Jean-Loup Izambert – 56 – 2/2


Par Hervé – Source le Saker Francophone

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Jean-Loup Izambert

Je vous présente aujourd’hui le tome 2 du livre 56 dont vous avez découvert le premier tome en septembre. Ce second tome est assez différent du premier. Le cadre reste le même, l’histoire parallèle de l’État français et de la guerre en Syrie, mais il se base sur une grille d’analyse bien particulière. Dans le tome 1, l’auteur avait analysé les réseaux djihadistes, leurs histoires et comment on pouvait retrouver leurs traces jusqu’aux plus hauts sommets de l’État français.

56 - T2 De Jean-Loup IZAMBERT - IS EditionCe second tome va s’attaquer à la légalité de ce qui s’est passé. Le droit international a été bafoué par les puissances occidentales depuis la chute de l’Union soviétique et cette guerre en Syrie, après celle de Libye, aura été le sommet de ces forfaitures. Jean-Loup Izambert expose dans ce tome 2  les éléments factuels qui démontrent que ces deux guerres ont été planifiées. Il nous redessine le cadre historique et juridique du passage de l’exercice du pouvoir d’un « régime démocratique bourgeois essoufflé à un présidentialisme totalitaire ». Les derniers présidents auront fait ou laissé faire cette longue déliquescence, transformant la France en ce qu’elle est devenue, un État voyou. Une longue interview d’Alain Chouet, ancien officier, donne du corps à cette première partie, décrivant de l’intérieur comment fonctionne cette machine.

La France n’est pas seule dans cette galère. Un rapport transmis à l’ONU Crimes de guerre commis contre le peuple syrien met six pays en accusation : les États-Unis ; la Turquie ; le Qatar ; l’Arabie saoudite, Israël et la France. À cette dream team, on pourrait sans doute ajouter nos amis britanniques jamais loin des bons coups. Depuis, deux pays ont plus ou moins changé de camp, le Qatar et la Turquie. Si, sur le plan juridique, il faut rester distant avec les éléments factuels pour que l’émotion ne submerge pas le droit, la description des atrocités est tout à fait insoutenable et rend d’autant plus inqualifiables les prises de positions droit-de-l’hommiste de ces fauteurs de guerre.

Le titre du livre tire son nom du décompte des principaux dirigeants français qui ont participé côté français à cette folie. Cinquante-six personnes, qui avaient pourtant reçu la confiance de la population, très loin de se douter de ce qui se tramait en son nom. Deux présidents, Nicolas Sarkozy et François Hollande, deux ministres des Affaires étrangères, Alain Juppé et Laurent Fabius, sont nommés et mis devant leurs responsabilités. Suivent des ministres de l’Intérieur, de la Défense, de la Justice, des directeurs de la police et des services secrets et d’autres hauts fonctionnaires qui ont tous eu la possibilité de démissionner mais qui ont choisi de rester et de participer pendant parfois des années à ces macabres manipulations.

Jean-Loup Izambert poursuit en reprenant l’historique de cette guerre, ses fake news, ses vrai-faux attentats chimiques devant justifier l’entrée en guerre de la coalition. Tout cela aura été couvert et amplifié par les médias dont les dirigeants et les « journalistes » auront aussi à répondre de ces crimes de guerre. Au delà du discrédit total de la France sur la scène internationale, dont la parole ne vaut plus que le mépris qu’elle inspire, cet acharnement atlantiste aura mené le monde au bord d’une troisième guerre mondiale, ce qui en soi devra être aussi mis sur la table quand on fera les comptes. Le dossier va peser très lourd sur les épaules de ces élites auto-proclamées dont la faillite totale aura durablement détruit le fragile équilibre construit pendant la Guerre froide.

Comme le premier tome, ce livre est très bien sourcé avec de nombreuses interviews, des citations venant d’une riche bibliographie mais aussi de documents officiels. Jean-Loup Izambert a fait un gros travail de vulgarisation et de synthèse pour appuyer son propos. Il évoque aussi longuement les conséquences à venir en France et en Europe de ces jeux de guerre au Moyen-Orient. La déroute de Daech et du front Al-Nosra-qui-fait-du-bon-boulot ne va pas se terminer là et nul doute que ces djihadistes vont maintenant venir jouer la seconde mi-temps sur le sol européen avec des attentats, des meurtres et autres exactions. La classe dirigeante responsable de ce bordel sera bien à l’abri, planquée derrière la police et les hauts murs de la République pendant que la population laissée à elle-même en payera le prix fort. Gageons que le travail de l’auteur, ce livre et bien d’autres de la part d’avocats dans divers pays permettront d’arrêter cette machine infernale et que les responsables de haut niveau paieront pour leurs crimes.

Le livre se termine sur une note plutôt positive sur la Syrie. Malgré tout, la vie démocratique aura fait son chemin sous les bombes. Une nouvelle Constitution est déjà en place. Elle a été trempée dans le sang et le courage de tous les Syriens qui se sont battus face à un ennemi que beaucoup croyaient invincible. En se sauvant, ils auront aussi sauvé beaucoup de choses jusqu’en Europe où, en cas de défaite, il est peu probable que ce genre de livres aurait trouvé son  chemin jusqu’à nous. Vous pourrez y lire l’interview d’une députée syrienne, Mariah Saadeh, qui donne un éclairage lucide des événements qui ont secoué son pays.

Je vous laisse enfin sur l’article 60 de la Constitution syrienne : La moitié au moins des membres de l’Assemblée du peuple doivent être des ouvriers et des paysans.


Interview de Jean-Loup Izambert du 20 novembre 2017

– Bonjour Jean-Loup Izambert. Comment allez-vous depuis septembre ? Avec le recul, comment se passe la vie littéraire de ce livre, 56 en deux volumes ? La réalité sur le terrain vous donne finalement entièrement raison et justifie pleinement vos derniers livres. Cela doit être une grande satisfaction ?

Jean-Loup Izambert : – Je vous remercie de votre question et vous rassure : je suis toujours vivant ! Effectivement l’évolution de la situation confirme les faits et analyses que j’ai publiés dans la trilogie constituée des deux tomes de 56 et de Trump face à l’Europe. Mon travail, avec celui d’autres journalistes, de professionnels du renseignement, de chercheurs, de juristes, d’avocats et de certaines associations permet aujourd’hui de mettre à jour le jeu de dirigeants français avec des groupes criminels. Battus diplomatiquement et militairement, ils osent prétendre aujourd’hui combattre le terrorisme quand ils n’ont eu de cesse de le protéger et de le soutenir pendant des années. Sans doute faut-il rappeler que l’on ne combat pas le terrorisme, mais des criminels, et que cela passe par des décisions politiques qui font appel à des moyens de police et de justice. Or, quand 56 dirigeants français – et je n’évoque que les principaux d’entre eux – sont impliqués au fil d’une trentaine d’années dans la protection et/ou le soutien à de tels criminels, il est difficile de dire, sauf à mentir comme le fait le président Macron, que la France a « gagné la guerre contre le terrorisme ». Il est évident que le pouvoir politique à intérêt à dissimuler les faits et les preuves que je rapporte qui contredisent tout son discours depuis des années et surtout, ses actes. C’est la raison pour laquelle la plupart des médias, de Valeurs actuelles à L’Humanité en passant par le Canard enchaîné ou le Monde Diplomatique font silence sur ce qu’il faut bien appeler « les amitiés franco-terroristes ».

– Vous êtes l’un des rares journalistes français à avoir apporté les preuves de la complicité de dirigeants politiques avec des dirigeants de groupes criminels depuis les années 1990. Comment s’exerce la censure dont vos livres sont l’objet et l’attitude des journalistes n’est-elle pas décourageante ?

– Décourageante non, car à si tel était le cas j’aurais changé de métier depuis longtemps. Il est effectivement choquant de voir des journalistes se défiler devant un sujet d’actualité important qui concerne toute la société, surtout lorsqu’il s’agit de la paix mondiale et du fonctionnement de nos institutions. J’ai beaucoup à dire, par expérience, sur la censure dans les médias français. Concernant Trump face à l’Europe et les deux tomes de 56 l’envoi systématique de communiqués à près de 600 journalistes de médias français, la présentation du contenu des ouvrages afin de faciliter le travail des journalistes et, pour certains, l’envoi de livres par IS Edition n’a pas suffi à les faire sortir de leur silence. Mais ils ne pourront pas dire que, d’octobre 2015 à janvier 2018, ils n’ont pas été informés par mon éditeur de la parution de ces ouvrages.

Qui parle des « amitiés franco-terroristes » ?

– Les médias parlent pourtant du terrorisme ?

Oui, les médias parlent du terrorisme mais pas des protections et/ou du soutien, selon les groupes, de dirigeants français depuis les années quatre-vingt dix à ces criminels. Vous pouvez parler du nombre de morts dans un attentat, des déclarations officielles du président de la République, de ministres, de procureurs, de « l’homme au chapeau » individu qui serait impliqué dans l’attentat du 22 mars 2016 à l’aéroport de Zaventem (Belgique), mais surtout pas de « l’homme aux Famas » François Hollande, qui a ordonné des livraisons clandestines de matériel militaire et d’armes à des groupes criminels. Or, mon travail met en cause le pouvoir politique : 56 dirigeants de l’État impliqués dans des relations suivies avec ceux d’organisations criminelles. Les relations tissées hier expliquent les amitiés franco-terroristes d’aujourd’hui. Qui en parle ?!… Depuis la fin des années quatre-vingt, le terrorisme est la forme de guerre à laquelle recourent les puissances impérialistes en déclin pour enfermer les peuples dans une logique sécuritaire. Je montre comment se sont établies ces complicités et comment elles ont évolué dans le temps jusqu’à un soutien actif à ces groupes.

– Pourquoi ces médias ne traitent-ils pas de votre travail pourtant très documenté et mené sur plusieurs années avec une succession de rencontres en France mais aussi à l’étranger ?

Plusieurs raisons expliquent cette froideur. L’une des principales tient au fait que la plupart des journalistes sont employés de rédactions dirigées par des rédacteurs en chef embauchés par des directeurs qui sont eux-mêmes nommés par le pouvoir politique ou les filiales médias de sociétés transnationales. Une dizaine d’entre elles tiennent en coupe réglée 95% des médias français. Bien que ces filiales médias appartiennent à des sociétés transnationales, l’État leur octroie chaque année de copieuses aides directes et surtout indirectes sous différentes formes : près de 1,2 milliard d’euros pour l’année 2017 pour maintenir en vie des médias qui perdent régulièrement leurs lecteurs. Sans les interventions régulières de l’État, cette presse qui appartient à une caste de milliardaires serait quasi-inexistante. Du coup, elle le devient complètement lorsqu’il s’agit de traiter des faits qui mettent en cause l’État auquel elle doit sa survie.

– Comment se réalise la mise à l’écart de vos livres par les médias classiques ?

Beaucoup de journalistes travaillent dans l’urgence mais cela ne les excuse en rien, tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’un sujet d’actualité important. Les rédactions des médias français sont de plus en plus réduites bien qu’elles reçoivent ces aides très importantes de l’État et le journalisme d’investigation n’y a plus droit de cité. Vous avez aux États-Unis, en Angleterre et en Fédération de Russie des rédactions qui comptent plusieurs journalistes d’investigation et même des groupements de journalistes indépendants qui travaillent sur des enquêtes au long terme. Ce n’est pas le cas en France. Pour éviter de s’expliquer sur les raisons qui les conduisent à ne pas traiter un sujet d’actualité important, la plupart des journalistes se rendent injoignables sous des prétextes divers lorsqu’ils sont rappelés après avoir reçu la présentation de l’ouvrage et des exemplaires des livres. D’autres ne se manifestent plus, bien que le sujet qui leur est proposé soit inédit, d’actualité et corresponde à leurs rubriques ou à leurs émissions.

– Vous pouvez donner des exemples ?

J-L.I.Avec plaisir ! Par exemple, les animateurs de l’émission Les Grandes gueules sur RMC, dont Alain Marschall, ont reçu à chaque publication trois livres en recommandé. Mais force est de constater que malgré l’importance et l’actualité du sujet, Les Grandes gueules deviennent aphones quand il s’agit de dénoncer la complicité de dirigeants de l’État avec des chefs d’organisations terroristes. Le groupe France Télévision également. Le rédacteur en chef de TV5 Monde a refusé le sujet proposé par des journalistes de la chaîne. La société qui prépare les sujets de Cash Investigation d’Elise Lucet a répondu que « son carnet de commande avec France 2 est complet pour un an ». Je me demande comment ils font pour traiter de l’actualité… Mais faut-il s’en étonner quand on sait comment les rédactions des chaînes du groupe France Télévisions sont corsetées par le pouvoir politique ? Il est regrettable de constater que des médias comme Russia Today France et l’agence Sputniknews font également le choix d’un silence religieux très orthodoxe. La directrice de RT France, Xenia Fedorova, et Edouard Chanot de l’agence Sputniknews ont reçu la présentation des livres, des exemplaires et ont été contactés directement à plusieurs reprises par courriels, téléphone et courrier suivi pour RT France. Ils  n’ont jamais répondu et n’ont donné aucune suite à un sujet qui intéresse pourtant leurs lecteurs et auditeurs tant de langue française qu’en Fédération de Russie ou aux États-Unis. Ayant lu mes livres dont Trump face à l’Europe qui est, avec Un printemps russe d’Alexandre Latsa 1 l’un des rares livres grand public de langue française à présenter l’Organisation de coopération et de sécurité (OCS), l’Union économique eurasiatique (UEE) et leur développement, vous avez pu constater que l’activité diplomatique russe que j’évoque dans chacun de ces trois ouvrages est ainsi écartée du public par ces deux médias… russes !

RT France et Sputniknews : un silence très élyséen

– Comment expliquez-vous cette attitude de RT et de Sputniknews sur un sujet d’actualité de cette importance qui concerne aussi bien la France que les relations internationales ?

C’est une question qu’il faut leur poser.

– Pourtant vous avez fait des reportages en Fédération de Russie, travaillé avec des journalistes russes et l’un de vos ouvrages a même été édité en russe.

C’est exact. J’ai eu l’occasion de travailler à plusieurs reprises avec des journalistes de divers pays d’Europe, dont des confrères russes, sur des sujets financiers et économiques. Je peux vous dire que leur curiosité, leur rigueur professionnelle et leur engagement était un vrai régal. Dans un cas, notre coopération a débouché sur une succession de reportages inédits sur l’histoire de l’industrie automobile russe, notamment sur le centre de recherche Institut NAMI et l’usine Togliatti. Dans l’autre, sur la production d’un film sur mon investigation éditée sous le titre Le Crédit Agricole hors la loi ?. Celui-ci a eu du succès et trouvé un prolongement dans l’édition en russe de mon enquête sur le groupe bancaire. Mais j’avais alors affaire à des professionnels efficaces comme Maxime Tchikine et sa petite équipe. Ils avaient choisi leur métier par goût, par vocation plutôt qu’en se souciant de leur rémunération future et de leur carrière comme le font aujourd’hui nombre d’entre eux. Ils n’avaient pas les moyens de RT France, loin de là, et pourtant ils n’hésitaient pas à aller sur le terrain, caméra à l’épaule, pour « taper » les faits bruts. Exception faite de quelques collaborateurs comme Jacques Sapir, Jean-Marc Sylvestre, Majed Nehmé ou Jean-Luc Hees, l’ancien président de Radio France, beaucoup des journalistes recrutés par RT France ont travaillé dans des organes dirigés ou financés par l’État français ou des sociétés transnationales. Leur passé professionnel au sein de rédactions comme celles de TF1 ou BFM TV n’est pas vraiment un gage d’ouverture d’esprit et de pratiques journalistiques propices à ce qu’ils appellent « une information alternative ». Beaucoup d’entre eux sont comme les décrit avec talent et humour mon confrère François Ruffin dans son livre Les petits soldats du journalisme 2. Concernant les médias français, exception faite de quelques rédacteurs en chef et professionnels de talent comme Mohamed Kaci, qui pilote l’émission Maghreb-Orient Express, Majed Nehmé, directeur d’Afrique-Asie, Elise Blaise, rédactrice en chef de TV Libertés ou Jacques-Marie Bourget dont je rapporte dans 56 un extrait de son travail d’enquête au péril de sa vie – et d’autres qui m’excuseront de ne pas les citer ici – la plupart écarte d’emblée les sujets qui lui demandent un effort intellectuel ou lui paraissent trop sensibles. C’est généralement ce qui distingue ceux qui font un métier de ceux qui font une carrière. Dans ces conditions la loi du 5 août 1914 a encore de beaux jours devant elle et Macron et la vieille Anastasie pourraient bien être le nouveau « couple » secret de l’Élysée…

Macron et la vieille Anastasie

– Macron et la vieille Anastasie ? C’est-à-dire ?

La loi du 5 août 1914 interdisait aux journalistes de publier toute autre information que celle transmise par les autorités au prétexte de garantir la liberté d’expression et de ne pas démoraliser les troupes. Lors de la Première Guerre mondiale les journaux étaient censurés par des « journalistes » collaborant avec le gouvernement. Le président du Conseil, Aristide Briand, avait même mis en place une Maison de la Presse prétendument pour aider la presse mais qui était en réalité un outil de censure et de propagande. Les journalistes qui refusaient de collaborer à cette mascarade avaient caricaturé la censure sous la forme d’une vieille femme hirsute pourvue de grands ciseaux surnommée Madame Anastasie. Celle-ci est de retour avec le président Macron qui veut faire contrôler la presse au prétexte de « protéger la vie démocratique des fausses nouvelles ». Cette décision du locataire de l’Élysée n’est que l’application à la France de la résolution Fotyga adoptée le 23 novembre 2016 par une minorité de députés du Parlement « européen ». Cette résolution, que j’évoque dans Trump face à l’Europe a été proposée par l’eurodéputée polonaise Anna Fotyga. Elle prévoit notamment que « la liberté d’expression et le pluralisme des médias peuvent être limités dans une certaine mesure (…) ». Ce texte vise à renforcer le contrôle des médias afin d’écarter toute critique publique des décisions de leur Union dite « européenne » qu’ils savent de plus en plus en difficulté. Ce texte trouve son origine dans les directives des officines des milieux impérialistes de Washington comme l’Institut McCain. En 2016 le budget du Congrès US consacré à la propagande contre l’Eurasie et le sud-est de l’Europe était augmenté de 26% pour atteindre 83 millions de dollars. Avec le même objectif et au prétexte de traquer les fausses nouvelles, la Commission « européenne » a  créé en 2015 la   « East Stratcom Task Force » un département de propagande anti-russe. Il est significatif que celui-ci soit implanté au sein du Service « européen » pour l’action extérieure (SEAE) et qu’il « concentre ses activités principalement sur les voisins orientaux (de l’UE) ». L’une de ses attributions est d’« adapter les plans d’action à chacun des pays cibles et d’assister les délégations du SEAE en optimisant la communication au sujet de leurs missions dans la région ». Nous ne sommes plus dans le domaine de l’information et de la traque aux fausses nouvelles mais bien dans celui de l’organisation de la propagande de guerre médiatique.

– Le président Macron a accusé en mai 2017 RT France et Sputniknews de se « comporter comme des organes d’influence (…) et de propagande mensongère ». Qu’en pensez-vous ?

C’est risible, dangereux et stupide. Parlant ainsi le président Macron diffuse une fausse information. C’est risible car si le fait que RT France et l’agence Sputinknews reçoivent des subventions de l’État russe en fait des « organes d’influence et de propagande » que dire alors des médias français ?! Comme je le rappelle dans Trump face à l’Europe « la France présente la caractéristique d’être le seul pays de l’Union ‘européenne’ dont le gouvernement donne aux milliardaires propriétaires des médias officiels des aides financières publiques directes et indirectes, à hauteur d’environ 1,1 milliard d’euros annuel pour des titres  en  perte  continue  de   lectorat. » 3. L’AFP n’a pu boucler son budget 2017 que grâce à une dotation de l’État de 132,5 millions d’euros qui est prévue à hauteur de 131,5 millions d’euros dans le projet de loi de finances 2018 et qui sera très certainement plus importante en fin d’exercice. 4. Les médias français sont subventionnés bien plus largement par l’État que ne le sont les médias russes par le leur et cela alors que ces derniers rayonnent sur des zones bien plus vastes. Par ailleurs, contrairement aux médias occidentaux, ils ne cessent de gagner en audience dans tous les pays où ils sont désormais présents, y compris aux États-Unis, et cela malgré les entraves de toutes sortes dont RT America est l’objet par l’administration étasunienne. Le propos du président Macron est d’autant plus risible que les rédactions de France Télévisions n’arrêtent pas d’être malmenées par le pouvoir politique. Permettez-moi de rappeler, quand même, que la procédure de nomination de la présidente de ce groupe en août 2015, Delphine Ernotte, par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a été dénoncée par les rédactions comme « opaque et antidémocratique » ! Quand on sait que le président du Collège de conseillers du CSA est lui-même nommé par le président de la République, il semble difficile de faire plus dépendant du pouvoir exécutif… C’est également dangereux car comme vous le savez, en matière diplomatique le principe de la réciprocité s’applique. Aussi, les dirigeants politiques et économiques russes pourraient très bien, sur la base du même critère, dresser une « ligne rouge » à l’activité des médias français en les écartant de leurs conférences et manifestations. Ils n’auraient aucun mal à le faire, tout particulièrement en regard des fausses nouvelles sur la Fédération de Russie diffusées par l’AFP ou d’autres médias comme Le Monde ou Le Figaro. Vous avez pu lire les exemples répétés que j’en donne dans Trump face à l’Europe et dans le tome 2 de 56. Enfin c’est complètement stupide car rien n’indique dans le contenu des informations diffusées par RT France ou Sputniknews que ces médias soient des « organes de propagande ». Loin de là, les directions des rédactions de ces deux médias ne traitent même pas certains faits d’actualité avec la place qu’elles devraient leur accorder en fonction de leur importance : le développement de l’OCS, de l’UEE − sujets qui mettent en évidence les possibilités d’une autre construction européenne − la campagne et le programme politique du candidat communiste Pavlev Groudinine aux élections présidentielles ; le débat sur la nationalisation du secteur financier et de grandes sociétés transnationales ; les conséquences négatives de la politique économique et financière du gouvernement Medvedev ; le développement de la démocratie en Fédération de Russie avec l’intervention des citoyens dans la préparation des lois débattues et votées au Parlement ; la pratique des referenda et l’autogestion locale, etc. Je ne parle même pas des protections et du soutien de dirigeants français à ceux d’organisations terroristes sur lesquelles RT France et Sputniknews font également le choix d’un silence très élyséen.

L’activité des blogueurs doit monter en puissance

– Quelles sont les conséquences de cette censure dont vous êtes l’objet ?

La principale conséquence de cette censure est la réduction du débat démocratique sur des questions essentielles qui concernent le fonctionnement des institutions, les relations internationales et la paix. Les conférences que je donne avec des associations ou des librairies montrent du reste que les gens découvrent les faits que je rapporte et s’interrogent sur le silence des médias. Concernant les ventes des livres de cette trilogie, je constate que, malgré la censure et sans publicité, le tome 1 de 56 est toujours classé depuis le mois de novembre 2015 dans les dix ou vingt meilleures ventes des livres de relations internationales de la section Actualité, politique et société du site Amazon et qu’il en est de même pour le tome 2 depuis le mois d’août 2017. De même, les trois ouvrages figurent parmi les quatre meilleures ventes de IS Edition. Dans ces conditions, il faut parfois du temps pour qu’un livre soit connu du grand public. C’est aussi pourquoi ce travail de promotion s’inscrit dans la durée, d’autant que le contenu de mes enquêtes se prête aussi bien au traitement de l’actualité qu’à l’analyse du dessous des cartes. Cela veut dire aussi que l’activité des lanceurs d’alerte, des blogueurs doit monter en puissance, d’autant que les lecteurs français délaissent de plus en plus les médias classiques dans lesquels ils n’ont plus confiance.

– Cette situation de dépendance économique et le contrôle renforcé des médias par le pouvoir n’appelle-t-il pas les blogueurs et les lanceurs d’alerte à jouer un rôle plus important ?

Oui, effectivement. Des sites Internet comme celui du Saker francophone, du Centre de recherche sur le mondialisation au Canada, des 7 du Québec animé par Robert Bibeau, Arrêt sur info de ma consœur Silvia Cattori à Lausanne, Algérie Patriotique à Alger, de Crashdebug, d’Inform’Action, de la blogueuse Jo Busta-Lally, d’Olivier Demeulenaere et bien d’autres comme le Réseau International ou Alterinfo jouent déjà un rôle important de réinformation. En relayant les investigations économiques, politiques et financières, les recherches et les études de nombreux intervenants qui sont exclus des médias classiques, ils font la démonstration, à partir du moment où ils diffusent des informations sérieuses et sourcées, de leur utilité sociale pour contrer la désinformation et la censure. Je constate d’ailleurs à la lecture de ces sites que la plupart d’entre eux donnent les références d’informations qu’ils traitent, ce qui n’est pas le cas de la plupart des journalistes des médias classiques, pour ne pas dire officiels, tant ils sont dépendants de l’État. Imaginez la puissance informative que pourrait avoir cette interview, par exemple, si elle était relayée par une centaine de sites et de blogs !

Une juridiction criminelle française peut juger les dirigeants
responsables de crimes

 – Êtes-vous sorcier ou devin ? Le premier livre est sorti au moment au la dynamique de la guerre s’est inversée en faveur des Syriens et de leur dirigeant élu. Ce second arrive au moment où la guerre est quasiment gagnée et que l’après-guerre se décide. Ceux qui ont choisi le mauvais camp en France doivent très très mal dormir. Votre livre est une mise en accusation radicale de notre classe dirigeante dans son ensemble. Y aura-t-il un procès de Nuremberg de cette classe politique et de l’État profond en général ?

On pourrait imaginer que dans une démocratie, les dirigeants élus aient à répondre de leurs actes et tout particulièrement de leurs crimes, d’autant que le peuple ne leur a pas donné mandat pour faire la guerre en armant des groupes terroristes. Ce n’est pas le cas de la France. Pourtant, ceux-ci devraient d’autant plus l’être que, comme je le rapporte dans le tome 2 de 56 les conditions juridiques existent, du moins légalement, afin qu’ils soient mis en cause et, éventuellement, condamnés. Au titre de chef de l’État et de chef des armées, tant dans la guerre contre la Libye que dans celle contre la Syrie, Nicolas Sarkozy et François Hollande peuvent respectivement être poursuivis et jugés par une juridiction criminelle française pour s’être rendus coupables de crimes relevant de la compétence de la Cour pénale internationale : le crime d’agression et le crime contre l’humanité. Le trafic d’armes ordonné par l’ancien président Hollande et organisé par le ministre de la Défense de l’époque, Jean-Yves Le Drian, accompagne juridiquement le crime d’agression. Cette procédure est rendue possible par l’application de la Convention portant Statut de la Cour pénale internationale du 18 juillet 1998 intégrée dans le droit interne de la République française.

– Cela veut-il dire que ces dirigeants peuvent être poursuivis et jugés sans même aller devant la Cour pénale internationale ?

Exactement. Ainsi que l’explique l’ancien ministre des Affaires étrangères, ancien président du Conseil constitutionnel et avocat Roland Dumas dans l’une de ses interventions que je rapporte dans 56 : « les chefs d’État eux-mêmes ne peuvent en aucun cas être exonérés de leur responsabilité pénale (un rapport de   2001 du Conseil de l’Europe confirme que les auteurs de crimes de masse, en dépit de leur rang, ne peuvent échapper à cette justice). Si les subordonnés ne peuvent invoquer la responsabilité du supérieur hiérarchique, ce sont les commanditaires qui sont principalement visés (…) La Cour pénale internationale est complémentaire des juridictions criminelles nationales. Elle n’est pas destinée à se substituer à ces juridictions. Elle n’exerce sa compétence que lorsque la juridiction nationale n’a pas la volonté ou les moyens de poursuivre en justice, ou qu’une affaire lui est déférée  par le Conseil de sécurité. » 5. Mais il faudrait pour cela que les conditions soient réunies…

– Lesquelles ? La justice française a-t-elle la volonté et les moyens de poursuivre en justice les 56 dirigeants impliqués que vous citez pour avoir protégé ou soutenu des terroristes ?

Il ne suffit pas que le système judiciaire soit compétent pour juger une affaire. Il doit être également efficace pour remplir sa mission, ce qui n’est pratiquement plus le cas pour la France au moins depuis 2007…

– Comment cela ?

Le système judiciaire français est l’un des derniers des 45 pays du continent européen pour son efficacité. Vous avez pu lire les précisions que je donne sur ce point dans le tome 2 de 56