Les rats quittent le navire Russiagate


Par Daniel Lazare  – Le 18 mai 2018 – Source Consortium News

La meilleure preuve que le Russiagate commence à prendre l’eau est la façon dont ceux qui ont fait la promotion de ce pseudo-scandale s’affairent maintenant à protéger leurs arrières.  Le Guardian se plaint que « alors que l’enquête s’est étendue et a dominé l’agenda des informations pendant toute l’année précédente, les vrais problèmes de la vie des gens sont en danger d’être noyés par la couverture obsessionnelle de l’enquête sur le Russiagate dans les télévisions câblées », comme si le Guardian n’avait pas été aussi obsessionnel que CNN sur le sujet.

Le Washington Post, qui n’a pas son pareil lorsqu’il s’agit de dépeindre Poutine en un réel Lord Voldemort, dit maintenant que le conseiller spécial Robert Mueller « doit relever le défi spécial de garder la confiance des citoyens » alors que son enquête entre dans sa deuxième année – tout en s’entêtant à dire que le vrai problème n’est pas l’enquête en elle-même, mais « les attaques régulières auxquelles elle est confrontée de la part du président Trump, qui la considère comme une ‘chasse aux sorcières’ ».

Et puis il y a le New York Times, qui a consacré cette semaine un article de première page, long de 3 600 mots, pour expliquer pourquoi le FBI n’avait pas d’autre choix que de lancer une enquête sur les liens présumés de Trump avec la Russie et comment, le cas échéant, l’enquête ne fut pas assez agressive. Comme le dit l’article, « l’examen des interrogatoires d’une douzaine d’anciens et actuels représentants du gouvernement montrent que le FBI a été encore plus circonspect dans cette affaire qu’on ne le pensait. »

C’est la faute à personne.

Le résultat de tout cela est un refrain médiatique crépusculaire disant que ce n’est pas la faute du FBI si l’enquête a duré si longtemps tout en apportant si peu de preuves ; ce n’est pas non plus la faute de Mueller, et, surtout, ce n’est pas la faute de la presse grand public, même si elle n’a pas fait autre chose au cours de ces deux dernières années que de crier au loup contre la Russie. Ce n’est donc la faute de personne, évidemment, mais simplement de la façon dont le système fonctionne.

C’est absurde, et les trous béants dans l’article du Times montrent pourquoi.

L’article, écrit par Matt Apuzzo, Adam Goldman et Nicholas Fandos et intitulé « Code Name Crossfire Hurricane : The Secret Origins of the Trump Investigation » [Nom de code Crossfire : Les origines secrètes de l’enquête sur Trump], est à peu près comme tout ce que le Times a écrit sur le sujet, c’est-à-dire biaisé, trompeur et incomplet. Son principal argument est que le FBI n’avait pas d’autre choix que d’intervenir parce que quatre aides de campagne de Trump avaient « des liens évidents ou suspects avec la Russie ».

Dans les mains de Poutine

L’un d’entre eux était Michael Flynn, qui a brièvement servi comme conseiller en matière de sécurité nationale de Donald Trump et qui, selon le Times, « a été payé 45 000 dollars par des médias à la solde du gouvernement russe pour un discours en 2015 et a dîné au coté du président russe, Vladimir V. Poutine ». Un autre était Paul Manafort, qui a brièvement servi comme président du bureau de campagne de Trump et qui était une source d’inquiétude parce qu’il avait « fait du lobbying pour des intérêts pro-russes en Ukraine et travaillé avec un associé qui a été identifié comme ayant des liens avec les services de renseignement russes ». Un troisième était Carter Page, un conseiller en politique étrangère de Trump qui « était bien connu du FBI » parce qu’« il avait été recruté auparavant par des espions russes et était soupçonné d’en avoir rencontré un à Moscou pendant la campagne ».

Le quatrième était George Papadopoulos, « un jeune et inexpérimenté assistant de campagne dont la conversation avec l’ambassadeur australien a déclenché l’enquête. Avant que les courriels démocrates piratés n’apparaissent en ligne, il semblait savoir que la Russie possédait des documents compromettants concernant Mme Clinton ».

Cela semble suspect, n’est-ce pas ? Mais dans chaque cas, le lien était bien plus ténu que ne le laisse entendre le Times. Flynn, par exemple, n’a pas dîné « aux côtés du président russe » lors d’un banquet de décembre 2015 à Moscou en l’honneur de la chaine russe RT. Il était simplement à une table à laquelle Poutine s’est assis pendant « peut-être cinq minutes, peut-être vingt, au plus », selon Jill Stein, candidate à la présidence du Parti Vert, qui n’était qu’à quelques chaises d’écart. « Aucun mot n’a été échangé », dit Stein, et « personne n’a présenté quelqu’un à qui que ce soit. Il n’y avait pas de traducteur. Les Russes parlaient russe. Les quatre personnes qui parlaient anglais parlaient anglais entre elles. »

L’associé de Manafort et ses liens supposés au renseignement russe s’avère être un traducteur russo-ukrainien nommé Konstantin Kilimnik qui a étudié l’anglais dans une école militaire soviétique et qui nie avec véhémence tout lien de ce genre. Il semble que les autorités ukrainiennes aient enquêté sur ces allégations à un moment donné, mais qu’elles aient refusé de porter plainte. Donc la connexion n’est pas prouvée.

Page n’est pas un espion

Il en va de même pour Carter Page, qui n’a pas été « recruté » par les services de renseignement russes, mais plutôt approché par ce qu’il pensait être des représentants commerciaux russes lors d’un symposium sur l’énergie en janvier 2013 à New York. Lorsque le FBI l’a informé cinq ou six mois plus tard qu’il pensait que les hommes étaient des agents de renseignement, Page semble avoir coopéré pleinement sur la base d’un acte d’accusation fédéral déposé auprès du district sud de New York. Ainsi, Page n’est pas un espion comme veut le faire croire le Times, mais un informateur du gouvernement comme l’ancien procureur fédéral, Andrew C. McCarthy, l’a souligné. En d’autres termes un bon gars, comme le Times aurait du le voir, pouvant aider à attraper quelques méchants.

Quant à Papadopoulos, dont le Times voudrait faire croire qu’il savait que WikiLeaks était sur le point de diffuser les courriels d’Hillary Clinton, l’article omet de mentionner qu’au moment de sa conversation avec l’ambassadeur australien, les courriels de Clinton dont parlaient les infos concernaient les 30 000 courriels du département d’État qu’elle avait incorrectement stockés sur son ordinateur privé. Ce sont ces courriels dont « le peuple américain en est malade d’entendre parler », comme l’a dit Bernie Sanders. Au lieu de parler d’une future atteinte à la protection des données, il est plus probable que Papadopoulos faisait référence à des courriels qui faisaient déjà l’actualité – une possibilité que le Times n’envisage même pas.

Le FBI est « perplexe »

Et bien d’autres encore. Non seulement l’article du Times se trompe sur les détails, mais il brosse un tableau d’ensemble tout aussi trompeur. Il dit que le FBI s’est trouvé « perplexe » face aux bouffonneries de Trump comme lorsque qu’il a demandé à la Russie de publier encore plus de courriels de Clinton après que WikiLeaks a rendu public sa divulgation. Le mot « perplexe » suggère un observateur désintéressé qui n’arrive pas à comprendre ce qui se passe. Mais il ignore à quel point l’atmosphère était devenue toxique à ce moment-là et comment l’esprit de tout le monde semblait avoir été manipulé.

En juillet 2016, Clinton s’attaquait à Trump à chaque occasion au prétexte de ses liens avec la Russie – non pas parce que c’était vrai, mais parce qu’une candidate qui avait eu du mal à trouver un slogan gagnant avait enfin trouvé un sujet qui semblait résonner avec sa base de fans. Par conséquent, une fuite des renseignements prétendant que la Russie était responsable du piratage du Comité national démocrate « était une aubaine », ont écrit Jonathan Allen et Amie Parnes dans Shattered, leur best-seller sur la campagne Clinton, parce que c’était « une preuve tangible sur laquelle Hillary pouvait commencer à bâtir le dossier selon lequel Trump était en lien avec Moscou ».

Non seulement Clinton l’a cru, mais ses partisans l’ont également cru, tout comme les médias d’entreprise et, évidemment, le FBI. Il s’agissait en réalité d’un simple texto que le chef du contre-espionnage du FBI, Peter Strzok, avait échangé avec Lisa Page, une avocate du FBI.

Andrew McCarthy, qui a fait un travail magistral de reconstruction de la séquence, note qu’à la fin juillet 2016, Lisa Page mentionnait un article qu’elle avait trouvé sur un site Web libéral discutant des liens présumés de Trump avec la Russie. Strzok y a répondu par texto disant qu’il est « d’accord avec toute femme envoyant des articles sur la méchanceté des Russes ». Page a répondu que les Russes « sont probablement les pires. Je ne trouve pas grand-chose pour contredire ce point. Même dans l’histoire. Tout juste quelques bons écrivains et artistes. » Strzok s’est montré tout à fait d’accord : « Putains de menteurs et de sauvages. Au gouvernement, dans le sport, partout. Je suis heureux d’être dans l’équipe des USA. »

Putains de menteurs et de sauvages

Voila le parti pris institutionnel que le Times n’ose pas mentionner. Une agence de renseignements dont les hauts fonctionnaires croient que des « putains de menteurs et de sauvages » sont en train de défoncer la porte est une agence qui est garantie d’interpréter les preuves de la manière la plus négative et anti-russe possible tout en ignorant tout ce qui est contraire. Et pourquoi Carter Page n’aurait pas coopéré avec le FBI ? Ce qui était important, c’est qu’il ait eu des contacts avec les services de renseignements russes, ce qui était suffisant pour le rendre suspect aux yeux du bureau. Il en va de même pour Konstantin Kilimnik.  Et pourquoi les autorités ukrainiennes n’avaient pas porté plainte ? Le fait qu’ils y aient simplement jeté un regard était suffisamment accablant pour eux.

Le FBI a donc commis l’erreur méthodologique classique de permettre que son enquête soit contaminée par des croyances préconçues. L’objectivité est tombée à l’eau. Le Times dit que Christopher Steele, le tristement célèbre ancien agent du MI6 que le parti Démocrate et le bureau de campagne de Clinton ont payé pour établir un dossier de recherche sur l’opposition et qui a rendu l’expression « golden showers » familière, a été considéré par le FBI comme étant « très crédible » parce qu’il avait « aidé des agents à élucider des cas compliqués » dans le passé. Peut-être. Mais la vraie raison est qu’il a dit aux agents ce qu’ils voulaient entendre, à savoir que « le régime russe cultive, soutient et assiste Trump depuis au moins 5 ans » et que « cet objectif est approuvé par Poutine, …. pour encourager les divisions dans l’alliance occidentale » (ce qui peut être interprété comme un mouvement défensif astucieux contre une alliance occidentale massant des troupes aux frontières russes).

À quoi d’autre pourrait-on s’attendre de personnes aussi « méchantes » que les Russes ? En fait, le dossier Steele aurait dû faire sonner les alarmes. Comment Poutine aurait-il pu savoir, cinq ans avant, que Trump serait un candidat présidentiel viable ? Pourquoi les hauts responsables du Kremlin partageraient-ils des informations internes avec un ancien agent de renseignement vivant à des milliers de kilomètres de distance ? Pourquoi le dossier déclarerait-il sur une page que le Kremlin a offert à Trump « diverses affaires lucratives de développement immobilier », puis sur une autre que les efforts de Trump pour trouver des affaires n’ont abouti nulle part et qu’il a donc « dû se contenter de l’utilisation des services sexuels de prostituées locales plutôt que de réussite commerciale » ? Étant donné que le dossier n’était guère plus qu’une « recherche sur l’opposition » commandée et financée par le Comité national démocrate et la campagne Clinton, pourquoi était-il digne d’être pris en considération ?

Pressé d’y croire

Mais toutes ces questions ont disparu à cause de l’empressement général de croire à cette histoire. Le Times a raison de dire que le FBI a ralenti l’enquête jusqu’au jour des élections. C’est parce que ses agents supposaient que Trump perdrait et qu’il n’y avait donc pas besoin de se précipiter. Mais quand ils se sont aperçus que cela n’était pas le cas, l’humeur s’est transformée en panique et en fureur.

Sans offrir une once de preuve, le FBI, la CIA, la NSA et le directeur du renseignement national, James Clapper, ont publié le 6 janvier 2017 une évaluation officielle selon laquelle « Poutine a ordonné une campagne d’influence en 2016 en vue de l’élection présidentielle américaine (…) [afin] de miner la confiance du public dans le processus démocratique américain, de dénigrer la secrétaire Clinton et de nuire à son éligibilité et à sa présidence potentielle ». L’« évaluation » contient cette clause de non-responsabilité : « Ces jugements ne signifient pas que nous avons des preuves qui montrent des faits avérés. Ces évaluations sont fondées sur des informations collectées, souvent incomplètes ou fragmentaires, ainsi que sur la logique, l’argumentation et les précédents. »

Le New Yorker rapporte qu’un ex-assistant de John McCain espérait persuader le sénateur d’utiliser le dossier Steele pour forcer Trump à démissionner avant même d’entrer en fonction. (L’ex-assistant nie maintenant que ce fut le cas).

Lorsque le directeur du FBI, James Comey, a personnellement confronté Trump avec des nouvelles du dossier deux semaines avant l’inauguration, le Times dit qu’il « craignait de faire de cette conversation une situation de type ‘Edgar Hoover’, le FBI présentant des informations embarrassantes ‘pour faire pression sur un président élu’.»

Mais c’est précisément ce qui s’est passé. Lorsque quelqu’un – très probablement le directeur de la CIA, John Brennan, maintenant commentateur chez NBC News – a divulgué ce qui s’est dit lors de la réunion et que Buzzfeed a publié le dossier quatre jours plus tard, les médias grand public se sont déchaînés. Trump a été grièvement atteint, tandis qu’Adam Schiff, l’homme de confiance démocrate au sein du House Intelligence Committee, vanterait par la suite le dossier Steele comme étant pure vérité. Selon le compte rendu du Times, Trump n’a pas été convaincu par les assurances de Comey qu’il était là pour l’aider. « Quelques heures plus tôt » dit le journal, « il a dit pour la première fois ce qui allait rapidement devenir sa phrase préférée : ‘C’est une chasse aux sorcières politique’ ».

Le Times considère clairement cette idée comme absurde. Mais si Trump se trompe sur beaucoup de choses, il a raison sur ce sujet. La presse, la communauté du renseignement et les démocrates sont tous partis à la recherche d’une connexion qui n’existait pas avec la Russie. Ils ont induit leurs lecteurs en erreur, se sont rendus ridicules et ils ont bafoué les règles journalistiques. Maintenant, ils essaient d’éviter de reconnaître leurs fautes.

Daniel Lazare

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone.

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