Par Alastair Crooke – Le 18 février 2026 – Source Conflicts Forum
Nous pouvons maintenant voir plus clairement la voie choisie par l’administration Trump. À la suite du Forum de Davos et de la Conférence de Munich nous avons un peu de clarté, à la fois sur les ambitions imposantes de Trump et sur les moyens par lesquels il espère les réaliser. Il est peut-être néanmoins trop tard. Les politiques passées entravent l’avenir de l’Amérique. La Russie agissant seule ne pourra peut-être pas faire éclater la bulle de Trump, mais la Chine, la Russie et l’Iran ensemble le peuvent, et le devront.
À Munich, Marco Rubio a exposé le contexte d’une ambition impudemment impétueuse : Sa prémisse est fondée sur l’idée que la décolonisation était effectivement un sinistre complot communiste qui a détruit 500 ans d’empires occidentaux :
“Pendant cinq siècles, avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Occident s’était développé – ses missionnaires, ses pèlerins, ses soldats, ses explorateurs affluaient de ses côtes pour traverser les océans, coloniser de nouveaux continents, construire de vastes empires s’étendant à travers le monde”.
« Mais en 1945, pour la première fois depuis l’âge de Colomb, il s’est contracté. L’Europe était en ruines. La moitié vivait derrière un rideau de fer et le reste semblait bientôt suivre. Les grands empires occidentaux étaient entrés dans un déclin terminal, accéléré par des révolutions communistes impies et par des soulèvements anticoloniaux qui ont transformé le monde et drapé le marteau et la faucille rouges sur de vastes étendues de la carte dans les années suivantes”.
Son message est qu’un tel déclin anticipé était un choix, et c’est un choix que Trump refuse de faire :
“C’est ce que nous [les États-Unis et l’Europe] avons fait ensemble autrefois, et c’est ce que le président Trump et les États-Unis veulent faire à nouveau maintenant, avec vous [l’Europe]. Nous ne voulons pas être ébranlés par la culpabilité ou être les gardiens d’un déclin géré. Au lieu de cela, nous voulons une alliance qui fonce hardiment vers l’avenir. Et la seule peur que nous ayons est la peur de la honte de ne pas laisser nos nations plus fières, plus fortes et plus riches pour nos enfants”.
Là, c’est clairement énoncé : les États-Unis ont l’intention de restaurer la domination occidentale. Cet âge passé peut-être récupéré, a insisté Rubio.
“Nous l’avons fait ensemble autrefois … Nous avons défendu une grande civilisation … Nous pouvons le faire à nouveau maintenant, avec vous”. Ou nous pouvons le faire seuls. Le choix appartient à l’Europe.
Toutes les actions que les puissances impériales ont déjà faites dans le passé, Trump prévoit de les faire revivre, dans un nihilisme discordant basé sur « la loi du plus fort« . Ben Shapiro et Stephen Miller font tous deux échos à « l’ambiance » :
“Le droit international n’est que chimère. C’est absurde. Savez-vous ce qu’est vraiment le droit international ? La loi de la jungle”.
Qu’est-ce qui pourrait mettre un terme à cette ambitieuse entreprise trumpienne de renversement de la loi, ne demandant la permission à personne d’agir ? Sans autre mesure que de cultiver une Volonté de puissance à la Nietzsche. Qu’est-ce qui pourrait se mettre en travers de son chemin ?
Et bien… La Chine. La Chine, ainsi que la Russie, l’Iran et les BRICS plus largement, pourraient faire obstacle. Et comme toujours, l’orgueil, toute seule par elle-même, peut conduire à la chute. Rappelez-vous comment le secrétaire au Trésor, Bessent, a déclaré à propos de la riposte de la Chine aux taxes américaines : “Une grosse erreur … ils ont une mauvaise main … ils jouent avec une paire de deux”. Orgueil quand tu nous tient.
L’Amérique est en effet enchaînée par ses décisions passées : son biais vers un modèle économique financiarisé ; sa construction économique et politique bipolaire ; sa dépendance vis-à-vis des lignes d’approvisionnement extérieures ; sa prodigalité incontrôlée de dépenses ; sa montagne de dettes et le choix de poursuivre un modèle d’IA qui mettra au chômage de nombreuses classes moyennes occidentales, tous cela conduit à « l’échec du projet« .
Concrètement, le conflit Russo-ukrainien a été transféré aux Européens qui, comme toujours, ne présentent aucune solution politique ou sécuritaire au problème ; ils exigent simplement la poursuite d’un conflit que l’Ukraine est en train de perdre gravement. L’Ukraine devient maintenant l’albatros financier de l’Europe.
La Chine est la nouvelle cible de l’Amérique ; étrangler l’économie chinoise par la « guerre » commerciale ; un blocus naval pour étouffer ses couloirs énergétiques ; militariser la Première chaîne d’îles [entourant la Chine] ; saisir les pétroliers et détruire les lignes d’approvisionnement chinoises. Les blocus sur le Venezuela, Cuba et l’Iran sont tous liés. Si l’hégémonie du dollar ne peut être maintenue, Trump est déterminé à parvenir à la domination énergétique des États-Unis.
L’équipe Trump regorge de « faucons » anti-Chine, de faucons militaires et de faucons commerciaux. Mais la Chine sait ce que les États-Unis prévoient et s’est préparée. Pour l’instant, l’équipe Trump se concentre sur la séparation des fronts : les États-Unis ne peuvent pas combattre à la fois la Russie, la Chine et l’Iran. C’est donc « l’Iran d’abord« , puis un affaiblissement de la Russie parallèlement à un resserrement des blocus et des sièges autour de la Chine.
Michael Vlahos, qui a enseigné la guerre et la stratégie à l’US Naval War College, observe cependant que :
“La Chine représente aujourd’hui une force militaire à l’opposé de celle à laquelle étaient confrontés les États-Unis dans le Pacifique en 1941. [À cette époque], le Japon, en termes d’efficacité militaire et de taille de sa marine, [était] vraiment l’équivalent des États-Unis et de la marine américaine aujourd’hui alors que la Chine est l’équivalent des États-Unis en 1941”.
“En d’autres termes, la Chine a toute la capacité de construire et de produire des avions et des navires. Elle a 200 fois la capacité de construction navale des États-Unis. Et les États-Unis sont dans une position où, aujourd’hui, ils ne peuvent même pas entretenir et réparer les navires dont ils disposent. Si vous regardez les navires de guerre américains, ils sont couverts de rouille. C’est honteux”.
Pourtant, les États-Unis ont déjà perdu la guerre la plus conséquente, la guerre financière.
Bessent et Rubio suivent tous deux le même manuel, que l’économiste Sean Foo appelle “Les bases néoconservatrices 101” :
“La dure réalité pour Bessent (et Trump) est que l’excédent commercial de la Chine a atteint un incroyable 242 milliards de dollars au quatrième trimestre de l’année dernière, soit l’équivalent de 4.4% du PIB”.
Le revers de la médaille de ce déficit commercial américain est que si le commerce de la Chine avec les États-Unis est en baisse de plus de 20% presque chaque mois par rapport à il y a un an, avec le reste du monde (y compris l’Afrique et l’Asie) les exportations chinoises sont en hausse et en forte croissance.
Rappelons que Trump avait précédemment insisté sur le fait que la Chine serait obligée « d’avaler » les taxes douanières qu’il lui avait imposé. Ça n’est pas arrivé. Une écrasante majorité de ces taxes ont été répercutés sur les consommateurs et les importateurs américains. La Chine s’est simplement tournée vers l’exportation partout ailleurs qu’aux États-Unis. La Chine d’aujourd’hui est à la fois hautement autosuffisante et compétitive – l’Amérique n’est ni l’une ni l’autre.
Traditionnellement, les États-Unis couvrent ces déficits commerciaux de deux manières : “Soit Washington supplie la Réserve fédérale d’imprimer de l’argent, soit ils émettent plus d’actifs financiers [c’est-à-dire des bons du Trésor]”, note Foo. Normalement, le Trésor émettrait en effet des obligations ou des bons pour couvrir le déficit, mais la Chine n’achète plus ni l’un ni l’autre :
« Cela laisse les États-Unis confrontés à un déficit commercial structurel qui ajoutera 1 400 milliards de dollars au déficit annuel des États-Unis au cours de la prochaine décennie. Ce qui signifie qu’au lieu d’emprunter 1 900 milliards de dollars cette année, les États-Unis devront éventuellement emprunter 3 100 milliards de dollars jusqu’en 2036. Et cela par un emprunt annuel”.
« Ainsi, la valeur de tous ces actifs de dette (obligations américaines) s’effondre également [les taux d’intérêt augmentant]. C’est une grande raison pour laquelle les États-Unis doivent faire le tour du monde et secouer leurs alliés pour de l’argent. Il n’y a littéralement plus d’argent disponible pour réinvestir ou subventionner directement les industries. Les États-Unis sont essentiellement fauchés”.
“Tout ce que la Chine a à faire est de continuer à dégager un important excédent de sa balance commerciale et la situation de la dette américaine ne fera qu’empirer. L’excédent de la Chine ne cesse de croître car la Chine a également un contrôle sur les capitaux. L’argent gagné par Pékin reste principalement dans le pays et ils l’investissent stratégiquement ailleurs”.
« Trump, [pour le moment], survit grâce aux entreprises et aux pays étrangers qui transfèrent leur production aux États-Unis. Jusqu’à présent, il y a environ 500 milliards de dollars de promesses d’investissement de la part d’entreprises mondiales. Mais si la Chine continue de contrôler le commerce mondial, toutes ces entreprises pourraient finalement revenir sur leurs engagements”.
“La solution de Bessent est que la Chine consomme plus et vende moins au monde. Mais il y a un problème avec cette déclaration. Même si la Chine consomme plus, cela ne signifie pas qu’elle achètera plus de produits américains. Il n’y a pas une corrélation 1:1 ici. Beaucoup de marchandises que les États-Unis vendent, la Chine peut les remplacer au niveau national. Ils peuvent toujours s’approvisionner ailleurs à un prix moins cher. Il n’y a vraiment aucune urgence du côté chinois à acheter plus de choses pour soulager l’économie de Trump”.
Le cœur de la stratégie de Trump est qu’il a besoin que la Chine abandonne des parts de marché mondial afin de laisser de la place aux exportations américaines pour croître à l’échelle mondiale, mais les produits américains ne sont pas compétitifs. Par conséquent, le dollar devrait être encore dévalué pour que le secteur manufacturier américain soit capable de conquérir une plus grande part des marchés d’exportation mondiaux.
Mais la Chine est tout simplement trop compétitive, affirme Sean Foo :
“Les États-Unis sont à court de cartes à jouer, ce qui ne fait que signaler une crise plus importante du dollar, les marchés obligataires et tout le monde financier qui en découle”.
La crainte, explique Foo, est que « Trump va déprécier le dollar pour dépenser plus. Que Trump [va] augmenter les chiffres en rendant le grand gouvernement encore plus grand. Maintenant, ce qui est effrayant, c’est qu’il pourrait ne pas avoir le choix. Le marché du travail n’est pas seulement vacillant. Sous ce régime de guerre commerciale, il s’effondre carrément. C’est encore pire que ce que nous pensions tous. L’effondrement a totalisé 2,1 millions d’emplois perdus au cours des 3 dernières années. C’est encore pire que la crise du logement de 2008 qui n’avait engendré que des pertes de 1,2 million d’emplois”.
« Trump est vraiment pris dans un dilemme. Soit il bat en retraite dans sa guerre commerciale, soit il s’engage vers un dollar beaucoup plus faible et des dépenses déficitaires encore plus importantes. On sait probablement ce qu’il va faire, non ? Il dépensera, dépensera et dépensera. C’est une guerre commerciale que les États-Unis ne peuvent pas se permettre de perdre. Nous commençons à voir tout le système américain se fissurer. Cette économie hyper financiarisée ploie sous son propre poids. Et la crise la plus immédiate aujourd’hui est l’éclatement de la bulle de l’IA, risquant de multiples implosions. Il y a une raison pour laquelle 64% des Américains estiment que l’économie ne va pas bien : elle va mal. C’est la Chine qui a les cartes en main”.
L’orgueil est de croire que le marché américain est exceptionnel et que personne ne peut se permettre d’en être exclu mais c’est exactement ce que fait (délibérément) la Chine.
Alastair Crooke
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.