La paranoïa nord-coréenne est fondée


Par Ulson Gunnar – Le 15 février 2017 – Source New Eastern Outlook

La Corée du Nord est dépeinte par les médias étasuniens et européens comme un pays arriéré, gouverné par un dirigeant despotique et délirant entouré de conseillers souffrant de paranoïa irrationnelle et militante. Le pays est aussi décrit comme une menace importante pour la sécurité dans l’Asie-Pacifique, bien que la Corée du Nord ne mène pas de guerre dans la région depuis qu’un armistice en 1953 a effectivement mis fin à la guerre de Corée.

Une direction despotique et délirante, toutefois, ne posséderait très probablement pas d’armes nucléaires, de missiles balistiques et d’une importante armée conventionnelle, tout en restreignant pourtant leur utilisation, malgré des décennies de provocations organisées le long de ses frontières par les États-Unis et leurs alliés au sein du gouvernement sud-coréen. De même, un pays gouverné par une irrationalité totale serait incapable de maintenir, et même de développer, des liens avec des États voisins comme la Chine.

Et pourtant, dans la réalité, la Corée du Nord a fait tout cela.

La plus grande partie des accusations des États-Unis et de l’Europe reposent sur le développement continu des programmes défensifs de la Corée du Nord, qui comprennent des progrès dans les ogives nucléaires et les missiles balistiques. Stratégiquement omises par la rhétorique étasunienne et européenne, les provocations dont l’Occident est coupable stimulent la militarisation accrue de la Corée du Nord.

Et si, alors, la paranoïa prétendument irrationnelle de la Corée du Nord était fondée ?

Lorsque la santé de l’ancien dirigeant nord-coréen Kim Jong-il se dégradait, les États-Unis et leurs alliés dans la région ont commencé à planifier tout à fait ouvertement une occasion de renverser l’État nord-coréen. Un groupe de réflexion basé aux États-Unis, le Council on Foreign Relations (CFR dans son sigle anglais) publiera en 2009 un rapport de 60 pages intitulé Preparing for Sudden Change in North Korea [Se préparer à un changement subit en Corée du Nord], dans lequel des scénarios pour une invasion à large échelle, une occupation et un assujettissement de la Corée du Nord étaient décrits.

Le rapport comprenait des recommandations pour une armée d’invasion et d’occupation, qu’il appelait une « force de stabilisation », de plus de 460 000 troupes étasuniennes et alliées.

Considérant qu’en 2009 les États-Unis avaient déjà réussi à envahir, occuper et détruire l’Irak et l’Afghanistan, il n’était pas « irrationnel » du tout que la paranoïa nord-coréenne atteigne de nouveaux sommets.

Les éléments qui manquaient à l’Irak et à l’Afghanistan pour faire face à l’invasion des États-Unis étaient des programmes de défense conséquents, qui puissent dissuader cette invasion. La possession par la Corée du Nord d’ogives nucléaires et de missiles balistiques de plus en plus sophistiqués signifie que le prix augmente chaque année, pour toute tentative de mise en œuvre des plans inclus dans le rapport du CFR de 2009.

Pour la Corée du Nord et ses liens avec Beijing, ce n’est qu’une question de temps avant qu’un certain seuil ne soit atteint, où l’invasion et l’occupation par les États-Unis deviendra impossible. Une fois ce seuil atteint, il est probable que la géopolitique pan-asiatique délogera presque totalement, sinon entièrement, les États-Unis de l’Asie-Pacifique.

Dans ce contexte, le récent lancement du missile balistique de portée intermédiaire Pukguksong-2 par la Corée du Nord n’est pas aussi « irrationnel » ou « provocateur » que les médias américains et européens essaient de le décrire. C’est une tentative de dissuader le conflit, pas de le provoquer.

Aux dires de tous, y compris des États-Unis eux-mêmes (et notamment dans le rapport du CFR de 2009), la Corée du Nord n’a pas les moyens de dépasser les forces sud-coréennes ou de menacer significativement ses voisins de l’Asie-Pacifique. Le faire serait très déstabilisant pour ses plus proches alliés à Beijing et nuirait à la préservation de la Corée du Nord elle-même.

Le lancement de missiles et les essais d’armes nucléaires ne sont pas les actes d’un dirigeant dérangé mentalement cherchant un conflit mondial, mais une stratégie tout à fait rationnelle de dissuasion destinée à arrêter la pendule au moment où le soleil se couche sur l’hégémonie des États-Unis en Asie-Pacifique.

Ulson Gunnar

Ulson Gunnar est un analyste en géopolitique basé à New York et un auteur écrivant spécialement pour le magazine en ligne New Eastern Outlook.

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Catherine pour le Saker francophone

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