Pratiques néocoloniales de Paris en Afrique : l’Italie remet la France à sa place


Par Andrew Korybko – Le 1er février 2019 – Source orientalreview.org

andrew-korybkoLe premier ministre-adjoint italien, Luigi Di Maio, également dirigeant du mouvement cinq étoiles membre de la coalition populiste qui figure au gouvernement, s’en est pris à l’une des racines structurelles des migrations de masse illégales de l’Afrique vers l’Europe, en déclarant que c’est en partie à cause de « certains pays européens, comme la France, qui n’ont jamais mis fin à la colonisation de l’Afrique dans leurs esprits », et expliquant qu’« il y a des dizaines d’États africains qui subissent encore une monnaie imprimée par la France, le franc des colonies, et c’est avec cela qu’est financée la dette publique française ».

Et d’ajouter que « si la France n’avait pas les colonies en Afrique, qu’elle est en train d’appauvrir, elle serait déjà descendue au 15ème rang économique mondial ; au lieu de quoi elle continue de figurer parmi les puissances prépondérantes, en raison de ce qu’elle fait en Afrique ». La solution provocatrice et sans doute purement rhétorique de Di Maio à ce problème est que l’UE et l’ONU sanctionnent la France, chose que l’on ne verra sans doute jamais se produire, mais qui a quand même apporté à son auteur une couverture médiatique internationale.

Les cyniques pourront arguer qu’il a parlé ainsi pour assurer sa propre publicité, avant les élection du Parlement européen au mois de mai, que son allié Salvini, membre de la même coalition, s’emploie à transformer en victoire révolutionnaire de l’euro-réalisme à l’échelle du continent. Mais le fait est que les politiques de gauche responsables – différentes des libéraux obsédés par les politiques identitaires et issus de l’establishment euro-libéral, comme Macron –  comprennent qu’il est temps de s’attaquer aux racines structurelles de la pauvreté et des migrations, d’où ses critiques du Franc CFA néocolonial français et de la politique au sens large souvent décrite sous le terme « Françafrique ». L’emploi par Paris d’une diplomatie inter-élites entre le centre impérial et sa périphérie post-impériale lui a permis d’envoyer à volonté ses soldats sur place, pour protéger des intérêts commerciaux, en matières premières et en énergie, sur tout son ancien domaine colonial continental.

Le président du Burkina Faso Roch Marc Christian Kabore ; le président tchadien Idriss Deby ; le président malien Ibrahim Boubacar Keita ; le président Mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz ; le président nigérien Mahamadou Issoufou, et Macron, le 13 décembre 2017

L’extraction des richesses de ces nombreux pays en voie de développement, qui dure depuis des décennies, les a sérieusement handicapés, au point que leur pauvreté systémique devient un facteur naturel de « poussée » ; combiné au facteur économique d’« aspiration » de l’UE, il convainc de nombreuses personnes désespérées de tenter le dangereux voyage à travers la Méditerranée, pour rejoindre le continent du nord. Il ne s’agit pas de nier que des parasites et des criminels font également partie du voyage, mais qu’on devrait simplement supposer que la plupart de ces immigrés illégaux ne sont que des gens normaux, qui ne peuvent pas subsister dans leur pays d’origine, à cause des effets accumulés de la « Françafrique » qui s’empilent sur leurs têtes. La France n’aurait jamais pu imaginer que son voisin italien pourrait mener la charge anti-impérialiste contre le traitement de ses « anciennes » possessions coloniales ; voici une preuve de plus que décidément, les politiques européennes changent très rapidement, alors que les lignes de fracture euro-réaliste contre euro-libérale se décalent d’Est en Ouest.

Le présent article constitue une retranscription partielle de l’émission radiophonique context countdown, diffusée sur Radio Sputnik le 25 janvier 2019.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Vincent pour le Saker Francophone

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