Russie : la Nation profonde


2015-05-21_11h17_05Par Moon of Alabama − Le 16 février 2019

Dans un essai récemment publié, un conseiller proche de Vladimir Poutine décrit le système de gouvernance en Russie. Cela contraste avec la vision « occidentale » habituelle de l’État russe « autocratique ».

Les médias américains décrivent souvent la Russie comme un État vertical, dirigé par les caprices d’un homme. Ils citent des chercheurs occidentaux rémunérés pour soutenir cette position. Un exemple est cette colonne dans le Washington Post de vendredi :

Pourquoi la Russie ne regrette plus son invasion de l'Afghanistan
 
« Poutine est en train de réévaluer l'histoire pour plaider en faveur de ses aventures à l'étranger. »

Le 15 février 1989, les derniers soldats de l’armée soviétique ont quitté l’Afghanistan. Plus tard cette année-là, le Congrès des députés du peuple de l’URSS adopta une résolution condamnant la guerre :

À présent, cependant, le gouvernement russe envisage d’annuler ce verdict antérieur, la Douma devant approuver une résolution réévaluant officiellement l’intervention qui s’est déroulée dans le respect du droit international et dans l’intérêt de l’URSS.

Les auteurs attribuent le mouvement au président russe et affirment qu’il le fait pour justifier les engagements de la Russie dans les guerres actuelles :

Le Kremlin est en train de réécrire l'histoire pour se justifier rétrospectivement en Ukraine et en Syrie alors qu'il cherche à retrouver son statut de puissance mondiale. ...

Pour éviter une opposition interne, [Moscou] ne peut permettre au public de percevoir la Syrie à travers le prisme de l'expérience afghane. Poutine et ses alliés ont décidé de s'attaquer de front à ce problème en réinterprétant cette expérience. ...

C’est la raison pour laquelle peut-être Poutine et les législateurs russes célèbrent le poignant anniversaire du retrait de l’Union soviétique d’Afghanistan en essayant de donner un sens à cette longue guerre, qui n'en a aucun.

Cet article est typique de la représentation négative de la Russie et de son dirigeant élu. Chaque geste dans les entrailles de la Fédération de Russie est, sans aucune preuve, attribué à son président et à ses motivations toujours néfastes.

C’est aussi complètement faux. La nouvelle résolution dont il est question n’a jamais été mise aux voix :

Très attendu, le projet de loi de la Douma sur l'Afghanistan devait à nouveau être présenté pour examen final cette semaine, et signé par M. Poutine à temps pour l'anniversaire de ce jour. De manière inattendue, cependant, le projet de loi a disparu à la dernière minute, des initiés citant l’absence d’accord sur un projet final.
 
Vendredi, Frants Klintsevich [auteur de la loi] a confirmé à The Independent que son initiative n'avait pas reçu le « soutien nécessaire ». Il a blâmé des problèmes de rédaction, disant que le projet de loi avait été renvoyé pour amendements, et qu'il « pourrait, ou pas être » ressuscité, ajoutant : « Nous continuerons à nous battre pour cela. Je ne sais pas si nous réussirons. »

La résolution, qui selon le Washington Post est motivée par le besoin de Poutine de justifier les interventions actuelles, n’a pas été avancée du tout par Poutine. C’est le Kremlin qui l’a bloqué. Comment cela s’accorde-t-il avec les motifs présumés qu’il évoque ?

L’opinion « occidentale » sur la guerre soviétique en Afghanistan, la « guerre sans signification perdue de longue date », est qu’elle a été catastrophique pour l’Union soviétique et a conduit à sa disparition. Ce point de vue est faux. La guerre n’était ni dénuée de sens, ni perdue.

La guerre était considérée comme stratégiquement nécessaire pour empêcher les islamistes fondamentalistes, financés par les États-Unis, de pénétrer dans les républiques du sud de l’Union soviétique. Lorsque l’armée soviétique s’est retirée de l’Afghanistan, elle a laissé derrière elle une armée afghane bien équipée et compétente. Le gouvernement afghan a pu résister aux États-Unis. Il ne s’est effondré qu’après la fin du soutien financier de la Russie.

La taille et le coût relatif de la guerre en Afghanistan et de son impact intérieur en Union soviétique ne représentaient qu’un tiers de l’ampleur et de l’impact de la guerre américaine au Vietnam. La guerre n’a pas détruit les États-Unis et la guerre soviétique en Afghanistan n’a pas détruit l’Union soviétique. Les raisons de la disparition étaient la rigidité idéologique et la crise du leadership.

Ces problèmes sont maintenant résolus.

Lundi dernier, Vladislav Surkov, un proche collaborateur de Poutine, a publié un essai fondamental sur la nature du gouvernement russe : Pourquoi l’État de Poutine va durer après lui 

L’essai intentionnellement provocateur est essentiel pour comprendre ce qui motive la nouvelle Russie et pourquoi elle fonctionne si bien.

Vladislav Surkov

« Il semble seulement que nous ayons le choix. » est sa première phrase. L’illusion d’avoir un choix n’est qu’une astuce du mode de vie occidental et de la démocratie occidentale, écrit Surkov. Après le désastre social et économique des années 1990, la Russie s’est désintéressée d’un tel système. En conséquence :

La Russie a cessé de s’effondrer, elle a commencé à se redresser et est revenue à sa seule condition naturelle : une grande communauté de nations en pleine croissance qui rassemble des terres. L’histoire du monde n’a pas attribué à notre pays un rôle humble et elle ne nous permet pas de sortir de la scène mondiale ou de rester silencieux au sein de la communauté des nations ; elle ne nous promet pas de repos et elle prédétermine le caractère difficile de notre gouvernance.

La Russie a mis en place un nouveau système de gouvernance, a déclaré Surkov. Mais il n’a pas encore atteint sa pleine capacité :

La grande machine politique de Poutine ne fait que commencer et se préparer à un travail long, difficile et intéressant. Son engagement à pleine puissance est encore loin devant nous et la Russie restera dans de nombreuses années le gouvernement de Poutine, tout comme la France contemporaine se nomme toujours la Cinquième République de De Gaulle, ...

Il souligne que la Russie – voir le discours de Poutine à Munich en 2007 – a très tôt mis en garde contre les dangers de la mondialisation et de la libéralisation dirigées par les États-Unis qui tentent de supprimer l’État-nation.

Sa description du système de gouvernance « occidental » va droit au but :

Personne ne croit plus aux bonnes intentions des politiciens publics. Ils sont enviés et sont donc considérés comme corrompus, astucieux, ou simplement scélérats. Des séries politiques populaires, telles que « The Boss » et « The House of Cards », décrivent en conséquence des scènes troubles du quotidien de l’establishment.

Une crapule ne doit pas être autorisée à aller trop loin pour la simple raison qu'elle est une crapule. Mais quand - nous supposons - que tout autour de nous il n'y a que des scélérats, nous sommes obligés d'utiliser des scélérats pour contenir d'autres scélérats. De même qu'on enlève une cale en utilisant une autre cale, on déloge un scélérat en utilisant un autre scélérat… Il existe un large choix de scélérats et de règles obscures conçues pour que leurs batailles donnent une sorte de match nul. C'est ainsi que se crée un système de freins et contrepoids avantageux : un équilibre dynamique de la méchanceté, une balance de l'avidité, une harmonie de l'escroquerie. Mais si quelqu'un oublie qu'il s'agit simplement d'un jeu et commence à se comporter de manière dis-harmonieuse, l'État profond, toujours vigilant se précipite à la rescousse et une main invisible entraîne l'apostat dans les profondeurs glauques.

Contrairement au système occidental, la Russie n’a pas d’État profond. Sa gouvernance est ouverte, pas forcément jolie, mais tout le monde peut la voir. Il n’y a pas d’État profond en Russie, dit Surkov, il existe une nation profonde :

Avec sa masse gigantesque, la nation profonde crée une force insondable de gravitation culturelle qui unit la nation, entraîne et enracine l'élite dans la terre natale lorsqu'elle tente périodiquement de la considérer de façon cosmopolite.

Vladimir Poutine est cru dans sa fonction de dirigeant de la nation profonde parce qu’il l’écoute :

La capacité d’entendre et de comprendre la nation, de voir en elle de fond en comble et d’agir en conséquence, telle est la vertu unique et la plus importante du gouvernement de Poutine. Il répond aux besoins de la population, suit le même chemin, ce qui signifie qu’il n’est pas sujet à des tensions destructrices dues aux contre-courants de l’histoire. Cela le rend efficace et durable.

Ce système russe unique le rend supérieur :

Le modèle contemporain de l'État russe commence par la confiance et repose sur la confiance. C'est sa principale différence par rapport au modèle occidental, qui cultive la méfiance et la critique. Et c'est la source de son pouvoir.

Surkov prédit qu’il aura un grand avenir:

Notre nouvel État aura une longue et glorieuse histoire en ce nouveau siècle. Ça ne va pas casser. Il agira seul, en gagnant et en conservant des places gagnantes dans la plus haute ligue de lutte géopolitique. Tôt ou tard, tout le monde sera obligé de l'accepter, y compris tous ceux qui exigent actuellement que la Russie « change de comportement ». Parce qu'il semble seulement qu'elle ait le choix.

Poutine aurait pu signer l’essai avant sa publication. Comme dans son discours de Munich, il s’agit d’un défi lancé à la classe dirigeante occidentale. « Réveillez-vous », dit-il. « Ne comptez pas sur ces imbéciles qui nous attribuent telle ou telle motivation superficielle. Tout cela va beaucoup plus loin. »

Les analystes de la Russie occidentale écriront des tas d’articles mauvais sur l’essai de Surkov. Ils vont probablement prétendre que cela montre que Poutine a des illusions de grandeur. Pour ma part, je l’ai lu comme une description honnête de l’état naturel de la Russie.

Heureusement, nous n’avons pas besoin des « experts ». Ceux qui veulent comprendre la Russie peuvent lire l’essai eux-mêmes (en français).

Moon of Alabama 

Traduit par jj, relu par Hervé pour le Saker Francophone

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