Le nouveau Grand Jeu [5/8]

Quand le Grand jeu descend vers le sud…

Préambule

Il y a des jours heureux ou l'on découvre des pépites au détour de nos pérégrinations sur le web francophone et le texte que l'on vous propose est de celles là. Le texte est découpé en huit parties et mérite vraiment qu'on s'y attarde. L'auteur, Christian Greiling, a publié ce texte en août 2014.

Je vous conseille de commencer cette lecture avec la présentation par l'auteur, qui a lui-même pris le temps de faire un amuse-bouche résumant ce qu'il est indispensable d'avoir à l'esprit pour bien comprendre les mouvements tactiques, stratégiques des grandes puissances et des chefs de guerre. Il est vraiment plaisant de découvrir qu'il existe tant de talent et de travail et notre mission est de vous les faire connaître pour améliorer notre connaissance et notre conscience commune. Alors ne boudons pas notre plaisir d'apprendre. Bonne lecture.

Le Saker Francophone

Par Christian Greiling – août 2014 – Source CONFLITS

 

L’appétit chinois ne s’arrête cependant pas là et c’est avec horreur que les États-Unis ont vu Pékin passer des accords énergétiques avec l’Iran, nonobstant l’embargo mis en place pour isoler Téhéran et les menaces américaines aux pays qui l’enfreindraient. En octobre 2004, un véritable coup de tonnerre fit trembler la scène du Pipelineistan lorsque l’on apprit la signature d’un énorme contrat de 100 milliards de dollars pour la livraison de 250 millions de m³ de gaz durant 25 ans. Le chiffre donna alors le vertige à plus d’un, même s’il a depuis été dépassé par les méga-contrats russes…

D’autres accords suivirent, ainsi qu’un rapprochement stratégique. En 2005, l’Iran fit son entrée dans l’Organisation de Coopération de Shanghai en tant que membre observateur, en compagnie de l’Inde et du Pakistan, et en deviendra très bientôt membre de plein droit. Il fut même question, en 2008, d’implanter une base navale chinoise sur le territoire iranien mais le projet n’eut pas de suite. Ce n’est peut-être que partie remise, Pékin ayant acquis une base navale à Gwadar, chez son allié pakistanais. Située face au détroit d’Ormuz, la porte du Golfe persique d’où provient la majeure partie de ses importations pétrolières, mais également à quelques kilomètres de la frontière iranienne et peut-être un jour au débouché des pipelines de l’Asie centrale, Gwadar est l’un des emplacements les plus stratégiques du monde, au carrefour de trois aires fondamentales pour le contrôle du Heartland – l’Asie centrale, le Moyen-Orient et le sous-continent indien – et des routes de l’énergie.

La base de Gwadar fait partie du fameux « collier de perles » mis en place par Pékin.

La base de Gwadar fait partie du fameux collier de perles mis en place par Pékin : un chapelet de ports commerciaux ou de bases navales dans l’Océan indien, destinés à ponctuer et sécuriser les grandes lignes maritimes de son approvisionnement en hydrocarbures ainsi qu’à encercler son grand rival indien.

La volonté de la marine pakistanaise est de faire de Gwadar une base navale conjointe pakistano-chinoise, même si les dirigeants chinois semblent pour l’instant quelque peu réticents à militariser le port. Il semble toutefois que les choses s’accélèrent et 2013 aura été une année pleine. L’Iran a en effet annoncé la construction d’une base navale à Pasabandar, près de la frontière avec le Pakistan, à une trentaine de kilomètres seulement de Gwadar. De plus, Téhéran vient de signer un accord avec le Pakistan pour la mise en place d’une raffinerie de pétrole d’une capacité de 400 000 barils par jour, à Gwadar même. Dans le même temps, le projet de gazoduc Iran-Pakistan, si souvent enterré et si souvent remis sur la table, semble être définitivement lancé, malgré les pressions de Washington. L’Inde hors-jeu sous pression américaine, c’est tout naturellement la Chine qui l’a remplacée et l’on parle même – mais à quel prix ! – d’un pipeline qui relierait Gwadar au Xinjiang chinois à travers tout le territoire pakistanais, le Karakoram et le Pamir, ce qui permettrait d’écourter sensiblement les distances et d’éviter le long transport maritime par les détroits du sud-est asiatique. Nous n’en sommes pas encore là, mais l’idée d’une double base navale pakistano-chinoise et iranienne, en face du détroit le plus important de la planète – Ormuz – où transite le tiers du trafic pétrolier mondial, protégeant un hub énergétique relié par pipeline aux gisements iraniens et à la Chine, a de quoi empêcher de dormir quelques stratèges à Washington. Les grandes manœuvres qui ont lieu actuellement dans cette zone ne font pas la une des journaux ; elles sont pourtant d’une importance extrême pour l’avenir du Grand jeu et donc du monde…

La volonté de la marine pakistanaise est de faire de Gwadar une base navale conjointe pakistano-chinoise, même si les dirigeants chinois semblent pour l’instant quelque peu réticents à militariser le port.

On le voit, l’Inde semble quelque peu isolée. Cet autre géant asiatique, futur grand de la scène mondiale, a également un besoin croissant d’énergie mais son rapprochement à la fin des années 2000 avec Washington semble lui avoir fait perdre une certaine marge de manœuvre et réduit son influence, même si l’élection de Narendra Modi cette année semble changer la donne, nous le verrons. Enlisée depuis soixante ans dans son conflit avec le frère ennemi pakistanais à propos du Cachemire – autre zone à haut risque de l’Asie centrale, où trois puissances nucléaires se font face sur les cimes de l’Himalaya et du Karakoram – également en conflit territorial avec la Chine dans la même région, subtilement encerclée par le collier de perles et en perte de vitesse vis-à-vis de l’Iran, l’Inde cherche des alliances de revers. Afin de prendre en tenaille l’adversaire pakistanais, l’Inde a toujours tenté d’établir de bons rapports avec l’Afghanistan. À l’inverse, le Pakistan a toujours considéré comme vital pour la sécurité du pays un régime afghan favorable à ses intérêts. L’Afghanistan constitue une zone de repli lui offrant la profondeur stratégique qui lui fait défaut en cas de guerre avec l’Inde. Mais il existe une autre raison à cet intérêt d’Islamabad pour son voisin afghan, qui tient à l’intégrité même du territoire pakistanais. Les turbulentes tribus pachtounes, séparées artificiellement depuis 1893 par la ligne Durand, démarcation entre l’Afghanistan et l’Empire britannique des Indes, se retrouvent de part et d’autre d’une frontière qu’elles ne reconnaissent pas. Le paradoxe est d’ailleurs parlant : un tiers des Pachtounes se retrouve du côté afghan où ils représentent la moitié de la population tandis que les deux tiers sont au Pakistan où ils représentent une minorité (15%) de la population. Dès la fin du XIXème, une insurrection éclate afin de regrouper les tribus des deux entités. Créé avec l’Inde en 1947 sur les décombres de l’empire britannique, le Pakistan héritera de ce conflit et du danger lancinant de voir se constituer un Pachtounistan qui l’amputerait d’une partie de son territoire. La politique pakistanaise, dans un réflexe presque existentiel, a ainsi toujours consisté à s’immiscer dans les affaires afghanes et à installer à Kaboul un régime favorable à ses intérêts. Pendant des décennies, Islamabad et New Delhi s’y sont affrontés par procuration, le Pakistan combattant les régimes favorables à l’Inde – gouvernement pro-soviétique de 1980 à 1989, Alliance du nord, gouvernement Karzaï – et l’Inde s’opposant aux régimes favorables au Pakistan, notamment les Talibans. Ces derniers, créés par l’ISI (le très influent service secret pakistanais), ont un temps suscité l’espoir des États-Unis comme nous l’avons vu. Le 11 septembre renversa totalement la donne et Islamabad fut prise à son propre piège ; après avoir instrumentalisé les islamistes pendant des années, tant en Afghanistan qu’au Cachemire, le Pakistan était maintenant contraint, sous la pression internationale, particulièrement américaine, de se retourner contre ceux-là même qui représentaient son meilleur atout stratégique contre l’Inde. Une véritable quadrature du cercle… La guerre contre les militants, commencée en 2004, a fait à ce jour près de 50 000 morts et l’armée pakistanaise ne peut pas la gagner. Pour les raisons évoquées plus haut, l’action d’Islamabad contre les divers groupes islamistes n’a jamais été claire, achetant la paix par-ci, lançant des offensives par-là, attaquant tel groupe (Al Qaeda et ses affiliés) mais pas tel autre (les Talibans pakistanais). Tandis que l’Inde avance ses pions en Afghanistan et gagne spectaculairement en influence – versement de deux milliards de dollars d’aide à la reconstruction, signature d’un Pacte stratégique commercial et sécuritaire en 2011, coopération en matière de sécurité et de terrorisme, accusations communes contre Islamabad – le sommet de l’État pakistanais tergiverse, englué dans ses contradictions, tiraillé entre une sympathie naturelle envers les groupes islamistes et la nécessité de les combattre. Le Pakistan – certains se demandent d’ailleurs qui dirige vraiment le pays : l’ISI, l’armée, le pouvoir civil ? – est depuis des années accusé de pratiquer un double-jeu, comme l’a encore démontré le cas Ben Laden, le terroriste le plus recherché du monde ayant tranquillement passé ses dernières années à Abbottabad, ville des plus hautes instances militaires du pays. Ne sentant pas de direction claire, l’armée pakistanaise est démoralisée face à des mouvements islamistes bien armés et très motivés. Réfugiés avec leurs alliés d’Al Qaeda dans les zones tribales à la frontière pakistano-afghane, les Talibans ont étendu leur influence et peu à peu infiltré des lieux jusque-là épargnés par le phénomène, comme la première ville du pays, Karachi, ou les vallées de la Swat et de Dir dans le nord montagneux, autrefois lieux de villégiature privilégiés. On peut d’ailleurs se demander si le projet de pipeline reliant Gwadar à la Chine et devant passer par ces régions pourra réellement se réaliser.

Comme si cela ne suffisait pas, le Pakistan fait face à une insurrection nationaliste dans la rétive province du Baloutchistan, au sud du pays, où les tribus cherchent à obtenir leur indépendance. C’est un conflit peu connu du grand public occidental – sans doute parce que les insurgés sont d’obédience marxiste et non islamiste – mais qui peut se révéler pour le Pakistan au moins aussi dangereux que les troubles des zones tribales. Fait très important, c’est dans cette province que se trouve Gwadar, et plusieurs expatriés chinois y ont trouvé la mort au cours de ces dernières années, tués par des bombes ou le mitraillage de leur bus. Cela explique peut-être la légère réticence de Pékin à s’engager de plein pied dans le projet. Comme de bien entendu, le Pakistan accuse l’Inde de financer et d’aider le mouvement indépendantiste baloutche – où l’on retrouve le jeu des grandes puissances – ce qui semble effectivement le cas… New Delhi a en effet tout intérêt à ce que la situation au Baloutchistan s’envenime, faisant ainsi d’une pierre deux coups : empêcher la Chine de s’implanter dans cette zone stratégique tout en déstabilisant le Pakistan déjà englué dans les zones tribales et au Cachemire.

Christian Greiling

À suivre…

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