Poutine a subi un revers aux élections de la Douma de Moscou mais reste encore en bonne position


Par Tony Wood – Le 10 septembre 2019 – Source Real News Network

election douma

Dans ce que beaucoup d’analystes considèrent comme un test de pouvoir pour Vladimir Poutine, les élections à Moscou ont été une sorte de revers, mais l’orientation de l’opposition vers le capitalisme sape sa propre plate-forme anticorruption nous explique Tony Wood.

GREG WILPERT : Bienvenue à Real News Network. Ici Greg Wilpert, à Baltimore.

Le président russe, Vladimir Poutine, a subi un revers dimanche aux élections législatives de la ville de Moscou. Le parti de Poutine, Russie unie, a réussi à maintenir une majorité à la Douma, remportant 26 sièges sur 45. Toutefois, auparavant, son parti contrôlait 38 sièges. Le grand vainqueur de l’élection a été le Parti communiste, qui a porté sa représentation de 5 à 13 sièges.

Le politicien de l’opposition, Alexei Navalny, qui est devenu très célèbre en Occident et en Russie pour sa croisade contre la corruption et son emprisonnement récent de 30 jours, a dû exhorter les électeurs à voter de manière stratégique lorsque les candidats de son propre parti ont été disqualifiés du scrutin. Emilia Slabunova, dirigeante du parti libéral Iabloko, a déclaré ce qui suit après le vote :

Tout nous dit que nous devons changer le système électoral le plus tôt possible, et c'est la première étape à partir de laquelle la réforme du système politique va commencer.

GREG WILPERT : Tony Wood se joint à nous maintenant pour discuter du résultat des élections et de ce que cela signifie pour Poutine. Il est membre du comité de rédaction de la New Left Review, et son dernier livre est Russia Without Putin : Money, Power, and the Myths of the New Cold War. Merci de te joindre à nous, Tony.

TONY WOOD : Merci de m’avoir invité, Greg.

GREG WILPERT : Ainsi, le parti Russie unie de Poutine n’a pas seulement maintenu sa nette majorité à la Douma de Moscou, mais son parti a également remporté 16 postes de gouverneurs. Cependant, la plupart des reportages des médias, du moins dans les médias occidentaux, présentent les résultats comme une défaite pour Poutine en raison des résultats à la Douma à Moscou. Comment interprétez-vous ce résultat ?

TONY WOOD : Je pense qu’il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un recul important. Tout cela remonte au début de l’été lorsque les autorités de la ville de Moscou ont essayé d’empêcher plusieurs candidats de l’opposition de se présenter, ce qui a marqué le début de la campagne de Navanly pour un vote tactique. Il sera évidemment très difficile de faire la distinction entre la proportion des votes reçus par les candidats de l’opposition attribuable au vote tactique et celle attribuable à l’insatisfaction générale des électeurs ou à leur réel soutien à ces partis. Mais d’un autre côté, je pense qu’étant donné que le parti Russie unie aspire à une sorte de contrôle total du système politique, avoir près de la moitié des sièges à l’assemblée municipale occupés par l’un ou l’autre parti d’opposition est un véritable revers.

L’autre revers important, je pense, c’est que bon nombre de ces candidats qui vont officiellement faire partie de la coalition Russie unie au parlement de la ville ont dû se présenter comme indépendants parce que l’image publique de ce parti est si mauvaise qu’il est bien préférable pour eux d’être élus comme indépendants puis de s’associer à Russie unie une fois qu’ils auront gagné. Donc, en fait, si vous regardez le nombre de candidats qui ont gagné en se présentant comme candidats de Russie unie, c’est un nombre encore plus petit.

Et je suppose que le troisième revers important que cela illustre, au moins à Moscou, est que le chef du parti Russie unie à Moscou, Andrei Metelsky, a perdu son propre siège. Le chef du parti au pouvoir ne pourra donc pas être réélu lors d’une élection municipale, ce qui laisse entendre que toutes les ressources que le parti au pouvoir a utilisé n’ont pas vraiment fait l’affaire à Moscou, et je pense qu’ils vont s’en inquiéter légèrement.

GREG WILPERT : Le Parti communiste, comme je l’ai mentionné, s’en est assez bien tiré. Est-ce un signe que les communistes sont en train de faire un retour en force et qu’ils se développent en Russie ? Ou s’agit-il plutôt d’une conséquence de l’absence d’autres options politiques puisque le parti de Navalny, Russie du futur, a été exclu de cette course ?

TONY WOOD : Je pense que c’est la deuxième de ces deux options qui est la bonne. Je veux dire, une chose à garder à l’esprit est que non seulement Russie unie, mais l’ensemble du système politique, est géré très étroitement par le Kremlin. Il y a donc ce qu’on appelle les « partis d’opposition au système ». C’est-à-dire les partis qui sont officiellement autorisés à faire partie de l’opposition. L’un d’eux est le Parti communiste, un autre est un parti appelé Une Russie juste, Spravedlivaya Rossiya, et ils se sont engagés à gagner des sièges ici et là. Donc, ce que le vote tactique a fait, c’est simplement augmenter les totaux pour ces partis d’opposition autorisés.

Ce qui va donc être intéressant à observer au cours des prochains mois, c’est dans quelle mesure ces partis d’opposition fictifs vont devoir jouer un rôle d’opposition, compte tenu du degré de soutien populaire qu’ils ont obtenu, ou s’ils vont devoir essayer de gérer la situation en s’opposant au gouvernement sans vraiment s’y opposer. Et je pense que c’est là que le compromis se fera au cours des prochains mois, et ce qui sera intéressant à voir c’est la mesure dans laquelle les mobilisations de rue, les actions extraparlementaires, continueront comme moyen d’essayer de pousser ces faux partis d’opposition à devenir une véritable opposition. Mais cela reste à voir.

GREG WILPERT : Alexei Navalny, qui est peut-être le politicien russe de l’opposition le plus connu, du moins à l’extérieur de la Russie, a mené une croisade contre la corruption, une question qui semble unir à peu près tout le monde dans le spectre politique russe puisque c’est un problème si évident en Russie. Mais vous avez récemment écrit un article pour Le Monde diplomatique intitulé « Les milliardaires russes appointés », dans lequel vous remettez en question l’efficacité de cette tactique. C’est-à-dire que vous reconnaissez que la corruption est un problème grave, mais que la façon dont Navalny et d’autres en parlent masque à quel point elle est profondément ancrée dans le système politique et économique de la Russie. Expliquez-nous ce que vous entendez par là.

TONY WOOD : Eh bien, je pense que l’un des principaux motifs, si vous voulez, de la politique de Navalny a été que « nous devons nous débarrasser de ce parti corrompu ». Il appelle ça une réunion d’escrocs et de voleurs. Il ne fait aucun doute que c’est un message public efficace parce que beaucoup de ces gens sont apparemment très corrompus. Il y a beaucoup de ressources qui sortent du pays pour acheter des villas en Toscane et tout ce genre de choses. C’est donc pour cette raison que le message a une résonance.

Mais ma critique de ce message est que cette analyse de la raison pour laquelle les choses sont telles qu’elles sont n’est pas suffisante. Le problème des critiques de Navalny est qu’elles laissent entendre qu’il y a un capitalisme parfaitement normal, fonctionnel et bénéfique sous cette structure tordue qui s’y ajoute, alors que ma propre vision du développement de la Russie post-soviétique est que la corruption fait partie intégrante de la forme de capitalisme que connaît la Russie ; qu’il y a cette confusion des domaines de l’État et du monde des affaires depuis l’époque d’Eltsine, et que toute tentative pour éliminer la corruption doit tenir compte de la nature fondamentale du système. Il ne peut y avoir de continuation du capitalisme contemporain en Russie sans une certaine forme de corruption de la part de quiconque est au pouvoir.

Donc, dans la mesure où le programme de Navalny ne promet pas ce genre de transformation systémique, ses effets réels sur la corruption seront en fin de compte limités. C’est mon argument, mais j’admets que c’est une tâche très ardue pour Navalny ou pour tout autre mouvement de s’y attaquer immédiatement.

GREG WILPERT : Et quel rôle joue l’Occident dans tout cela, le cas échéant ? Je veux dire, est-ce que cela encourage vraiment le système en Russie ou est-ce qu’il contribue à le miner ? Et ensuite, dans quel but ?

TONY WOOD: C’est une bonne question. Je pense que le but est de faire de tout revers mineur du régime de Poutine une situation d’urgence. Comme vous l’avez mentionné, l’analyse des médias occidentaux sur ce sujet est que c’est une sorte de revers majeur pour Poutine. Et comme je l’ai dit, c’est certainement un revers, mais ce n’est pas une crise pour le régime. Ce n’est pas comme s’ils allaient être chassés du pouvoir de sitôt ou même renversés par un quelconque mouvement populaire. Ce n’est pas en vue.

Et je dirais qu’il faut raison garder. C’est un résultat significatif à Moscou, mais le taux de participation à ces élections est à mon avis très faible. C’est 22%, ce qui est en quelque sorte conforme au dernier tour des élections municipales en 2014. Il n’y a donc pas eu d’augmentation massive de la participation électorale, de la participation du public à la vie politique, ou du moins pas un gain assez important pour que cela devienne vraiment un défi systémique.

Je verrais donc cela davantage comme une sorte d’évènement mineur, mais le régime va certainement le considérer comme un symptôme alarmant, et les médias occidentaux veulent aussi l’interpréter comme une crise plus profonde pour le régime qu’elle ne l’est réellement. Je pense donc que le rôle de l’Occident n’est pas nécessairement constructif dans la mesure où il encourage le régime lui-même à amplifier l’ampleur de la crise, ce qui entraînera malheureusement des mesures plus répressives.

GREG WILPERT : D’accord. Eh bien, nous allons en rester là pour l’instant, mais nous allons continuer à suivre la situation. Je parlais avec Tony Wood, auteur du livre Russia Without Putin, récemment publié. Merci encore, Tony, de t’être joint à nous aujourd’hui.

Tout le plaisir est pour moi, Greg. Je te remercie.

Tony Wood

Note du Saker Francophone

Greg Wilpert est un universitaire américain, spécialiste du Vénézuéla et supporter de Hugo Chavez. Il n'a peut être pas tout compris du jeu politique en Russie et du rôle de Navalny qui n'a aucune légitimité ni assise populaire en Russie autre que l'aide fourni par l'occident pour s'en servir comme cheval de Troie pour peser sur la population russe avec l'aide d'une 5ème colonne moscovite qui voudrait tant se faire une place au soleil occidental. Cela n'enlève rien au fait qu'il y a une usure du pouvoir de Russie Unie et que des affaires de corruption bien réelle éclatent régulièrement.

Traduit par Wayan, relu par Olivier pour le Saker Francophone

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