Laisser Bin Salman au pouvoir va gêner la politique moyen orientale de Trump


2015-05-21_11h17_05Par Moon of Alabama – Le 21 novembre 2018

Contre l’avis de ses services de renseignement, le président américain Trump a décidé de laisser en place le dirigeant saoudien en titre, le prince héritier Mohammad bin Salman. Il est peu probable que cette mesure l’aidera dans son plan d’action général.

Bruce Riedel, un (ancien) analyste de haut niveau de la CIA, met en garde depuis longtemps contre le fait de soutenir Mohammad bin Salman. Avant même l’assassinat de Jamal Khashoggi, Riedel écrivait que l’Arabie saoudite est dans sa phase de plus forte instabilité depuis 50 ans :

L’Arabie saoudite est de plus en plus instable, au fur et à mesure que la qualité de jugement et la compétence du jeune prince héritier sont de plus en plus mises en doute. Mohammed bin Salman a un palmarès de décisions impulsives et imprudentes, au pays comme à l’étranger, qui mettent en question l’avenir du royaume.

Riedel avertit que l’administration Trump, en misant sur Mohammad bin Salman, met tous ses jetons sur une donne douteuse. MbS est instable et s’est fait de nombreux ennemis en interne. Si le roi Salman meurt soudainement, il y aura probablement une crise de leadership. L’Arabie saoudite pourrait finir dans le chaos. La politique américaine au Moyen-Orient, qui s’articule en grande partie autour de MbS, s’effondrerait alors.

La CIA n’aime pas MbS depuis qu’il a remplacé Mohammed bin Nayef comme prince héritier. MbN est un agent américain de longue date qui a fait ses preuves en matière de coopération. MbS vient de nulle part et la CIA n’a aucun contrôle sur lui. Le fait qu’il soit vraiment impulsif et imprudent ne fait qu’ajouter au problème. Le fait que la CIA craignait que MbS ne soit synonyme d’ennuis avant même la catastrophe de Khashoggi explique pourquoi elle sabote aujourd’hui les tentatives de Trump pour disculper MbS du meurtre de Khashoggi.

Pendant que Riedel écrivait sur le danger saoudien, Jamal Khashoggi, un agent du renseignement saoudien de longue date qui s’était rangé du côté du mauvais prince, se rendait à Istanbul pour réunir un groupe de personnes favorables à un changement de régime en Arabie saoudite :

Jamal Khashoggi, écrivain et commentateur prolifique, travaillait discrètement avec des intellectuels, des réformistes et des islamistes pour lancer un groupe appelé Democracy for the Arab World Now [DAWN]. Il souhaitait mettre en place une organisation de veille médiatique pour assurer le suivi de la liberté de la presse.

Il prévoyait également de lancer un site Web axé sur l’économie pour traduire des rapports internationaux en arabe afin d’ouvrir à la réalité et pousser à réfléchir une population souvent avide de vraies nouvelles et non de propagande.

Une partie de l’approche de Khashoggi consistait à inclure les islamistes politiques dans ce qu’il considérait comme un renforcement de la démocratie.

Khashoggi a réuni son groupe de défense de la démocratie, DAWN, en janvier au Delaware, a déclaré Khaled Saffuri, un autre ami… Le projet, représentant à la fois les islamistes et les libéraux, devait atteindre les journalistes et faire pression pour le changement…

Les projets de Khashoggi auraient été financés par le Qatar, mais ils étaient probablement aussi soutenus par la CIA.

Mais MbS en a eu vent. Il a ordonné à son chef de cabinet, Bader Al Asaker, d’envoyer ses gardes du corps tuer Khashoggi. Ils l’ont fait le 2 octobre au consulat saoudien d’Istanbul. Ce fut une mission beaucoup trop ambitieuse et compliquée. Les agents saoudiens ont fait trop d’erreurs. Ils ont également sous-estimé les services de renseignement turcs.

Les Turcs avaient mis sur écoute le consulat saoudien et ont enregistré tous les appels téléphoniques. Lorsqu’ils ont appris par la fiancée de Khashoggi, fille d’un cofondateur de l’AKP d’Erdogan, que celui-ci avait disparu, ils ont analysé les écoutes et démêlé l’histoire. Les tueurs avaient passé quatre coups de fil à Al Asaker pour le tenir au courant. Dans l’un des appels, le chef de mission lui dit : « Dites à votre patron » que « c’est fait. » Le président turc Erdogan a été ravi de recevoir un tel cadeau. Cela lui a permis de prendre l’initiative sur son concurrent stratégique.

Les Saoudiens furent trop lents à reconnaître le danger. Ils ont aligné toutes sortes de déclarations incroyables au sujet de ce qui s’est passé dans leur consulat. Trump a envoyé son secrétaire d’État Pompeo qui leur a dit de trouver un bouc émissaire suffisamment haut placé :

Le plan prévoit la possibilité d’imputer l’assassinat du journaliste saoudien à un membre innocent de la famille dirigeante al-Saoud afin d’isoler ceux qui sont au sommet de la hiérarchie, a indiqué la source à MEE.

Le clan Salman n’a pas suivi ce conseil. Le procureur saoudien n’a accusé et inculpé que des employés mineurs.

Trump s’est penché sur la question. Il ne voulait clairement pas accuser le prince héritier. Mais la CIA l’a devancé. Dans une déclaration publique, elle a accusé MbS d’avoir lui-même donné l’ordre.

Malgré l’évaluation de la CIA, Trump continue de défendre ses relations avec l’Arabie saoudite. Dans une déclaration assez bizarre, dictée par Trump lui-même, la Maison Blanche n’a pas disculpé Mohammad bin Salman du meurtre, mais a essentiellement dit « on s’en fout ! »

Sa déclaration sur son soutien à l’Arabie saoudite commence ainsi :

L’Amérique d’abord !

Le monde est un endroit très dangereux !

L’Iran, par exemple, est responsable d’une guerre sanglante par procuration contre l’Arabie saoudite au Yémen, essaie de déstabiliser la fragile tentative de démocratie en Irak, soutient le groupe terroriste Hezbollah au Liban, soutient le dictateur Bachar el Assad en Syrie (qui a tué des millions de ses propres citoyens), et bien plus. De même, les Iraniens ont tué de nombreux Américains et d’autres innocents dans tout le Moyen-Orient. L’Iran déclare ouvertement, et avec une grande force, « Mort à l’Amérique ! » et « Mort à Israël ! » L’Iran est considéré comme « le premier financier mondial du terrorisme ».

Trump veut dire en fait :

  • Les Saoudiens nous promettent beaucoup d’argent !
  • Des Saoudiens ont assassiné Khashoggi.
  • Mais ils disent que c’était un méchant !
  • MbS l’a peut-être ordonné. Ou peut-être pas.
  • De bonnes relations entre les États-Unis et les Saoudiens sont dans l’intérêt d’Israël !
  • Les Saoudiens ont continué à pomper du pétrole quand je leur ai demandé.
  • L’Amérique d’abord !

La déclaration ne mentionne pas le roi saoudien, elle ne parle que du royaume d’Arabie Saoudite. Cela ne revient certainement pas à blanchir MbS. Trump montre son soutien à l’Arabie Saoudite, mais pas à ses dirigeants royaux. C’est pourquoi ils vont probablement détester cela.

Trump recevra beaucoup de critiques de la part des analystes en politique étrangère pour avoir enterré l’affaire aussi vite. Mais cette critique porte sur le style, pas sur le fond. Le soutien des États-Unis aux dictateurs sanglants est la règle, et pas l’exception.

Mais le fait que Trump base toute sa politique au Moyen-Orient sur ses relations avec les Saoudiens reste préoccupant. Et même si cela commence déjà à foirer, il continue dans ce sens.

Les priorités de Trump au Moyen-Orient sont : « l’accord du siècle » pour Israël, la formation d’un front arabe uni contre l’Iran, y vendre des armes, y acheter un pétrole bon marché ; plus quelques questions mineures comme le financement de l’occupation américaine en Syrie et la fin d’une guerre peu recommandable contre le Yémen.

Aucune de ces question n’a été réglée, voici la liste détaillée :

– Par l’intermédiaire de son gendre, Jared Kushner, Trump veut conclure pour Israël l’accord ultime qui consiste à priver les Palestiniens de tout droit national et les faire subventionner par les Saoudiens. Ce plan a échoué lorsque Trump, avec l’accord verbal de MbS, a déplacé l’ambassade des États-Unis à Jérusalem. Le roi Salman est intervenu et a mis fin à toute coopération sur ce sujet. Il est douteux que l’Arabie saoudite soutienne ce  » plan de paix «  tant qu’il vivra.

– L’administration Trump a exhorté les Saoudiens à faire amende honorable avec le Qatar pour ensuite fonder une « OTAN arabe » sous commandement américain. Les Saoudiens n’ont pas voulu. Le Qatar soutient l’islam politique sous la forme des Frères musulmans, que les pays du Golfe considèrent comme le plus grand danger pour leur régime.

– Trump espérait que les Saoudiens achèteraient beaucoup d’armes américaines. Il se vante d’un marché de 110 milliards de dollars qu’il prétend avoir conclu. Mais cette année, les ventes n’ont finalement atteint que 14,5 milliards de dollars. Les Saoudiens n’ont pas acheté de gros matériel étasunien depuis que MbS est en place. Cela concerne non seulement la CIA, mais aussi le Pentagone et l’industrie de l’armement :

Des sources saoudiennes ont déclaré que les autorités américaines s’étaient éloignées de MbS pas seulement en raison de son rôle présumé dans l’assassinat de Khashoggi. Elles sont également agacées parce que le prince héritier a récemment exhorté le ministère saoudien de la Défense à explorer d’autres sources d’approvisionnement en armes, en provenance de Russie par exemple.

Dans une lettre datée du 15 mai, vue par Reuters, le prince héritier demandait que le ministère de la Défense  » se concentre sur l’achat de systèmes et d’équipements d’armes dans les domaines les plus pressants «  et s’y entraîne, notamment le système de missiles sol-air russe S-400.

– Les Saoudiens ont augmenté la production de pétrole pour maintenir la stabilité des marchés pendant que les États-Unis sanctionnent l’Iran. Mais Trump a donné des dérogations à certains acheteurs de pétrole iranien et le prix du pétrole est tombé de $80 à $60 le baril. Les Saoudiens sont furieux à ce sujet. Ils ont besoin d’au moins $80/b pour équilibrer leur budget. Ils vont maintenant réduire leur production :

« Les Saoudiens sont très en colère contre Trump. Ils ne lui font plus confiance et songent sérieusement à une rupture. Ils n’ont pas été prévenus à propos des dérogations « , a déclaré une source de haut niveau au courant des politiques énergétiques saoudiennes.

Les Saoudiens réduiront la production de pétrole et Trump devra renouveler les dérogations accordées aux acheteurs de pétrole iranien sous peine de risquer un prix du pétrole très élevé qui pourrait nuire à l’économie américaine.

– Malgré les pressions américaines, la guerre contre le Yémen se poursuit. Hier, les combats autour du port de Hodeidah ont repris après quelques jours d’accalmie. Trump va subir encore plus de pression de la part du Congrès pour enfin mettre fin à cette guerre.

– Lorsque les États Unis ont demandé aux saoudiens un quart de milliard de dollars pour financer l’occupation du nord-est de la Syrie, ces derniers n’ont craché qu’un maigre 100 millions de dollars.

Il n’y a vraiment rien dans la liste de Trump que les Saoudiens aient appliqué avec sérieux. Son alliance avec MbS ne lui a apporté aucun profit et lui a causé beaucoup de problèmes.

Son principal projet au Moyen-Orient consiste à changer le régime iranien pour soutenir Israël. Son principal parrain de campagne, Sheldon Adelson, l’exige. Sans une Arabie saoudite forte et son soutien total, le projet risque d’échouer.

Pourquoi alors continue-t-il à promouvoir les relations avec l’Arabie saoudite ?

Le professeur Asad Abukhalil dit que Trump pense que le fait d’être aux côtés des Saoudiens lui donne de l’influence :

Je pense que Donald Trump veut ce qu’il y a de mieux pour son administration. Il a quelqu’un, il a Mohammed bin Salman, aussi fort qu’il puisse le tenir. Il le tient par le cou. Et s’il survit, il – Mohammed bin Salman – sera grandement redevable à Trump, et à Netanyahu, parce que ces deux-là l’ont soutenu et l’ont maintenu à flot. Et à cause de cette situation, Mohammad bin Salman sera obligé d’obtempérer à toutes les demandes – politiques, militaires et financières – des États-Unis, et même d’Israël. Certaines concessions seront plus directe maintenant. Il rendra peut-être même visite à l’État israélien occupant.

Mais pourquoi MbS, une fois absous, ferait-il cela ? Pourquoi devrait-il se sentir sous pression ? De quoi aurait-il vraiment besoin pour se sentir « obligé » ?

Si c’est le calcul de Trump, c’est probablement une erreur. MbS n’a montré aucun signe qu’il suivra les ordres de Trump. MbS est un homme impitoyable. Il ne deviendra jamais le caniche docile dont Trump a besoin. C’est également l’évaluation des services de renseignement américains.

Abukhalil continue ainsi :

D’un autre côté, les services de renseignement, d’après ce que j’ai compris, ne pensent pas que Mohamed bin Salman soit capable d’orienter le régime dans une direction qui soit plus dans l’intérêt de la stabilité du régime. Par conséquent, ils préféreraient opérer un changement afin de sauver le régime. Ils s’inquiètent du fait que bin Salman soit trop imprudent et que sa pensée soit jugée trop précaire, ce qui met en danger les intérêts américains dans cette région.

Gina Haspel, la directrice de la CIA et fameuse adepte de la torture, présentera son évaluation au Congrès. Il y a beaucoup de voix furieuses qui veulent que MbS parte. Le lobby sioniste ne sera pas en mesure d’acheter chacune d’entre elles.

Même un des alliés de Trump, le sénateur Lindsay Graham, réclame une punition sévère. Mais un service de renseignements privé français prétend que le mobile de Graham n’est pas aussi pur qu’il y paraît :

En ce qui concerne le sénateur Lindsay Graham et ses incessantes diatribes contre MBS. @Intel_Online explique qu’« il est l’homme de Lockheed Martin au Sénat » et que le fournisseur d’armes se heurte à l’opposition du « clan Salman » en raison de désaccords sur le transfert de technologie. Le document poursuit en expliquant que la Saudi Arabian Military Industries (SAMI), lancée par le Fonds d’investissement public (PIF), est la société industrielle militaire publique qui a refusé les propositions commerciales américaines au cours des deux dernières années, parce que le roi Salman veut un transfert de technologie que les États-Unis refusent.

La pression sur l’Arabie saoudite et sur Trump ne diminuera pas. La CIA insistera pour donner suite à son évaluation. Le complexe militaro-industriel exigera de réelles ventes d’armes. L’assaut médiatique se poursuivra également. Le Washington Post, pour lequel Khashoggi écrivait des articles, rapporte aujourd’hui des cas de torture contre des militantes dans les prisons saoudiennes.

La Turquie a déjà divulgué de nouveaux détails de ses enregistrements et menace de publier d’autres cassettes :

Les conversations entre les meurtriers, leurs conversations avec Riyad après avoir commis le meurtre, les dialogues qui prouveront que le prince héritier avait directement donné l’ordre, peut-être les Émirats arabes unis (EAU) et le rôle des services de renseignements égyptiens dans l’incident, et comme par hasard, des informations sur l’« expertise » du renseignement israélien ou sur la main étasunienne dans ce meurtre pourraient être révélées.

MbS a annoncé qu’il participera au sommet du G20 en Argentine, fin novembre. C’est une grosse erreur. La Turquie est également membre du G20. Erdogan voudra peut-être profiter de l’occasion pour présenter certaines parties des cassettes aux chefs d’État présents et aux médias du monde entier. Toutes les personnes présentes devront prendre leurs distances par rapport à MbS. Ce sera un autre désastre de relations publiques pour l’Arabie saoudite.

Trump fait une erreur en gardant Mohammad bin Salman en place. Il n’obtiendra jamais le soutien dont il a besoin pour ses grands projets.

Les États-Unis ont sûrement assez d’influence pour le mettre à l’écart. Si Trump ne le fait pas, d’autres essaieront probablement. Le résultat est incertain. Les conséquences pourraient bien être graves.

Moon of Alabama

Traduit par Wayan, relu par jj pour le Saker Francophone

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