Venezuela : l’approche indirecte et évolutive pour un changement de régime


Par Andrew Korybko – le 24 Janvier 2019 – source eurasiafuture.com

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Le Venezuela subit les attaques d’une guerre hybride classique, et il peut être instructif d’analyser l’approche indirecte et évolutive de changement de régime qui est appliquée au pays, afin d’identifier et de reconnaître des processus similaires le jour où ils seront appliqués ailleurs.

La guerre hybride lancée contre le Venezuela atteint en ce moment son apogée : suite à la provocation planifiée à l’avance et coordonnée par les USA et leurs alliés du « Groupe de Lima » pour reconnaître Juan Guaidó comme « président par intérim » après qu’il se soit auto-investi, le jour-même où la République bolivarienne célébrait l’anniversaire du départ d’un grand homme en 1958. Cette symbolique n’est pas le fruit du hasard, elle vise à délivrer aux Vénézuéliens un message : Maduro sera le prochain dirigeant à se voir renversé. Le symbole signale également à la communauté internationale que « le peuple se lève contre le régime ». Mais rien de ceci n’est sorti de nulle part : il s’agit du point d’apogée de la stratégie de changement de régime soigneusement calibrée au cours des années par les USA. Cette stratégie suit le modèle décrit par l’auteur du présent article dans son livre de 2015, dont le titre était : La stratégie indirecte et évolutive pour pousser aux renversements de régimes.

Voici un résumé simple de toutes les actions entreprises pour semer le chaos dans la République Bolivarienne :

  • Développer une motivation multi-facettes pour justifier le temps et l’énergie

Toute guerre hybride vise un objectif stratégiquement significatif, et dans le cas vénézuélien, les USA voulaient faire progresser leur objectif géopolitique d’un contrôle total des Caraïbes, faire avancer leur agenda de renversement d’un gouvernement socialiste, et s’octroyer les bénéfices économiques d’un contrôle sur les plus grandes réserves mondiales de la ceinture de l’Orénoque.

  • Déstabiliser de l’extérieur le développement macroéconomique

Les USA ont imposé des sanctions et utilisés diverses formes de coercition contre le Venezuela, pour miner son développement macroéconomique. Les effets en ont été doubles : ces mesures perturbatrices ont été synchronisées avec l’effondrement du prix du pétrole, qui ont rendu impossible à l’État de poursuivre sans réformes son modèle socialiste de redistribution des richesses.

  • Exploiter les erreurs de gestion du gouvernement en poste

Il faut s’attendre à voir tout gouvernement échouer à gérer au mieux chacune des situations auxquelles il se trouve confronté, et le Venezuela ne fait pas exception à cette règle. Mais les USA ont utilisé comme arme contre le Venezuela les réponses inadaptées que Maduro a formulées en réponse à la Guerre hybride subie par son pays ; ils ont procédé pour ce faire par la pratique d’une guerre de l’information, et d’autres moyens d’influence psychologique, pour encourager les débordements civils intérieurs.

  • Libérer les cellules de Révolution de couleur préalablement préparées

Après avoir cultivé clandestinement des cellules de Révolution de couleur dans le pays et à l’étranger, les USA n’ont plus eu qu’à siffler le début des hostilités, pour qu’on les retrouve dans les rues en réponse à certains « événements déclencheurs », comme ce que les médias dominants occidentaux n’ont pas manqué de décrire comme des « élections litigieuses ». L’objectif en était de catalyser un cycle auto-alimenté de désordre de guerre hybride, opposant la « population civile » à l’État.

  • Mettre en place des structures de gouvernement parallèle

En même temps que la culture d’un stade avancé de cette Révolution de couleur, les USA ont tiré parti de l’initiative de créer l’Assemblée nationale constituante : ils ont utilisé l’occasion pour établir l’Assemblée nationale comme une structure de gouvernement parallèle, sous influence de Washington et de personnages prônant le changement de régime depuis l’étranger.

  • S’appuyer sur des tiers désignés pour « justifier » d’autres interventions

L’étape qui devrait suivre sera de voir les USA et leurs alliés « justifier » leur intervention accrue dans les affaires intérieures du Venezuela sous le prétexte que Guaidó, leur mandataire désigné (ou peut-être son « successeur » si quelque chose lui arrive) demanderait « une assistance supplémentaire ». Cette assistance sera très probablement clandestine, mais pourrait également prendre des dimensions de guerre conventionnelle dans le scénario du pire.

Comme on peut le constater, les USA ont mené des interventions chirurgicales dans les étapes essentielles de la Guerre hybride contre le Venezuela, chacune de ces interventions visant à envenimer la situation en parallèle avec diverses actions terroristes. Malheureusement, il n’y a pas de « solution idéale », chacune des deux parties « jouant le dur », et c’est pratiquement un jeu du tout ou rien pour chacune d’entre elles. S’il recherchait des « compromis » au nom du « bien commun », Maduro courrait le risque de voir l‘« opposition », encouragée par des puissances étrangères, à « chercher le coup de grâce », exactement comme cela s’était produit en février 2014 avec l’épanchement d’un terrorisme urbain communément appelé « Euromaidan » ; mais il pourrait tout de même parvenir à la conclusion que cette sortie de crise est « inévitable », si la pression sur lui continue d’augmenter, et pourrait en venir à « accepter pacifiquement » de participer à une « transition graduelle du pouvoir ». D’un autre coté, lui-même et les militaires de son pays pourraient aussi combattre jusqu’au bout, s’ils considèrent avoir la majorité de la population derrière eux, exactement comme le président Assad l’a fait dans des circonstances comparables. Cela présagerait néanmoins d’une conclusion similaire : un conflit prolongé, qui pourrait faire plonger le pays dans une crise humanitaire parmi les pires au monde.

Dans tous les cas, personne ne devrait espérer voir la Russie lancer une intervention militaire en soutien à Maduro, comme ce fut le cas pour Assad. La Russie n’a pas les moyens de maintenir des lignes logistiques trans-océaniques nécessaires à un tel tour de force : les USA disposent en effet du contrôle maritime et aérien de toutes les zones de cet espace. L’action la plus importante que la Russie pourrait mener serait de distribuer en urgence divers systèmes d’armement, chose qui n’a de sens que face à une agression armée conventionnelle ; l’impact en serait quasi nul face aux menaces hybrides que posent la Révolution de couleur et le terrorisme urbain. Toute rhétorique mise à part, le seul réel intérêt qu’a la Russie au Venezuela réside dans les remboursements des milliards de dollars de prêts qu’elle a consentis au pays, ainsi que le respect par Caracas des accords énergétiques et militaires déjà signés avec Moscou. La Russie subirait sans aucun doute un contrecoup financier si l’opération de changement de régime étasunienne réussissait, et que les « autorités » instituées à l’issue du coup d’État décidaient l’annulation de ces accords. Pour ces raisons, la Russie pourrait en venir à « rechercher un compromis pragmatique » avec les « rebelles » si ceux-ci étaient sur le point de l’emporter.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Vincent pour le Saker Francophone

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