mêmes règles (comme on le voit dans les pays des BRICS), l’Occident a commencé à chercher des moyens d’empêcher cette transition. Cependant, cela est impossible car il s’agit d’un processus concret. Depuis plusieurs années, les taux de croissance et les volumes de PIB des pays BRICS ont largement dépassé le PIB des pays du G7 réunis en termes de parité de pouvoir d’achat.

Un nouvel ordre économique et politique est en train d’être assemblé, pièce par pièce, avec la Russie et la Chine travaillant en tant que partenaires et ouvrant la voie. Le règne de l’hégémonie américaine est mort. La seule façon pour l’Amérique de redevenir « grande » est de rejeter le militarisme et la violence et de se tourner plutôt vers l’adoption de politiques basées sur une véritable collaboration avec les nations des BRICS. Lavrov n’exprimait pas son opinion dans cette interview. Il expliquait comment le gouvernement de Vladimir Poutine voit le monde. Trump écoutera-t-il et comprendra-t-il le message ? J’en doute.

Larry C Johnson

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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