Le gaullisme peut-il devenir un confucianisme européen ?


Par Arnaud Bertrand – Le 16 janvier 2026 – Source Blog de l’auteur

Il y a peu de controverse de nos jours pour dire que l’Europe, plutôt l’Occident dans son ensemble, est spirituellement et idéologiquement morte.

Il est loin le triomphe supposé de l’hégémonie libérale illustré par la “Fin de l’Histoire” de Fukuyuama il y a à peine 3 décennies. Il n’est même plus sous assistance respiratoire : il est à la morgue, en attente d’autopsie.

Étrangement, beaucoup dans la classe dirigeante européenne n’ont pas encore semblé s’en rendre compte (ou n’osent pas le dire à haute voix). Ironiquement, le dernier endroit sur terre où vous entendrez une défense à gorge déployée de l’hégémonie libérale dirigée par les États-Unis n’est pas Washington – ils ont bien compris que c’était fini – mais à Bruxelles. Cela ne rend pas l’idéologie moins morte mais fait simplement de ces dirigeants de l’UE les derniers fidèles d’une secte dont le gourou se moque maintenant ouvertement d’eux pour y avoir cru (littéralement, il suffit de lire la dernière Stratégie de sécurité nationale des États-Unis pour le voir).

La question qui s’ensuit logiquement est : qu’est-ce qui pourrait combler le vide idéologique ?

Comme je l’ai souligné dans mon récent article “Le Venezuela a tué les États-Unis”, la mort d’une idéologie n’est pas nécessairement inquiétante en soi. Cela peut même être parfois une excellente nouvelle. Ce qui est important, c’est ce qui va la remplacer.

Dans cet article, je fais le parallèle avec la dynastie chinoise des Qin : une dynastie qui a été exceptionnellement efficace en ce qu’elle a unifié la Chine pour la première fois, mais qui a également été extraordinairement brutale et sanglante. Sa cruauté, entre autres facteurs, a fait qu’elle n’a duré que 15 ans ; la dynastie la plus courte de l’histoire de la Chine. La chance de la Chine est qu’elle avait le confucianisme en attente, un cadre moral et de gouvernance cohérent prêt à reconstituer l’ordre social. La dynastie Han qui a suivi l’a adopté et a duré plus de 400 ans, et la Chine fonctionne encore sur une version de ce même système depuis 2 228 ans et plus.

Idéologiquement parlant, l’histoire de l’Europe est beaucoup plus chaotique. Lorsque l’Europe partira à la recherche d’une nouvel vision – et ce sera sans doute le cas une fois que Bruxelles aura réalisé que l’actuelle vision a été mise de côté par le siège social – le reste de l’humanité aura toutes les raisons d’y prêter une attention particulière.

Les engagements idéologiques de l’Europe ont tendance à devenir extrêmes : ça peut être Notre-Dame ou ça peut être Auschwitz. Nous imaginons souvent les Européens comme étant attachés à la mesure et au pragmatisme mais, historiquement parlant, rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité. Nous avons la manière, comme peu d’autres civilisations, de mener nos idées jusqu’à leurs ultimes conclusions. Dirigé dans la bonne direction, cela peut produire les plus belles créations de l’humanité. Dirigés dans le mauvais sens, nous pouvons massacrer des millions de personnes de la manière la plus horrible et nous donner raison de le faire.

C’est pourquoi le moment présent est si critique pour l’Europe. En fait, il pourrait même s’agir du problème le plus important de l’humanité : vers où 450 millions de personnes avec un talent unique pour l’extrémisme idéologique vont-ils se diriger ? Tout le monde est obsédé par les cygnes noirs – les chocs imprévisibles – mais ignore le rhinocéros gris pourtant bien visible. Le continent qui a donné à l’humanité les deux guerres mondiales se prépare à partir à la recherche d’un nouveau sens.

Les idéologies ne peuvent pas être évitées, seulement choisies ou subies. La nature humaine est telle que nous avons un besoin viscéral de sens, tant au niveau personnel que collectif. Un amalgame de gens – ce qu’est en fin de compte une nation – n’est maintenu ensemble par rien d’autre que l’histoire qu’ils se racontent sur eux-mêmes. Sans signification, sans histoire digne d’être crue, les gens ne se contentent pas de hausser les épaules et passer leur chemin, ils en cherchent une. Nous, les humains, choisirons à chaque fois une mauvaise réponse plutôt qu’aucune réponse du tout.

C’est pourquoi il est si essentiel d’être proactif autour de cette question particulière : si l’Europe ne choisit pas une histoire constructive – sa propre bonne réponse – alors le choix sera fait pour eux.

En regardant la Chine, dans le contexte de l’époque, quelles étaient les caractéristiques du confucianisme et pourquoi son adoption par l’État a-t-elle fonctionné ?

Le confucianisme s’est imposé, d’abord et avant tout, parce qu’il n’était pas ce qu’était l’idéologie précédente – le légalisme -. Le légalisme a brillamment fonctionné pour la conquête et l’unification du pays mais il n’a pas pu répondre à la question qui suit toute victoire : et maintenant ?

De manière cruciale, la réponse du confucianisme à “et maintenant ? » fut constructive plutôt que destructrice. Sa vertu cardinale était la bienveillance (仁, ren, parfois traduit par “co-humanité”) – l’ensemble du système étant orienté vers l’épanouissement humain, et non vers la mobilisation contre un Autre. Et cette vision incluait le politique : le paysan pratiquant la piété filiale participait au même ordre moral que l’empereur. Vous deveniez une personne exemplaire par vos actions, pas par naissance. Personne n’était exclu par nature. Cette distinction est importante : les idéologies construites sur la négation et la division peuvent prendre le pouvoir, mais elles ne peuvent pas durer longtemps et encore moins construire des civilisations.

Le confucianisme, au risque d’énoncer l’évidence, avait aussi l’avantage notable d’exister déjà. Au moment où les Han l’ont officiellement adopté, il se développait depuis trois siècles avec des érudits qui connaissaient les textes, et les pratiques étaient déjà ancrés dans la vie familiale. En tant que tel il n’était pas tant imposé qu’il était reconnu. Il avait organiquement prouvé sa résistance.

Une autre caractéristique clé du confucianisme est sa capacité à servir les intérêts de l’État tout en semblant ne pas le faire. C’est le sale petit secret des idéologies : pour devenir dominantes, elles doivent éventuellement servir le pouvoir. Ce n’est pas du cynisme, c’est juste la réalité : pourquoi les élites d’un pays promouvraient-elles une idéologie qui fonctionne contre elles ? En même temps, cependant, elle doit avoir la capacité d’être acceptée par le peuple : le confucianisme ne ressemblait pas à de la propagande d’État mais à de la sagesse morale. La hiérarchie qu’elle prescrivait n’était pas vécue comme une obligation mais comme un ordre moral naturel.

Enfin et surtout, le confucianisme était souple et pas dogmatique. Il a absorbé ce qui fonctionnait dans les traditions rivales – techniques administratives légalistes, cosmologie taoïste, même certains concepts bouddhistes – sans perdre son caractère essentiel. Chaque dynastie l’a réinterprété pour l’adapter à de nouvelles circonstances. C’est peut-être la caractéristique la plus sous-estimée des idéologies réussies : elles doivent être suffisamment robustes pour assurer la continuité mais suffisamment flexibles pour s’adapter au changement.

Alors voilà, 6 caractéristiques clés :

  • Plus que l’ancien système. Les gens doivent reconnaître que cela résout ce que l’idéologie précédente n’était pas capable de résoudre.
  • Constructif plutôt que destructif. Orienté vers l’épanouissement, pas vers la mobilisation contre des ennemis.
  • Inclusif. Ouvert à tous au sein du régime politique.
  • Il doit déjà exister. Avoir fait ses preuves dans la pratique, avec une vraie tradition et de vrais adhérents.
  • Utile aux élites, authentique pour le peuple
  • Souple plutôt que dogmatique. Assez robuste pour durer, assez souple pour changer.

Maintenant que nous avons établi à quoi ressemble une idéologie successorale réussie, la question devient évidente : l’Europe a-t-elle quelque chose qui lui convient ? Existe-t-il une tradition européenne – déjà existante, éprouvée en pratique, avec de véritables adhérents – qui résolve les erreurs de l’hégémonisme libéral, offre une vision constructive et universaliste, pourrait servir à la fois les élites et les peuples, et s’est montrée capable d’adaptation ?

Il reste une difficulté supplémentaire ; l’Europe n’a pas eu son moment Qin. Elle regroupe toujours 27 nations avec des cultures politiques distinctes et un démos européen ayant un faible sentiment collectif. Toute idéologie successeur doit, d’une manière ou d’une autre, s’enraciner malgré cette fragmentation. Donc, dans le cas particulier de l’Europe, nous devons ajouter une 7ème exigence :

  • Évolutive dans un environnement fragmenté. Être suffisamment cohérente pour se sentir partagée, suffisamment souple pour s’adapter à la différence.

Je vais aller droit au but, je pense que le gaullisme convient le mieux à ces caractéristiques.

Ça vous parait dingue ? Alors analysons les critères.

Le gaullisme n’est pas comme l’ancien système.

Le gaullisme est l’opposé radical de l’ordre libéral atlantiste qui est en train de mourir en Europe. Plus que cela, c’est sa critique la plus prophétique.

Presque tout ce dont De Gaulle avait averti s’est réalisé. Lui, plus que quiconque, avait compris que la « protection » américaine était un racket de protection. Que cette dépendance, une fois acceptée, deviendrait structurelle. Qu’une nation qui externalise sa sécurité finit par externaliser sa souveraineté, puis son économie, puis sa dignité. Lisez ses paroles telles que consignées par son confident, Alain Peyrefitte, dans le livre « C’était de Gaulle » :

[L’OTAN] met tout simplement la défense de l’Europe, nucléaire et conventionnelle, entre les mains des États-Unis. L’Europe ne sert à rien si elle ne contrôle pas sa propre défense et donc sa propre politique. L’OTAN est un subterfuge. C’est une machine pour dissimuler la mainmise de l’Amérique sur l’Europe. Grâce à l’OTAN, l’Europe est placée sous la dépendance des États-Unis sans en avoir l’air.

S’habituer à nous soumettre à une structure de commandement militaire dite intégrée, elle-même soumise au seul président des États-Unis, c’est renoncer à l’État et au pays, c’est perdre notre âme ! Parce que nos généraux et colonels [s’habitueraient] à une structure de commandement dénationalisée, ils se dénationaliseraient eux-mêmes. Ils perdraient le sens de l’État et de la nation, le respect de la hiérarchie nationale, sans laquelle il n’y a plus d’armée, plus d’État, plus de nation. Et ce qui vaut pour les dirigeants militaires vaut aussi pour les gouvernements. Si le gouvernement n’assume pas la défense du pays, s’il abandonne cette responsabilité aux Américains, il perd sa légitimité et donc son autorité. Il n’a plus le droit de décider parce qu’il a renoncé à son devoir de diriger.

Ces mots ont été prononcés dans les années 1960. Relisez-les et dites-moi s’ils ne décrivent pas l’Europe de 2025 avec une précision étrange. Les gouvernements ont perdu leur légitimité. Ils ont renoncé à leur devoir de diriger et découvrent maintenant qu’ils ont perdu le droit de décider.

Le gaullisme n’est pas l’ancien système parce que c’est la seule tradition politique européenne qui a diagnostiqué la maladie alors que pratiquement tout le monde pensait que c’était le remède.

Ce n’est ”pas l’ancien système“ à d’autres niveaux aussi : les Européens, dans leur immense majorité, rejettent certaines des caractéristiques clés du libéralisme telles que le supranationalisme (la notion que les États-nations sont un obstacle à surmonter), l’ouverture des frontières comme impératif moral, le fondamentalisme du marché (la notion que le ”marché” doit régner en maître) et la gouvernance technocratique prenant le pas sur la responsabilité démocratique.

Sur l’ensemble de ces 4 dimensions, le gaullisme est presque l’opposé polaire de “l’ancien système”.

Contre le supranationalisme : De Gaulle a théorisé “l’Europe des nations” ; une Europe d’États-nations coopérant d’égal à égal, ne se dissolvant pas dans un super-État bureaucratique.

Contre l’ouverture des frontières : il soutenait que les nations peuvent accueillir et assimiler, mais ne peuvent survivre à une transformation à grande échelle sans cesser d’être elles-mêmes ; non pas par haine des autres, mais par le droit élémentaire des peuples à continuer d’exister. Pour De Gaulle, un « peuple » avait presque une dimension mystique : tout son système de croyance reposait sur la seule conviction que les peuples sont des unités irréductibles de l’histoire. Effacez le peuple, et vous effacez la possibilité de la politique elle-même.

Contre le fondamentalisme du marché : le gaullisme est résolument dirigiste. L’État doit piloter les secteurs stratégiques, construire des champions nationaux, s’assurer qu’une nation contrôle les moyens de sa propre survie. En fait, si vous l’écoutez parler du capitalisme, il résonne limite communiste, selon les normes d’aujourd’hui (ceci est tiré d’une interview télévisée de Michel Droit le 7 juin 1968, à l’Élysée) :

Le capitalisme dit : grâce au profit, qui stimule l’initiative, fabriquons de plus en plus de richesses qui, en étant distribuées à travers le marché libre, élèvent le niveau de l’ensemble du corps social. Seulement voilà : la propriété, la gestion, le profit des entreprises dans le système capitaliste n’appartiennent qu’au capital. Ainsi, ceux qui ne le possèdent pas se retrouvent dans une sorte d’état d’aliénation au sein même de l’activité à laquelle ils contribuent.

Non le capitalisme, du point de vue humain, n’offre pas de solution satisfaisante.

Contre la gouvernance technocratique, De Gaulle insistait sur le fait que la légitimité ne découle directement que du peuple. Il se soumettait régulièrement à des référendums et, lorsqu’il en a perdu un, a démissionné dans les heures suivantes – non pas parce que la Constitution l’exigeait, mais parce que gouverner sans mandat populaire était pour lui une contradiction dans les termes. Comparez cela avec Emmanuel Macron, grand prêtre de l’ordre libéral, qui a perdu les élections européennes, a convoqué des élections législatives anticipées en réponse, les a perdues aussi, et pourtant s’accroche au pouvoir comme si ce que le peuple voulait n’était que consultatif. De Gaulle aurait trouvé cela incompréhensible, au niveau moral.

Le gaullisme est constructif plutôt que destructif.

C’est la principale différence entre le gaullisme et le simple nationalisme. La “grandeur” pour De Gaulle n’était pas une question d’ennemis mais une question de réussite. Le programme nucléaire, Airbus, Ariane, le TGV, les champions industriels dirigés – le gaullisme, c’est construire des choses (voir la vidéo ci-dessous pour une illustration de ce à quoi ressemblait la France sous le gaullisme).

Voir la vidéo dans l’article original

Il offrait une vision positive de ce qu’une nation peut devenir, une orientation vers l’épanouissement national par opposition à une mobilisation contre l’Autre. Comme le disait De Gaulle lui-même : “Le patriotisme, c’est quand l’amour de son propre peuple vient en premier ; le nationalisme, c’est quand la haine des autres vient en premier.

Le gaullisme est inclusif au sens politique.

La république de De Gaulle suit la pure tradition républicaine française : “La France”, ou n’importe quelle nation, n’est pas une ethnie ou une religion, ou une affiliation politique mais une idée, une civilisation, un ensemble de valeurs. N’importe qui peut devenir français en les adoptant. Le système est ouvert à tous au sein du régime politique ; le travailleur et le président participent au même ordre civique, avec la même dignité et les mêmes droits.

Mais, et c’est crucial, la politique elle-même n’est pas infinie. Encore une fois, De Gaulle avait un sens presque mystique de ce qui constitue un peuple – une communauté historique forgée à travers des siècles de langue, de mémoire et d’expérience partagées. C’est là que le gaullisme diverge fortement du soi-disant “mondialisme”. Là où le mondialisme voit les nations comme des divisions arbitraires à transcender, le gaullisme les voit comme des unités irréductibles de l’organisation politique humaine. La république est ouverte à tous, mais “tous” rejoignent quelque chose de spécifique, pas une abstraction.

Cette vision s’est étendue à l’immigration. Le gaullisme n’est ni un ethno-nationalisme ni un adepte de la prétention libérale disant que les nations sont infiniment malléables. C’est une troisième position, désormais presque indicible mais autrefois simplement de bon sens : qu’une nation peut accueillir et assimiler les individus qui la rejoignent, mais ne peut absorber une transformation démographique à grande échelle sans cesser d’être elle-même.

L’ordre libéral a insisté sur le fait que toute limite imposée au changement démographique était raciste par définition, tandis que la droite nationaliste y répond par une véritable xénophobie. Le gaullisme refuse les deux : il affirme le droit des peuples à rester eux-mêmes sans avoir besoin de recourir à la haine.

C’est absolument crucial compte tenu du contexte actuel et de la résurgence des idéologies vénéneuses de l’extrême droite dans tout l’Occident. La question fondamentale est la suivante : comment honorer les revendications légitimes et extrêmement populaires de souveraineté et d’identité sans sombrer dans quelque chose de fétide ? Le gaullisme est la solution éprouvée soumise au stress test le plus extrême imaginable. Il n’est pas apparu en opposition à un conservatisme tiède, mais par exposition à la souche la plus virulente du virus d’extrême droite qui ait jamais existé. Et il s’est avéré qu’il en fut l’anticorps.

De Gaulle a offert à la France tout ce que Pétain prétendait offrir – fierté, souveraineté, identité nationale, fin de l’humiliation – mais sans la collaboration, sans les lois raciales, sans les déportations, sans l’abandon de l’âme. Un chemin avait conduit à la honte qui hante la France encore aujourd’hui, l’autre à la libération et au renouveau. Le gaullisme n’a pas seulement théorisé sa distance avec le fascisme, il l’a vaincu sur le terrain quand cela comptait. Si l’Europe a besoin de preuves que le patriotisme peut évacuer les vieux démons, la preuve existe. Ce n’est pas une simple hypothèse.

Le gaullisme existe déjà.

C’est l’un des principaux atouts du gaullisme : il n’est pas théorique, il a gouverné la France pendant des décennies, il a une mémoire institutionnelle, des réalisations historiques à signaler, des textes et des discours qui articulent sa vision. Il a prouvé que ça pouvait marcher.

Et le gaullisme n’attend pas la résurrection, ses thèmes centraux sont encore vivants et toujours extraordinairement pertinents.

De nos jours, beaucoup en Occident se demandent s’ils ne devraient pas imiter le “modèle chinois”. Mais voici l’immense ironie : la Chine d’aujourd’hui ressemble beaucoup plus à la France de De Gaulle que la France elle-même. Ils ont compris ce qui fonctionne, l’Europe y a renoncé.

Réfléchissez-y, en quoi consiste le “modèle chinois” ?

  • Obsession de la souveraineté ? c’est le cas !
  • Un État fort qui dirige des industries stratégiques, construit des infrastructures et crée des champions nationaux plutôt que de laisser « le marché » vider la capacité de production ? C’est le cas !
  • Des horizons de planification à long terme plutôt que du capitalisme à objectif trimestriel ? C’est le cas !
  • La formation au mérite des élites par des systèmes d’examens rigoureux (Gaokao et École du Parti chinois, grandes écoles et l’ENA de De Gaulle) ? C’est le cas !
  • Une confiance en la civilisation sans fausse culpabilité : C’est le cas !
  • La conviction qu’un peuple est réel, a un caractère qui s’est forgé au fil des siècles et mérite d’être préservé : C’est le cas !
  • Une autonomie stratégique non négociable. Le refus absolu d’externaliser la sécurité ou de devenir dépendant d’une puissance étrangère pour quoi que ce soit d’existentiel : C’est le cas !

C’est le cas, C’est le cas, C’est le cas…!

Faut-il s’étonner de l’admiration sans bornes des Chinois pour De Gaulle ?

Lorsque De Gaulle est décédé en novembre 1970, une journée de deuil a été déclarée pour toute la Chine – en pleine Révolution culturelle ! – ce qui n’était jamais arrivé auparavant pour un dirigeant occidental et ne s’est jamais reproduit depuis. Mao lui-même a personnellement exprimé ses condoléances dans un télégramme qu’il a adressé à madame De Gaulle, la seule communication écrite connue où Mao a exprimé une admiration sans réserve pour un dirigeant occidental.

Guo Moruo – un célèbre auteur chinois et, à l’époque, Vice-Président du Comité permanent de l’Assemblée Populaire Nationale – a déclaré après la mort de De Gaulle lors d’une réception à l’ambassade de France : “Le général De Gaulle n’est plus. Mais seul son corps est mort. Son esprit reste vivant. Parce que les idées qu’il a défendues et incarnées ne peuvent pas mourir. Je lève mon verre à l’immortalité de l’esprit du général De Gaulle !“. Des mots vraiment extraordinaires pour un haut responsable communiste chinois à propos d’un dirigeant “capitaliste“ occidental, d’autant plus à l’époque de Mao.

À ce jour, l’ambassadeur de Chine en France fleurit régulièrement la tombe de De Gaulle dans le petit village rural de Colombey-les-Deux-Églises, dans le département de la Haute-Marne. Lorsque la Chine veut célébrer la relation [avec l’Europe], elle ne se rend pas à l’Élysée, ni à Bruxelles, mais sur la tombe du seul dirigeant français qui a traité la Chine comme une nation souveraine traite une autre nation souveraine : avec indépendance, respect et refus de demander la permission de Washington. C’est ce que la Chine honore ; pas la sentimentalité, mais la souveraineté. Ils reconnaissent et admirent cette qualité parce qu’ils la possèdent eux-mêmes. Et sans doute se demandent-ils, en déposant des fleurs sur cette tombe, qu’est-il arrivé à l’Europe qui autrefois produisait de tels hommes.

Alors, oui, le gaullisme est bien vivant. Ses thèmes centraux sont encore dynamiques dans certaines parties du monde. Guo Moro l’a dit magnifiquement : les idées qu’il a défendues et incarnées ne peuvent pas mourir, l’esprit de De Gaulle est immortel.

Les thèmes gaullistes font aussi, lentement, un retour en Europe, souvent sans le nom. Prenons par exemple le rapport de Mario Draghi de septembre 2024 ; parlant en tant qu’individu, pas pour la Commission européenne : il y met en garde contre un “défi existentiel” et décrit les dépendances de l’Europe aux technologies critiques, l’énergie et la défense. Le langage reste technocratique, mais le diagnostic est du pur De Gaulle : un continent qui a externalisé sa sécurité, sa base industrielle, et de plus en plus sa capacité d’action indépendante.

Deux posts X viraux récents célébrant le gaullisme

Mais le plus significatif est ce qui se passe sous la surface : les opinions publiques à travers l’Europe occidentale se tournent de manière décisive vers les thèmes gaullistes fondamentaux de l’autonomie stratégique et de la réduction de la dépendance à l’égard du leadership américain. Selon une enquête réalisée en 2025 par l’Institute for Global Affairs auprès de personnes interrogées en France, en Allemagne et au Royaume-Uni, la confiance dans la fiabilité des États-Unis en tant que garant de la sécurité s’est effondrée à seulement 28% parmi les Européens de l’Ouest, avec plus de 70% des sondés en France et au Royaume-Uni, et 75% en Allemagne, considérant les États-Unis comme peu fiables. Les jeunes Européens sont encore plus catégoriques : ils sont deux fois plus susceptibles de préférer affronter des dirigeants étasuniens comme Trump et une implication américaine minimale. Sur des questions mondiales comme la Chine, 70 à 76% préfèrent une approche diplomatique européenne distincte et indépendante des États-Unis.

Et sur les questions d’identité nationale, le même instinct gaulliste émerge, rejetant à la fois le fantasme libéral selon lequel les peuples sont des constructions arbitraires et la tentation nationaliste de les définir par la haine. Un sondage Euronews/Ipsos de 2024 dans 18 États membres de l’UE a révélé que 71% souhaitent un renforcement des contrôles aux frontières et YouGov rapporte que 49 à 60% des principaux pays européens sont favorables à une « forte diminution » des nouveaux arrivants. Pourtant, il ne faut pas confondre cela avec un langage de haine : les mêmes sondages montrent que les Européens font une distinction nette entre les migrants légaux et illégaux, entre ceux qui s’assimilent et ceux qui ne s’assimilent pas, entre les travailleurs qualifiés et les chasseurs d’allocations.

Ce qu’ils expriment plutôt, consciemment ou pas, c’est la conviction profonde de De Gaulle : les peuples existent. Les Européens sentent qu’on leur demande de se dissoudre dans quelque chose, et ils refusent, par désir instinctif de rester eux-mêmes.

Tout cela est précisément ce qui distingue une idéologie successeur viable d’une invention technocratique : elle n’a pas besoin d’être vendue, seulement reconnue. Le gaullisme n’est pas fabriqué artificiellement, il est redécouvert organiquement par des peuples épuisés par les échecs de l’atlantisme et du libéralisme. Une idéologie qui doit être expliquée a déjà perdu. Celle que les gens découvrent par eux-mêmes a déjà gagné la moitié de la bataille.

Le gaullisme est utile aux élites, authentique pour le peuple.

Le gaullisme sert véritablement les deux positions sans être captif de l’une ou de l’autre.

L’État dirigiste du gaullisme n’est pas hostile au capital : l’industrie française a prospéré sous le gaullisme précisément parce que l’État a pris la responsabilité de créer les conditions de son succès plutôt que de tout laisser au “marché“. D’une manière quelque peu paradoxale, dont nous sommes également témoins en Chine, le capital réussit mieux avec un partenaire étatique fort que dans un pur laisser-faire, si cet État sert véritablement le développement national plutôt que lui-même.

Le gaullisme est aussi très proche du peuple. Il existe d’innombrables exemples de ses actions pour le peuple qui étaient extraordinairement impopulaires auprès de l’establishment et des élites en général. Quitter le commandement intégré de l’OTAN en 1966 en est un exemple : l’ensemble de l’establishment atlantiste – diplomates, experts en sécurité, une grande partie du monde des affaires – y a vu un suicide géopolitique. Des éditoriaux de journaux comme Le Monde – que De Gaulle appelait “L’immonde” – mettaient en garde contre l’isolement et l’abandon par les Etats-Unis. Mais derrière le sentiment des élites, De Gaulle pouvait entendre ce que le peuple français voulait réellement : l’indépendance et le refus d’être le satellite de qui que ce soit.

Le gaullisme est également profondément social d’une manière qui le distingue complètement du conservatisme anglo-américain : il a présidé à une forte expansion de l’État-providence et il était un ardent défenseur des systèmes de participation aux bénéfices, plaidant en faveur des travailleurs dans les conseils d’administration des entreprises et pour l’idée que ceux qui produisent devraient recevoir une part des gains. Pas tout à fait les travailleurs possédant collectivement les moyens de production, mais en fait pas si loin : le gaullisme est sans équivoque sur la prospérité commune. Pas de ruissellement, pas de guerre de classe, mais la nation en tant qu’entreprise partagée dans laquelle tout le monde a un intérêt.

Plus fondamentalement, pour les deux positions, le gaullisme consiste à offrir dignité et sens. Le gaullisme est un rejet complet du technocratisme où les métriques et l’optimisation abstraite remplacent le but.

Les personnes, les entreprises ou les ministères ne sont pas des unités à gérer vers des objectifs d’efficacité – ce sont tous des parties prenantes qui participent à la réalisation nationale. Sous le gaullisme, le travail avait un sens inhérent ; vous n’étiez pas seulement employé, vous contribuiez à la grandeur française. Le PDG ne maximisait pas la valeur actionnariale pour des investisseurs anonymes, il construisait un champion national français.

Enlevez ce sens national et vous vous retrouvez avec ce que l’Europe a aujourd’hui : la gestion du déclin présentée comme une gouvernance sophistiquée. Aucun montant de prestations sociales ou de statistiques du PIB ne peut se substituer à un objectif – c’est pourquoi les publics européens abandonnent le centre du spectre politique et recherchent, de plus en plus désespérément, tout ce qui offre à nouveau un sens.

Le gaullisme est souple plutôt que dogmatique

Le gaullisme a quelques principes non négociables :

  1. La souveraineté nationale et autonomie stratégique, qui est l’étoile polaire absolue
  2. La primauté de l’État-nation et la réalité du peuple
  3. La légitimité ne provient que directement des personnes (pas des institutions, de l’expertise ou de l’idéologie)
  4. Un État fort et puissant pour défendre l’indépendance et garantir la souveraineté.

Ces quatre principes définissent le cadre. Mais le gaullisme a aussi un but dynamique qui lui donne un élan vers l’avant : la grandeur nationale ; la poursuite de la réussite, de l’excellence et de la contribution civilisationnelle. C’est sa principale caractéristique distinctive du simple nationalisme défensif : il est orienté vers la construction et la réalisation.

Et c’est à peu près tout. Pour le reste, il est remarquablement flexible et non doctrinaire. Le dirigisme, par exemple, est pragmatique et non idéologique. Si les marchés laissés à eux-mêmes fonctionnent mieux dans certains secteurs, très bien. Ce qui compte, c’est de maintenir l’autonomie stratégique, pas la théorie économique.

C’est une idéologie remarquablement non idéologique. Contrairement au libéralisme, il n’y a aucun zèle missionnaire dans le gaullisme. Bien au contraire, il est radicalement particulariste. Pour le gaullisme, chaque nation a non seulement le droit de déterminer son propre système, mais – en raison de l’importance de la souveraineté comme étoile polaire – le devoir de s’opposer aux efforts missionnaires, étant donné que l’ingérence dans les affaires intérieures des autres pays est une violation de la souveraineté. Le gaullisme croit à la permanence des nations et à la fugacité des idéologies. Les régimes vont et viennent, mais les peuples durent. Par conséquent, vous traitez les nations telles qu’elles sont, sur la base du respect et de l’intérêt mutuels, et non de l’alignement idéologique.

En fait, pour cette raison, l’appeler idéologie est imprécis, les vraies idéologies exigent l’exclusivité – le libéralisme ne peut tolérer le communisme par exemple – mais le gaullisme est compatible avec d’autres cadres idéologiques, à la fois internes et externes, tant qu’ils sont respectueux de ses principes non négociables. En interne, il peut gouverner avec des politiques de gauche ou de droite, corporatistes ou d’économie de marché, selon les circonstances. Extérieurement, il peut respecter et travailler avec des nations organisées selon des systèmes complètement différents.

C’est pourquoi le gaullisme est particulièrement bien adapté à un monde multipolaire, par définition un monde où de multiples civilisations, organisées selon des lignes différentes, coexistent en égaux souverains. La multipolarité exige exactement ce qu’elle fournit ; le respect du droit des autres à être différents, associé à la défense de votre propre droit de continuer à être vous-même.

Le libéralisme ne peut structurellement pas faire cela. Il insiste sur le fait que les autres doivent converger vers des normes libérales tout en traitant sa propre identité comme une honte à dissoudre dans des « valeurs universelles« . Elle ne peut ni laisser la Chine être la Chine, ni affirmer que les nations européennes doivent rester elles-mêmes. Dans un monde multipolaire, c’est suicidaire.

Le gaullisme PEUT ÊTRE évolutif en se fragmentant.

L’évolutivité à travers la fragmentation est sans aucun doute le plus grand défi du gaullisme. Il n’y a pas d’argument contre ce fait : le gaullisme est français. Pourrait-il de manière réaliste être adopté par des Allemands, des Portugais ou des Polonais ?

La réponse tourne autour de la façon dont on voit le gaullisme. Les principes gaullistes sont-ils intrinsèquement français ? Absolument pas. Comme nous l’avons vu, le seul pays au monde qui les applique le plus fidèlement est sans aucun doute la Chine, et personne ne peut prétendre qu’ils sont, même de loin, français. De Gaulle lui-même serait le premier à insister sur le fait que les Allemands ou les Polonais ne peuvent pas simplement copier ce que la France a fait à l’époque – ils doivent se demander ce que la souveraineté exige maintenant, dans leur propre contexte national.

Et puis il y a la question de l’intégration européenne. L’UE d’aujourd’hui est précisément ce contre quoi De Gaulle mettait en garde ; la gouvernance technocratique, le déficit démocratique, la dissolution des peuples dans une abstraction administrative. Il ne fait aucun doute qu’il serait profondément horrifié par ce qu’est devenu le projet européen, comment il a inversé toute sa vision.

Il concevait l’Europe comme un instrument pour magnifier la souveraineté nationale – des nations agissant de concert pour réaliser ce qu’aucune ne pouvait faire seule. Au lieu de cela, c’est devenu un annihilateur de souveraineté, dissolvant la souveraineté nationale dans une procédure technocratique décidée à Bruxelles tout en subordonnant simultanément l’ensemble de l’union aux intérêts stratégiques américains. D’un point de vue gaulliste, l’OTAN et l’UE forment aujourd’hui ensemble l’architecture de la vassalité ; l’une gère la dépendance militaire, l’autre la conformité économique et politique.

Le défi est en fait double. Premièrement, existe-t-il une “Europe gaulliste“ ou est-ce une contradiction dans les termes ? Où se situe exactement la frontière entre coopération légitime et subordination illégitime ? Et deuxièmement, la question pratique ; même si une Europe véritablement gaulliste est théoriquement possible, comment la construiriez-vous à partir de l’UE d’aujourd’hui, qui a entièrement inversé la logique gaulliste ?

De Gaulle, contrairement aux idées reçues, n’était en fait pas anti-Europe. Et il croyait en fait que le gaullisme était évolutif en se fragmentant. Lisez ceci de ses discussions avec Alain Peyrefitte :

Chaque peuple est différent des autres, incomparable, inaltérable, irréductible. Il doit rester lui-même… Il faut les rapprocher, leur apprendre à vivre ensemble, amener leurs gouvernements légitimes à se concerter et, un jour, à se confédérer, c’est-à-dire à mettre en commun certaines compétences tout en restant indépendants pour tout le reste. C’est ainsi que l’Europe sera faite. Cela ne se fera pas autrement.

De Gaulle croyait en une Europe en tant que confédération d’États souverains – “l’Europe des Nations” – qui regrouperait “certaines compétences” – en particulier la défense, la politique étrangère et les industries stratégiques. Son Plan Fouchet de 1961-1962 avait établi un cadre institutionnel précis ; réunions régulières des chefs d’État et de gouvernement pour forger une politique commune, comités de défense et ministres des Affaires étrangères pour coordonner l’action, prise de décision unanime préservant le veto de chaque nation sur des questions vitales et, surtout, la défense européenne sous commandement européen, pas sous les généraux américains de l’OTAN mais avec une orientation stratégique véritablement européenne. Les nations coordonneraient leurs capacités militaires sous commandement européen conjoint tout en maintenant leurs propres forces nationales, tout comme les différentes branches d’une même armée se coordonnent sans perdre leurs identités distinctes. Le cadre était intergouvernemental et non supranational.

Cette vision de la confédération est théoriquement cohérente. Mais elle se heurte à une contradiction fondamentale que De Gaulle lui-même n’a jamais complètement résolue : comment les nations souveraines prennent-elles des décisions collectives sans se subordonner à une autorité collective ?

De Gaulle a catégoriquement refusé d’imposer un vote majoritaire qui pourrait passer outre la volonté nationale. Comme il l’a déclaré sans ambages lors d’une conférence de presse en mai 1962 :

Y a-t-il une France, y a-t-il une Allemagne, y a-t-il une Italie, y a-t-il une Hollande, y a-t-il une Belgique, y a-t-il un Luxembourg qui serait prêt à faire, sur une question importante pour eux d’un point de vue national et international, ce qui leur semblerait mauvais parce qu’elle serait commandée par d’autres ? Le peuple français, le peuple allemand, le peuple italien, le peuple hollandais, le peuple belge, le peuple luxembourgeois sont-ils prêts à se soumettre à des lois votées par des députés étrangers alors que ces lois iraient à l’encontre de leur volonté profonde ? Ce n’est pas le cas.

Alors s’il refusait tout supranationalisme qui pourrait contraindre les nations récalcitrantes, comment l’Europe pourrait-elle fonctionner collectivement ? La réponse de De Gaulle était essentiellement : avec l’axe franco-allemand agissant comme moteur, comme « fédérateur« . Si la France et l’Allemagne s’alignaient, les autres suivraient (de la même conférence de presse de 1962) :

De cette solidarité [franco-allemande] dépend la sécurité immédiate des deux peuples… De cette solidarité dépend tout espoir d’unir l’Europe dans le domaine politique et dans le domaine de la défense comme dans le domaine économique. De cette solidarité dépend, par conséquent, le destin de toute l’Europe, de l’Atlantique à l’Oural.

Et si les nations n’arrivaient toujours pas s’aligner malgré les pressions franco-allemandes, il préférait la paralysie à la subordination.

Maintenant, bien sûr, de manière réaliste, si le projet de De Gaulle a échoué dans les années 1960, lorsque les conditions étaient beaucoup plus favorables, comment pourrions-nous le construire à partir de l’UE d’aujourd’hui ?

Vous pourriez bien sûr faire comme Qin Shi Huang (ou Napoléon) et dire : forgeons l’Europe en un véritable État-nation. Non pas par des procédures technocratiques, mais par le travail réel de construction d’une nation – éducation commune, service militaire commun, langue commune, mémoire historique commune forgée par des sacrifices partagés. Ce n’est pas impossible en principe. Après tout, la « France » elle-même a été créée de cette façon – les Bretons, les Bourguignons, les Occitans, les Corses sont lentement devenus français de cette manière.

L’Inde est un autre exemple d’un pays qui fait de même : historiquement, de nombreux peuples distincts – parlant des centaines de langues, pratiquant des religions différentes, avec des traditions culturelles distinctes – sont maintenant unifiés en tant que peuple dans un seul État-nation grâce à des institutions partagées, une constitution commune et une mythologie partagée.

Si l’Europe elle-même devenait un État-nation, si elle devenait un véritable peuple, alors le gaullisme opérerait simplement à un niveau différent – souveraineté européenne au lieu de souveraineté française ou allemande, autonomie stratégique européenne au lieu d’autonomie stratégique nationale. Les principes resteraient identiques.

L’alternative réaliste – et probablement celle que De Gaulle lui-même aurait préconisée – est que les nations créent des faits sur le terrain qui forcent l’adaptation institutionnelle de bas en haut. Ne négociez pas avec Bruxelles sur l’autonomie stratégique, poursuivez-la simplement. Ne débattez pas des modifications des traités pour permettre la politique industrielle – mettez en œuvre la politique industrielle. Si nombre suffisant d’États membres agissaient unilatéralement – ou en coopération les uns avec les autres – sur des principes fondamentaux de souveraineté, l’UE serait confrontée à un choix : adapter ses structures pour accueillir des nations souveraines, ou présider à sa propre non-pertinence.

Ce serait du classique De Gaulle : il n’a pas demandé à quitter l’OTAN, il a simplement annoncé que la France partait. Créez la réalité, laissez les autres faire avec. Si l’Allemagne, l’Italie, la France, la Pologne et d’autres commençaient simultanément à pratiquer véritablement la souveraineté, Bruxelles se démènerait pour les accommoder. Après tout, si les grands États commencent à agir de concert selon les principes gaullistes, que peut réellement faire la Commission ? Envoyer des lettres fortement formulées ? L’ensemble de l’architecture de l’UE repose sur le consentement des États membres. Retirez ce consentement par l’action plutôt que par une sortie formelle, et la structure s’adaptera ou s’effritera. Des actions peuvent réellement être lancées.

Il manque cependant à tout cela un ingrédient évident : un De Gaulle. Ou plutôt, plusieurs De Gaulles répartis dans les nations européennes. Et c’est peut-être la plus grande question sans réponse de toutes : peut-on avoir du gaullisme avec plusieurs De Gaulles ? L’idéologie peut être saine, mais elle ne peut pas non plus fonctionner sans quelque chose qui est presque totalement absent de la politique occidentale contemporaine : des dirigeants dotés d’un caractère moral extraordinaire et d’un courage personnel. Des dirigeants prêts à défier la superpuissance mondiale, à gouverner contre leur propre establishment et à tout miser sur des réalisations tangibles sans boucs émissaires en cas d’échec.

La Chine met en œuvre avec succès les principes gaullistes non pas parce qu’elle est d’accord avec la théorie mais avant tout parce que son système peut produire des dirigeants pour le soutenir : des dirigeants qui, selon l’expression chinoise, ont montré leur capacité à “manger de l’amertume” (吃苦 – chi ku) pendant des décennies avant d’accéder au pouvoir suprême.

Et c’est peut-être en fait le résultat le plus toxique du libéralisme : il a créé des systèmes politiques qui sélectionnent systématiquement ceux qui n’ont pas les qualités requises pour le transcender.

Arnaud Bertrand

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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