Le Tchad est-il en train de perdre le contrôle du pivot de l’Afrique centrale ?


Par Andrew Korybko – Le 24 mars 2019 – Source eurasiafuture.com

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L’État du Tchad, constituant un pivot géostratégique au centre de l’Afrique, est en train de perdre dangereusement le contrôle de la région, et ce malgré le fait que son armée constitue encore l’une des plus puissantes d’Afrique. Le pays a subi vendredi dernier [le 22 mars 2019] les attaques les plus meurtrières jamais lancées par Boko Haram ; on comprend pourquoi le gouvernement d’Idriss Déby, dirigeant au long cours, est obligé de rester un protectorat franco-sioniste pour assurer sa propre subsistance. Mais même ainsi, il pourrait ne pas tenir face à la vague de changement qui s’est levée sur la région.

Idriss Déby, le président du Tchad
Idriss Déby, le président du Tchad

Boko Haram réplique

Vendredi dernier, Boko Haram a effrontément infligé son attaque la plus mortelle jamais observée à l’armée tchadienne, provoquant la mort de 23 soldats sur les berges Nord-Est du lac Tchad ; Idriss Déby, dirigeant au long cours du Tchad, a remplacé en réponse son chef d’État-major et deux de ses adjoints. La majorité des observateurs mondiaux s’accordait jusqu’alors à supposer que le groupe terroriste régional avait été vaincu après une offensive multinationale des quatre pays de la région du lac Tchad au cours des quelques années écoulées ; mais l’organisation reste très vivace et plus dangereuse que jamais, comme le prouvent les événements récent au Tchad ainsi qu’au Niger voisin. On peut s’en étonner, le Tchad étant réputé pour son armée, qui constitue l’une des plus puissantes du continent africain, et qui se montre capable de projeter sa puissance très loin à l’Ouest, jusqu’au Mali comme dans le cadre de l’« Opération Barkhane » organisée par la France au Sahel : on se demande si cet État, jouant le rôle de pivot géostratégique en Afrique centrale, n’est pas en fin de compte en train de perdre le contrôle de la région.

Que de différences en 10 années !

L’état de la sécurité de la région était fort différent il y a 10 ans de ce qu’il est devenu aujourd’hui. On avait fini par désamorcer la Guerre hybride entre États dans la région soudanaise du Darfour, et les bords Nord et Sud du Tchad se trouvaient sécurisés par les hommes forts respectifs de Libye et de République centrafricaine, Kadhafi et Bozize, tous deux au pouvoir dans leur pays de longue date. Le Cameroun, fonctionnant comme couloir énergétique et commercial entre le Tchad et le reste du monde, se montrait stable sous le règne alors incontesté de son président Biya, et Boko Haram n’inquiétait sérieusement ni le Niger, ni le Nigeria à l’époque.

Tout cela a changé du tout au tout. Le Soudan se voit déstabilisé de l’intérieur par une Guerre hybride en couvaison, et la Libye est devenue un État failli, havre de paix pour les groupes rebelles tchadiens depuis la guerre de l’OTAN de 2011 qui l’a dévastée, même si à présent le général Haftar restaure peu à peu la stabilité sur son territoire. La République centrafricaine émerge de son statut d’État failli, qu’elle a connu au cours des 5 dernières années, mais la Russie y a pris la place de la France, qui est restée le parrain du Tchad. Quant au Cameroun, il connaît un état officieux de guerre civile, cependant que les frontières du Niger et du Nigeria se sont transformées en champs de bataille très disputés face à Boko Haram.

Le protectorat franco-sioniste

Dans le contexte des nombreux changements de régimes non-mus par des élections qui se sont déroulés sur le continent au cours de la décennie écoulée (le « Printemps africain ») et de l’environnement détérioré en matière de sécurité à sa périphérie (tant du fait de défis non conventionnels comme l’apparition de rebelles/terroristes que de défis stratégiques généraux comme les Guerres hybrides et l’influence grandissante de la Russie en République centrafricaine et au Soudan), il n’est pas surprenant que le Tchad s’accroche encore plus à son parrain français, et en demande l’appui militaire de temps à autre. Paris est déjà intervenue par le passé dans le pays pour y soutenir ses mandataires politiques aux périodes importantes ; le mandataire de Paris actuellement en place est Déby, et ce depuis son coup d’État de 1990. Depuis lors, la France a étendu son parrainage à l’ensemble de l’armée tchadienne.

Reste que la politique néo-impériale de la Françafrique connaît une pression inédite, après avoir été mise stratégiquement en défaut par la Russie en République centrafricaine. La Françafrique se voit également défiée sérieusement par les menaces terroristes montantes en Afrique de l’Ouest (principalement au Mali), en retour direct de la guerre de l’OTAN de 2011 contre la Libye ; et ces menaces terroristes sont en train de se propager au Burkina Faso et au delà. Cela pourrait expliquer que Déby recherche l’assistance en sécurité de la part d’« Israël », en échange de quoi il accepte de rentrer sous son influence. Le pays, majoritairement de confession musulmane, est donc sorti des rangs de l’« Oummah » en recevant les « Israéliens » en début d’année, et en signant plusieurs contrats en matière de sécurité, de renseignements et autres avec eux. De toute évidence, la foi de Déby dans les débouchés à long terme de la Françafrique n’est pas aveugle, et l’homme fait le pari que son gouvernement aura de meilleures chances de survie en se positionnant plutôt comme protectorat franco-sioniste.

Scénarios de déstabilisation

Mais même avec le soutien de la France et d’« Israël », Déby pourrait échouer à sortir par le haut de la vague de changement qui s’est levée dans la région : l’assistance militaire étrangère pourrait ne pas suffire à répondre aux défis multiples auxquels le Tchad pourrait se voir très prochainement confronté. Même en mettant à part la menace sérieuse posée par Boko Haram – et les incursions de plus en plus osées que l’organisation pratique de plus en plus près de la capitale tchadienne – trois scénarios interconnectés sont à distinguer, qui pourraient catalyser un « changement de régime organisé ». J’avais évoqué certains de ces scénarios il y a deux ans, dans mon analyse de Guerre hybride pour le Tchad. Il s’agit de la dégradation du statut de la Guerre hybride au Cameroun, de la création d’un mouvement de Révolution de couleur (en particulier sous une optique d’« affrontement entre civilisations » Nord-Sud Chrétien-Musulman), et d’un « coup d’État profond ».

Le Tchad est en effet entièrement sous dépendance du Cameroun pour ses échanges avec le monde extérieur, si bien que la détérioration de la situation de ce dernier pays pourrait bien amener à une rupture des flux commerciaux (en particulier si des désordres de type Révolution de couleur paralysent les principaux ports camerounais), qui ferait immédiatement monter en flèche les prix dans l’État enclavé du Tchad, qui est déjà considéré comme l’un des États les plus pauvres du monde. S’ensuivraient naturellement des manifestations, qui pourraient rapidement muter en Révolution de couleur, surtout si l’État sur-réagit en provoquant des morts, et pointe du doigt certaines communautés ethno-religieuses comme devant être punies. Dans le pire des cas, on assisterait à une spirale d’instabilité rapide, potentiellement accélérée par une hausse des attaques rebelles de la part de Boko Haram au même moment, et l’« État profond » tchadien pourrait en conclure que les intérêts de la nation seraient mieux servis par la mise en œuvre d’une « transition organisée » au plus haut de l’État, ciblant le dirigeant âgé, un peu comme on y assiste ces jours-ci en Algérie et potentiellement également au Soudan.

Conclusion

Quels que soient les événements à venir dans le futur proche, le Tchad se retrouve dans l’environnement régional le plus difficile en matière de sécurité qu’il ait jamais connu, surtout après les attaques particulièrement osées de Boko Haram vendredi dernier. Le statut de facto de protectorat franco-sioniste du pays pourrait suffire à répondre à la plupart des menaces conventionnelles ou non-conventionnelles, mais ne serait que de peu d’utilité à protéger l’État si la ligne de vie camerounaise se voyait brutalement brisée par une aggravation de la Guerre hybride subie par l’État voisin. Les conséquences en chaîne qui pourraient résulter de cette rupture pourraient suffire à déclencher un changement superficiel dans le pays, mais on peut douter que la « transition organisée » qui en résulterait au plus haut de l’État modifierait significativement le système tchadien, ou remettrait en cause les influences de la France ou d’« Israël » dans le pays. On verrait sans doute le Tchad perdre le contrôle de l’espace pivot Centrafricain, et recentrer son attention sur sa situation intérieure. Dès lors, l’équilibre des puissances régionales pourrait se voir altéré de manière imprévisible.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Vincent pour le Saker Francophone

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