Le drame Khashoggi. Plus d’accord possible. Erdogan veut le départ de MbS


2015-05-21_11h17_05Par Moon of Alabama – Le 22 octobre 2018

La saga Khashoggi continue d’influencer la situation politique au Moyen-Orient.

Vendredi dernier, le régime saoudien admettait que Khashoggi avait été tué dans son consulat à Istanbul. Depuis, il a changé deux fois d’histoire :

Après avoir nié pendant des semaines son implication dans la disparition de Khashoggi, l’Arabie saoudite a déclaré que ce dernier avait été tué dans le consulat d’Istanbul, affirmant que sa mort était le résultat d’une simple « bagarre ». Une source saoudienne proche du palais royal a déclaré plus tard à CNN que le journaliste du Washington Post était mort par étouffement. Dimanche, son ministre des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir, est allé plus loin en qualifiant, dans une déclaration à Fox News, la mort de Khashoggi de « meurtre » et d’« erreur énorme ».

Mohammad bin Salman, le prince héritier saoudien et dirigeant de facto, ne semble pas avoir de bons conseillers médiatiques. Si l’on ne s’en tient pas à une seule histoire, toutes les autres seront immédiatement remises en question.

Les Saoudiens prétendaient à l’origine que Khashoggi avait quitté le consulat. Nous savons maintenant pourquoi ils se sont sentis assez sûrs d’eux-mêmes pour affirmer une telle chose. CNN tient une nouvelle histoire d’origine turque ; un leurre est sorti du consulat pour faire croire que c’était Khashoggi qui en sortait. Ils ont fourni des photos pour le prouver :

Un membre de l’équipe de 15 hommes soupçonnée de la mort de Jamal Khashoggi s’est déguisé et a été filmé par des caméras de surveillance d’Istanbul le jour où le journaliste a été tué, a déclaré un haut responsable turc à CNN.

CNN a obtenu des images exclusives de surveillance policière, dans le cadre de l’enquête du gouvernement turc, qui semblent montrer l’homme quittant le consulat par la porte arrière, portant les vêtements de Khashoggi, une fausse barbe, et des lunettes.

Mais, alors que Khashoggi était à moitié chauve, le leurre dans les vêtements de Khashoggi semble avoir tous ses cheveux.

Petit à petit, le gouvernement turc divulgue de plus en plus de détails sur cette triste histoire. Cela aide à maintenir le sujet en tête de l’ordre du jour politique.

YeniSafak, un journal grand public aligné sur Erdogan, affirme (turc, traduction automatique) que Khashoggi a été mis en contact téléphonique avec MbS pendant son séjour au consulat. On lui aurait dit de retourner en Arabie saoudite. Après avoir refusé de le faire, il a été tué.

Un rapport ultérieur de YeniSafak (turc, traduction automatique) indique que le chef de l’équipe saoudienne envoyé au consulat, Maher Abdulaziz Mutreb, a donné quatre coups de fil au directeur du bureau de bin Salman, Badr bin Mohammed Al Asaker, à Riyadh. Ce dernier est le directeur de la fondation du prince héritier et son « éminence grise ». Mutreb aurait utilisé le téléphone portable du consul. Un autre coup de fil a été donné aux États-Unis, probablement à Khalid bin Salman, le frère de MbS, ambassadeur saoudien à Washington DC. lequel est depuis retourné à Riyad. Al Jazeerah Arabic avait déjà fait état de tels appels et de 19 autres appels WhatsApp à MbS lui-même.

Si la nouvelle de ces appels est avérée, le meurtre de Khashoggi était donc sans aucun doute un meurtre prémédité sur ordre direct du prince héritier.

La police turque a également trouvé une voiture abandonnée qui appartient au consulat saoudien. On peut la voir sur les images de vidéosurveillance du consulat le jour où Khashoggi a été tué.

Tout cela prouve que l’espionnage de l’équipe d’assassinat saoudienne [par les turcs, NdT] était total. Tous les réseaux de téléphonie cellulaire conservent les traces de chaque appel. Tout téléphone d’un fonctionnaire étranger en Turquie est surveillé par les services de renseignement du pays. Seul un téléphone jetable avec une carte prépayée anonyme aurait pu offrir une certaine protection.

Il semble que l’équipe saoudienne s’en fichait. Elle a tenté d’occulter l’incident en enlevant le corps, mais n’a pas fait grand-chose pour dissimuler l’opération. Ils s’attendaient probablement à s’en tirer comme ça. C’était certainement le cas de MbS, leur patron :

Le Prince Mohammed a été choqué que la disparition de Khashoggi ait dégénéré en crise diplomatique. Il n’a pas compris pourquoi la disparition de Khashoggi était considérée comme si importante, selon les personnes qui ont récemment eu des contacts avec le prince. …

Le 10 octobre, huit jours après la disparition de Khashoggi, le prince Mohammed a appelé Jared Kushner, le conseiller et gendre du président Trump, d’après les personnes informées de cette conversation téléphonique.

Pourquoi tant indignation, a demandé le prince Mohammed en anglais. …

La confusion du prince s’est vite transformée en rage. « Il a été vraiment choqué par une telle réaction « , a déclaré un proche de la cour royale. « Il se sent trahi par l’Occident. Il a dit qu’il regarderait ailleurs [des alliés, NdT] et qu’il n’oublierait jamais comment les gens se sont retournés contre lui avant que des preuves ne soient montrées. »

Personne ne semble se soucier du nombre de meurtres quotidiens dus à Mohammad bin Salman au Yémen. Il n’y a pas eu de réaction brutale lorsque MbS a enlevé le Premier ministre libanais Hariri, ni lorsqu’il a incarcéré près de 400 princes et les a torturés pour voler leur argent. Pourquoi quelqu’un se soucierait-il de Khashoggi ?

Parce que c’est ainsi que fonctionne la psychologie humaine :

La mort d’un homme est une tragédie. La mort de millions de personnes est une statistique.

Joseph Staline

Nous, les humains, nous nous soucions beaucoup plus d’une seule personne que nous connaissons que d’une masse de personnes avec lesquelles nous n’avons aucune relation.

Khashoggi était un ami personnel d’Erdogan. Il était chroniqueur au Washington Post, le journal d’information le plus apprécié de la CIA. Mohammad bin Salman est un ennemi des deux. Ni le rédacteur en chef néoconservateur du Post, Fred Hiatt, ni Erdogan n’apprécient le prince héritier saoudien. Ils font donc du grabuge quand on leur en donne l’occasion.

Ils vont donc empiler et laver publiquement le linge sale de l’Arabie saoudite jusqu’à ce que MbS ne soit plus là. Hier, le New York Times dénonçait les brigades twitter que les Saoudiens avaient engagées pour manipuler l’opinion publique. Aujourd’hui, c’est le Washington Post qui fait un rapport détaillé sur le trafic d’influence que les saoudiens exercent grâce aux groupe de réflexion américains. Le Middle East Institute, le CSIS et Brookings ne jouent plus le jeu. Ceux qui faisaient du lobbying pour les Saoudiens annulent leurs contrats. D’autres articles de ce genre seront publiés. Les années de lobbying et les dizaines de millions de dollars utilisés pour la propagande en faveur des Saoudiens sont maintenant partis en fumée.

L’affaire est préjudiciable à Trump. Il a construit sa politique au Moyen-Orient sur ses relations avec l’Arabie saoudite. Mais il ne peut pas éviter le sujet et doit faire laisser MbS face à ses responsabilités. Son propre parti fait pression en ce sens. Hier, le sénateur républicain Bob Corker, président de la commission des affaires étrangères, a rejeté la version saoudienne de l’article et a demandé (video) à ce qu’ils en subissent les conséquences :

« C’est mon sentiment, je n’en suis pas encore sûr, mais d’après les renseignements que j’ai lus, d’après les autres extraits que j’ai lus, je pense que MbS est impliqué dans cette affaire, qu’il l’a dirigée et que cette personne a été intentionnellement assassinée. …

Il doit y avoir une punition et un prix à payer pour cela. …

Est-ce que je pense qu’il l’a fait ? Oui, je pense qu’il l’a fait. (…) Nous avons évidemment des coups de fil interceptés qui font penser à une participation allant à un très haut niveau, alors utilisons cela. »

Dimanche, Erdogan était au téléphone avec Trump. Le compte rendu turc de cet appel fait allusion aux négociations sur la Syrie, à la levée des sanctions contre la Turquie et à d’autres questions. Mais l’affaire Khashoggi est maintenant allée trop loin pour permettre la conclusion d’un accord à ce sujet.

Le porte-parole d’Erdogan, chroniqueur un peu fou, Ibrahim Karagül, donne un aperçu de la pensée d’Erdogan et expose ses objectifs :

Le véritable piège était tendu contre l’Arabie saoudite. Bien qu’un rapport conjoint Arabie Saoudite – États-Unis – Israël ait été établi et qu’il ait été question de protéger l’administration de Riyad de l’Iran, l’objectif était de détruire l’Arabie Saoudite par l’intermédiaire de Salman et Zayed [Prince héritier d’Abu Dhabi]. Le prochain front prévu après la guerre en Syrie est le golfe Persique, l’Arabie Saoudite. Ils n’ont jamais compris cela, ils ne pouvaient pas le comprendre. La Turquie l’a compris, mais le monde politique arabe était aveuglé.

Aujourd’hui, l’Arabie saoudite se trouve dans une situation très difficile. Le monde s’est effondré sur elle. Le prince héritier Salman traverse une épreuve pénible à cause de Zayed, qui a le contrôle sur lui. Si la gravité de la situation après l’assassinat de Khashoggi n’est pas comprise, nous assisterons à un « front contre l’Arabie saoudite », avant peu d’années. …

L’administration de Riyad doit détrôner immédiatement le prince héritier Mohammed bin Salman. Elle n’a pas d’autre choix. Sinon, elle va en payer le prix fort. S’ils ne parviennent pas à briser le piège tendu à l’Arabie saoudite par l’intermédiaire de bin Zayed, ils seront victimes de la formule de Trump « Tu ne dureras pas plus de quelques semaines », et le processus va commencer à s’enclencher dans cette direction. …

Ce duo doit être retiré de la région et neutralisé. Sinon, ils vont y mettre le feu.

Le Prince héritier d’Abu Dhabi, Mohammed bin Zayed, est le mentor et partenaire de Mohammad bin Salman contre le Yémen. MbZ est plus intelligent que MbS – et sera plus difficile à déloger.

Erdogan a annoncé, dans un discours prononcé devant le groupe parlementaire de son parti, qu’il donnerait plus de détails sur l’affaire mardi prochain. Il ne diffusera probablement pas encore la cassette du consulat que les services de renseignements turcs prétendent avoir. Mais il pourrait bien confirmer les appels téléphoniques révélés et menacer de diffuser leur contenu.

L’objectif d’Erdogan semble clair. La possibilité pour MbS de passer un accord avec lui s’est volatilisée, celui-ci doit partir. Il essaiera de faire valoir son point de vue jusqu’au bout.

Moon of Alabama

Traduit par Wayan, relu par jj pour le Saker Francophone

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