Le Royaume-Uni suivra-t-il l’exemple russe en interdisant à ses parlementaires tout placement financier à l’étranger?


Par Andrew Korybko – Le 1er mai 2019 – Source eurasiafuture.com

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Il faut applaudir le Royaume-Uni s’il suit l’exemple russe et interdit à ses parlementaires de détenir des actifs financiers étrangers, mais cette décision pourrait être totalement contre-productive si elle ne concerne pas tous les pays étrangers, et ne cible que la Russie et la Chine.

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Le Sunday Times a publié un article ce week-end, signalant que Londres envisageait de faire voter une loi interdisant le soi-disant « argent rouge » de Russie et de Chine : il s’agit du terme alarmiste choisi par les médias dominants pour décrire les actifs financiers détenus par des parlementaires auprès des deux grandes puissances rivales. Le gouvernement britannique estime que ces placements pourraient constituer une menace en matière de sécurité, mettant les fonctionnaires et officiels sous l’influence de puissances étrangères. Sur le principe, interdire aux parlementaires de détenir tout actif financier étranger apparaît comme une mesure prudente, que la Russie a elle-même appliquée à la mi-2013, de crainte de voir ses législateurs subir du chantage de la part des gouvernements, principalement occidentaux, hébergeant leurs investissements, et donc se montrer plus loyaux à une puissance étrangère qu’à leur propre pays. « Nationaliser » les élites peut donc être vu comme la seule solution possible en vue de désamorcer de manière préventive ce scénario noir, que la Russie avait donc évité juste à temps, la Nouvelle guerre froide ayant démarré quelques mois à peine après cette décision, avec l’amorçage de l’Euromaidan.

C’est dans ce contexte géostratégique que le Royaume-Uni s’inquiète de l’influence possible de l’« argent rouge » en provenance de Russie ou de Chine, sur les membres de la chambre des Lords, et a donc lancé il y a peu une campagne d’information explicative quant à cette possible menace. Faire preuve de vigilance quant à un tel scénario apparaît comme une politique plutôt responsable, en théorie, tout les États ayant le droit de protéger leur souveraineté de toute influence étrangère. Mais la manière dont le Royaume-Uni envisage d’appliquer ces mesures en pratique pose problème : elles ne s’appliqueraient qu’à deux pays, et ignorent superbement le fait que les influences étrangères de la part de ses « alliés », (en particulier les USA et les pays de l’UE) pourraient se montrer bien plus néfastes pour son indépendance que celles de ses rivaux géopolitiques. En outre, les médias britanniques ont récemment propagé trois récits, repérés par RT, où l’on a vu les organes de presse ayant pignon sur rue mettre au pilori plusieurs membres de la chambre des Lords pour leurs liens financiers avec la Russie et la Chine (l’« argent rouge »), chose qui s’apparente plus à une chasse aux sorcières pour motifs politiques, qu’à une action visant à renforcer la sécurité nationale.

À supposer que le Royaume-Uni poursuive sa croisade contre l’« argent rouge » et n’interdise aux membres de la chambres des Lords que les actifs financier hébergés en Russie et en Chine, Londres ne ferait qu’envoyer un signal hostile à ces deux grandes puissances : la menace théorique continuerait de peser sur sa sécurité nationale, au travers des avoirs détenus par des parlementaires dans tous les autres des quelques 194 pays du monde, qui pourraient continuer d’influencer les politiques de cette chambre et de la chambre basse, de par les investissements que les membres de ces deux chambres pourraient continuer d’y entretenir. En outre, il serait probable que l’interdiction s’étendrait de la chambre des Lords à la chambre des Communes, voire à l’ensemble des dirigeants de quelque importance au sein du gouvernement, disposant ou non d’un rôle public. On ne saurait trop insister sur le caractère très positif que ce type de décision pourrait avoir si tous les pays du monde adoptaient des lois semblables à celle de la Russie, empêchant leurs parlementaires de détenir tout actif financier hébergé à l’étranger, mais ce type de mesure se révèle totalement contre-productif si elles ne ciblent qu’un ou deux pays, voie sur laquelle le Royaume-Uni semble engagé.

Andrew Korybko est un analyste politique américain, établi à Moscou, spécialisé dans les relations entre la stratégie étasunienne en Afrique et en Eurasie, les nouvelles Routes de la soie chinoises, et la Guerre hybride.

Note du Saker Francophone

Ça a l'air sympathique comme mesure, mais cela semble inapplicable, en vertu des traités de l'Union européenne, qui interdisent toute restriction de mouvements de capitaux. Maintenant que le Brexit a été annulé en violation de la volonté du peuple britannique, la question de la faisabilité d'une telle mesure est donc entière. Ceci étant dit, ce n'est ni la première, ni la dernière fois que les politiciens européistes d'un État membre émettent des propositions irréalisables selon les traités qu'ils promulguent eux-mêmes.

Traduit par Vincent pour le Saker Francophone

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