Par Alastair Crooke – Le 30 octobre 2026 – Source Conflicts Forum
The Atlantic, le 23 octobre, publiait un profil du chef de la CIA, John Ratcliffe. Son sous-titre contient le “récit” le plus significatif de l’article : « Le directeur de la CIA, John Ratcliffe, dirige une agence qui est en guerre contre la Russie, pendant que Trump se montre aimable avec Poutine ».
L’article de The Atlantic ne cache pas son objectif. Il s’agit de présenter Ratcliffe comme un professionnel impartial qui connait parfaitement les subtilités de la guerre en Ukraine. Et qui les explique « telles qu’elles sont » au président, laissant ce dernier décider des options.
Ce panégyrique de Ratcliffe publié par The Atlantic cache cependant des questions de fond sur la probité des analyses de la CIA ; leur impact sur la politique ; et la mesure dans laquelle la pure excitation de l’action secrète militarisée entrave inévitablement les rapports analytiques qui lui sont contraires. L’analyse ne correspond pas à la réalité.
Les services de renseignements ne sont jamais totalement objectifs. Et leur professionnalisme repose en grande partie sur l’état d’esprit ambiant, qui peut changer – et changera.
À titre d’exemple, un ancien chef de la division de recherche et d’analyse du renseignement militaire de Tsahal, le général Itai Brun, a averti que l’incapacité d’Israël à reconnaître ce que le Hamas planifiait pour le 7 octobre résultait, non pas d’un manque d’informations, mais d’un échec de culture et d’approche :
« Même après l’attaque [du 7 octobre], les services de renseignement n’ont pas intériorisé que le Hamas croyait qu’il pouvait réussir … L’ensemble du réseau de renseignement militaire n’écoutait pas, car il était convaincu qu’il savait … Il ne pouvait pas accepter la possibilité qu’il puisse se tromper ».
C’est la « culture ».
Ainsi, en ce qui concerne la “culture”, deux points ressortent de l’article de The Atlantic : Premièrement, l’article laisse entendre que Ratcliffe est perçu par son personnel comme « lucide sur la menace que la Russie représente non seulement pour l’Ukraine mais aussi pour les États-Unis et ses alliés« . Suggérant que Radcliffe voit la Russie comme un éternel ennemi de l’Occident. Deuxièmement, l’article souligne que la CIA « dirige les choses » en Ukraine et que son aile paramilitaire, l’aile d’action secrète, est ravie d’être autant occupée.
Comme le souligne Larry Johnson, un ancien responsable de la CIA :
“La CIA aide l’Ukraine à éliminer la capacité de raffinage russe. Les prix du diesel montent en flèche. Ensuite … en plein pourparlers de paix à Miami … Le président [Trump] annonce un accord pour que la Russie vende son diesel sur le marché mondial … Ainsi, les États-Unis simultanément paient pour détruire la production russe de diesel et supplient la Russie de lui vendre plus de diesel. Difficile de concevoir une politique plus incohérente”.
L’article de The Atlantic donne du crédit à ce qui a longtemps été supposé ; que les tentatives de Trump d’obtenir un « accord » avec la Russie (plus récemment en important du diesel russe en Amérique pour faire baisser le prix des élections de mi-mandat) sont une tromperie destinée à persuader Moscou de conclure un accord (défavorable, dans l’optique du Kremlin) avec Trump.
C’est une tromperie parce que la CIA poursuit sa propre guerre secrète (militaire) contre la Russie. Armée des informations fournies par la CIA, l’armée ukrainienne lance des frappes au plus profond de la Russie. Les satellites espions américains avertissent rapidement l’Ukraine de l’arrivée de missiles russes ; les renseignements américains identifient les cibles au plus profond de la Russie ; les satellites américains gèrent le réseau d’alerte de défense aérienne de l’Ukraine – et les officiers américains “dirigent les choses” sur le terrain, a déclaré un officier de la CIA à The Atlantic. Et son aile secrète est « enthousiasmé » par ses succès.
Les récents « bruits » concernant Starlink (le réseau Starlink a-t-il été activé ou a-t-il été ralenti ?) met en évidence de plus en plus clairement le dysfonctionnement inhérent à la contradiction institutionnelle américaine soulignée par le sous-titre de The Atlantic : « Ratcliffe persiste avec sa guerre de missiles contre la Russie pendant que Trump se montre gentil avec Poutine« .
Trump, d’une part, annonce un accord pour que la Russie vende son diesel sur le marché mondial ; la CIA, d’autre part, facilite activement les frappes ukrainiennes sur les raffineries russes (en moyenne, note The Atlantic, une fois tous les trois jours).
Clairement – quelle que soit la raison en coulisse – Trump ne choisit pas (ou ne peut pas choisir) d’exercer un contrôle sur la CIA. (Il pourrait annuler toutes les « Conclusions présidentielles » précédentes qui encadrent légalement ce que la CIA peut et ne peut pas faire et pourrait les remplacer par ses propres conclusions).
Tout ce que Trump a pu faire pour faire avancer son prétendu « accord de paix » a été de suspendre les communications Starlink et le partage de renseignements, ad interim, jusqu’à ce que Zelensky accepte d’arrêter de frapper les raffineries de carburant russes. La tempête fut terminée en quelques jours ; Starlink a été réactivé.
Comment devrions-nous analyser ces événements ? De toute évidence, l’État profond ne veut pas que « la CIA arrête de faire ce qu’elle fait« .
Les dirigeants russes comprennent-ils ce qui se trame avec la tromperie douce de Trump qui vise à apaiser la circonscription MAGA à la maison, alors que la CIA “est devenue trop douée à nuire à la Russie, au goût de Trump” ?
Le président Poutine, bien sûr, comprend parfaitement. C’est pourquoi la politique russe a pivoté vers une stratégie au niveau opérationnel visant à détruire l’infrastructure militairement utile de l’Ukraine, bannissant ainsi le spectre d’une attaque potentielle par l’ouest de la Russie pendant au moins une génération, peut-être plus. Comme le souligne Dmitri Trenin :
L’armée russe a lancé sa propre [campagne], abandonnant une partie de sa retenue auto-imposée … frappant les cibles qu’elle avait jusqu’ici évitées … [comme] un moyen “d’escalader pour désamorcer” – six à neuf mois de guerre aérienne intense en combinaison avec des avancées sur le terrain qui pourraient mettre fin au conflit.
La résilience éprouvée de la Russie dans cette guerre est supérieure à celle de l’Ukraine en termes matériels et à celle de l’Europe en termes non matériels, ce qui déterminera probablement ce qui se passera à l’avenir.
La question est plutôt de savoir si la CIA comprend ? Ou est-ce sur le modèle décrit par le général israélien Itai Brun (ci-dessus) que la CIA « sait » que la Russie perd. Et que la CIA “n’écoute pas, parce qu’elle est convaincue qu’elle sait déjà”. Encore The Atlantic : « Personne ne connaît mieux l’état de la guerre et ses enjeux que les officiers de la CIA qui travaillent en Ukraine et surveillent le combat depuis leur quartier général ».
Et les Européens, écoutent-ils ? Non plus, pas pour le moment. Le déni de certains membres de la classe politique peut être en train de se fissurer, mais reste néanmoins largement intact – principalement parce qu’aucun dirigeant européen n’a de plan réalisable pour mettre fin au foutoir qu’est l’Ukraine. Et, en même temps, aucun dirigeant européen ne sait comment l’UE peut financer l’Ukraine et sa guerre sans faire s’effondrer l’architecture financière même qui sous-tend l’Europe « libérale ».
Pourtant, ils comprendront bientôt pourquoi l’Europe est financièrement « fauchée » – la dette publique de la zone euro a augmenté de près de 492 milliards d’euros en seulement six mois. La dette de la France a atteint 119,1% du PIB, tandis que celle de l’Italie approche les 140%. La croissance économique ralentit, le chômage a augmenté, la confiance des consommateurs diminue et la BCE a déjà commencé à relever ses taux d’intérêt.
Il n’y a « aucun moyen » que l’Europe puisse cracher les 155 milliards de dollars supplémentaires que Zelensky réclame à l’Europe – d’autant plus que l’UE paie encore les versements du prêt de 90 milliards d’euros pour l’Ukraine qui était censé « aider à couvrir le financement jusqu’à la fin de 2027« .
La Russie est très consciente de la fracture de l’Europe. Comme Timofey Bordachev l’a dit crument à Valdai, « l’Europe occidentale s’effondre » :
Les troubles qui secouent plusieurs pays européens marquent une nouvelle phase de la crise systémique du continent … [reflétant] la convergence de deux problèmes à long terme qu’une grande partie de l’establishment politique européen s’est avérée incapable de résoudre. Le premier est l’épuisement du modèle socio-économique qui a soutenu la prospérité de l’Europe occidentale. Le second est l’absence depuis longtemps de souveraineté véritable de l’Europe occidentale … La [fonction] pratique de l’alliance [dirigée par les États-Unis] a été de préserver l’ordre politique existant. La transformation de cet ordre nécessiterait une réévaluation des relations avec Washington et une telle indépendance est quelque chose que ces gouvernements européens ne veulent pas, ou ne peuvent pas, envisager, depuis longtemps.
Alastair Crooke
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.