Les hommes sans vertu de l’Amérique


L’attitude volontariste qui ruine notre politique étrangère était prédite par C.S. Lewis il y a plusieurs dizaines d’années.


Par Paul Grenier – Le 23 avril 2018 – Source The American Conservative

La manière d’agir de l’Amérique dans le monde, la violence qu’elle fait souvent subir à la vérité quand elle applique sa volonté, ne peut pas s’expliquer en ne prenant en compte que ses prétendus « intérêts ». Les États-Unis agissent comme ils le font en raison de la façon particulière qu’ils ont de comprendre ce qui donne un sens à la vie et aux actes.

Au cœur de la philosophie américaine se trouve le volontarisme, la justification de l’action basée purement et simplement sur la volonté. La particularité du volontarisme est qu’il donne la place d’honneur à la volonté en tant que telle, à la volonté en tant que pouvoir, à la volonté avant tout le reste, mais surtout avant le bien. La notion de bien est nécessairement inclusive de l’ensemble, de toutes les parties. Se préoccuper exclusivement de soi-même est connu sous un autre nom.

L’explication la plus claire et peut-être la meilleure du volontarisme américain a été exprimée par Karl Rove pendant l’administration de George W. Bush, comme l’a rapporté Ron Suskind dans le New York Times Magazine du 17 octobre 2004 :

« Nous sommes un empire maintenant, et quand nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudiez cette réalité, judicieusement bien sûr, nous continuerons d’agir, créant d’autres nouvelles réalités, que vous pourrez aussi étudier, et c’est ainsi que les choses vont se dérouler. Nous sommes les acteurs de l’histoire… Et vous tous, il ne vous restera qu’à étudier ce que nous faisons. »

Cette déclaration souvent citée est naïvement supposée être l’expression d’un moment particulier de la politique américaine, plutôt qu’un résumé de son éthique par l’un de ses praticiens, l’un des plus avisés et conscients de lui-même. Le credo de l’attitude volontariste est d’agir, d’imposer sa volonté à la réalité globale par tous les moyens nécessaires. La vérité n’est pas quelque chose à comprendre, ni à saisir, encore moins quelque chose qui devrait conditionner ses propres actions et les limiter de quelque manière que ce soit. La vérité est réductible à tout ce qui est utile pour imposer sa volonté.

Nous pouvons voir ce volontarisme à l’œuvre chez nos prédécesseurs. L’affaire Skripal en Grande-Bretagne a conduit à une action presque immédiate, l’expulsion de 60 diplomates russes rien qu’aux États-Unis, bien avant que les faits de cet incident douteux, qui a provoqué zéro mort, n’aient pu être établis. Et lorsque le chef du Parti travailliste, Jeremy Corbyn, a suggéré d’établir d’abord ce qui s’était passé et ensuite seulement d’agir, il a été largement accusé de faiblesse. Quand on est « acteur de l’histoire », l’action ne doit pas être retardée. Voilà le point central du sujet.

La souffrance des innocents devrait toujours nous concerner. Mais en Syrie, les faits permettant de déterminer qui est coupable, y compris dans le dernier incident d’attaque au gaz à Douma, sont très loin d’avoir été établis. Qui plus est, même quand des enquêteurs réputés comme Hans Blix et Theodore Postol du MIT ont jeté de sérieux doutes sur la fiabilité des preuves reliant de telles attaques au gouvernement d’Assad, le récit officiel aux États-Unis se déroule comme s’il n’y avait pas la moindre controverse à ce sujet.

Pour l’ordre volontariste américain, la question de savoir si ces événements tels que décrits sont vrais au sens objectif n’a pas plus d’importance que celle de savoir si Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive. Vous vous souviendrez que, juste avant l’invasion de l’Irak, la CIA a fait subir 83 fois le waterboarding à Abu Zubaydah afin de l’obliger à avouer un lien inexistant entre l’Irak de Saddam, al-Qaïda et les armes chimiques. Voilà du volontarisme en action. « Nous sommes un empire maintenant et nous créons notre propre réalité. » Mais ce n’est pas un cas isolé. Il est maintenant devenu la norme de s’assurer que les faits sont établis de manière à correspondre à la politique souhaitée.

Le volontarisme est le fruit d’une anti-civilisation et d’une approche technologique du savoir, comme l’a dit le grand philosophe canadien George Grant, qui ressemble de façon frappante à ce que C.S. Lewis a décrit dans son roman pré-1984 intitulé That Hideous Strength [Cette hideuse puissance]. Dans ce roman, l’institution appelée N.I.C.E., à l’instar de la politique étrangère américaine d’aujourd’hui, est essentiellement une bureaucratie volontariste dirigée par des hommes sans culture, formés aux sciences techniques et en « disciplines » de type sociologique où le « droit » est compris dans un sens purement formaliste, qui supposent que les affaires humaines sont compréhensibles comme des agrégats de faits sans valeur. Ces « hommes sans poitrine » (phrase de Lewis) vivent dans un monde où le bien et le vrai ont été séparés à jamais de leur lien mutuel. Le monde, essentiellement irrationnel, qui en résulte et qu’ils habitent est un monde qui n’a plus qu’une seule logique : celle de la volonté et du pouvoir.

C’est un empire américain où nous créons notre propre réalité, l’image miroir de nous-mêmes, et c’est précisément hideux. Si les bâtisseurs de l’empire continuent ainsi, il se peut que tout cela se termine de façon assez violente et ignominieuse. Les historiens, s’il en existe encore, seront stupéfaits de notre folie.

Paul Grenier

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone.

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