La révélation des néocons


Par Arnaud Bertrand – Le 12 Mai 2026 – Source Blog de l’auteur

Qu’est-ce qui se passe ? Les néoconservateurs expériencent-ils une révélation ?

Après que Bob Kagan ait écrit un article sur la façon dont les États-Unis font face à une “défaite totale” en Iran (voir mon article d’hier), vous avez maintenant Max Boot – l’auteur de “The Case for American Empire” et l’un des défenseurs les plus virulents de la guerre en Irak – publiant une interview dans le Washington Post expliquant que la Chine a dépassé les États-Unis dans la plupart des domaines militaires.

L’interview de Boot est encore plus dévastatrice que l’article de Kagan, car ce n’est pas une opinion éditoriale – il interviewe John Culver, un ancien analyste de haut niveau de la CIA (il était officier national du renseignement pour l’Asie de l’Est) et l’une des plus grandes autorités mondiales sur l’armée chinoise, qu’il étudie depuis 1985.

Ce n’est pas un simple article d’opinion – c’est quelqu’un qui a passé des décennies au sein de la communauté du renseignement à observer les données réelles.

Alors que dit Culver ?

En cas de guerre avec Taïwan, les États-Unis fuiront le champ de bataille

C’est sans aucun doute la révélation la plus étonnante de tout l’article. Culver dit – autant qu’il puisse le savoir – que le plan du Pentagone en cas de guerre avec Taïwan est de fuir !

Voici la citation exacte :

Je pense qu’une partie de la pensée au Pentagone, mais elle a peut-être évolué depuis que j’ai pris ma retraite, est que lorsque nous estimons qu’il va y avoir une guerre, nous devons retirer nos ressources navales de grande valeur du théâtre des opérations, et nous devrons ensuite réattaquer de plus loin. D’où, ce n’est pas clair. Guam n’est pas vraiment un bastion.

Pourquoi ? Parce que, comme il l’explique, tous les actifs américains de grande valeur seraient des cibles faciles réparties dans toute la région. La Chine peut frapper les forces américaines déployées au Japon, en Australie ou en Corée du Sud “d’une manière que l’Iran ne peut vraiment pas” et, étant donné que l’Iran a touché au moins 228 cibles sur des bases américaines au Moyen-Orient – forçant les États-Unis à évacuer la plupart d’entre elles – cela veut dire bien des choses. De plus, les porte-avions américains devraient opérer à moins de 1 000 milles du combat pour servir à quelque chose, ce qui – étant donné qu’ils seraient encore à portée des missiles chinois – ils ne feront pas.

Comme le dit Culver sans ambages : “Il n’y a vraiment pas d’espaces sûrs.”

La Chine est en tête dans la plupart des domaines militaires – et de loin

Culver dit que ”il est difficile de ne pas être hyperbolique“ sur les capacités militaires de la Chine et qu’à ce stade, « il est difficile de pointer vers un domaine autre que les sous-marins et la guerre sous-marine et de dire que les États-Unis ont toujours l’avantage ».

Dans certains domaines critiques, tels que les munitions avancées – ce qui, en matière de guerre, est sacrément pertinent – son évaluation est que la Chine mène « de plusieurs grandeurs ». Pour rappel, un ordre de grandeur signifie 10x donc, en supposant qu’il pensait ce qu’il a dit, “grandeurs” signifie au moins cent fois plus, ce qui signifie que les capacités américaines seraient inférieures à 1% de celles de la Chine.

Dans le même temps, Culver dit également que « quel que soit le camp, celui qui manque de balles en premier va perdre ». Donc, si la Chine produit “d’un ordre de grandeur supérieure à ce que notre base industrielle pourrait produire” – comme il le dit lui-même – alors vous n’avez pas besoin d’un doctorat en stratégie militaire pour additionner deux et deux…

Le tableau, s’il en est, est encore plus accablant en ce qui concerne les capacités de construction navale. Il rappelle qu’un seul chantier naval en Chine – le chantier naval de Jiangnan, sur l’île de Changxing près de Shanghai « a plus de capacité que tous les chantiers navals américains réunis ».

Rassemblez tous les chantiers navals chinois et la capacité de construction navale de la Chine est 232 fois supérieure à celle des États-Unis (et cela provient d’une diapositive d’information de la marine américaine ayant fuité).

Culver ajoute utilement que la Chine « déploie suffisamment de navires chaque année pour reproduire l’ensemble de la marine française » – ce qui, en tant que Français, fait un peu mal, mais au moins nous aurons toujours le fromage (je l’espère).

Une guerre à Taïwan est hautement improbable

Si votre seule fenêtre sur la Chine est la couverture médiatique occidentale, vous supposeriez naturellement que tout ce qui précède signifie que la guerre contre Taïwan est sur le point d’éclater. Après tout, si la Chine est si puissante et les États-Unis si surpassés, pourquoi ne prendrait-elle pas Taïwan maintenant pour en finir ?

L’évaluation de Culver – et la mienne, incidemment – est exactement le contraire : la force relative croissante de la Chine vis-à-vis des États-Unis rend la guerre moins probable, pas plus.

Comment ça ? Comme l’explique Culver, Taïwan est « une crise que Xi Jinping veut éviter, pas une opportunité qu’il veut saisir ». Plus la Chine devient forte, moins elle a besoin de se battre : pourquoi lancer une guerre alors que vous pouvez simplement attendre que l’équilibre militaire devienne si déséquilibré que les États-Unis abandonneront tranquillement leur garantie de sécurité de leur propre chef ? Culver lui-même prévoit un avenir « où les Américains pourraient commencer à dire, peut-être que Taïwan est une guerre dans laquelle nous ne voulons pas nous impliquer ». Cela signifierait presque automatiquement une réunification pacifique, qui a toujours été l’objectif principal de la Chine.

Cela ne signifie pas que la Chine considère les États-Unis comme inoffensifs. Bien au contraire – Culver dit que Pékin voit l’Amérique “comme un pays très agressif militairement” qui “décline en puissance mais qui devient de plus en plus violent” en conséquence. Ce qui, dit-il, est une autre raison pour laquelle “la guerre pour Taïwan n’est pas quelque chose que Xi Jinping recherche.”

La Chine ne veut pas donner de prétexte à une puissance ayant dangereusement le doigt sur la gâchette – d’autant plus que la patience seule procure ce qu’il veut.

Le jeu est terminé

Enfin et surtout, l’aspect peut-être le plus révélateur de l’interview est que Culver ne semble pas voir d’issue : c’est structurel et irréversible.

Interrogé par Boot sur le fait de savoir si “le budget de la défense de 1 500 milliards de dollars de l’administration Trump, en supposant qu’il soit approuvé, [modifierait] les lignes de tendance” (ce qui, pour rappel, constituerait une augmentation de 50% des dépenses de défense), sa réponse est que « cela aiderait probablement dans une certaine mesure, mais je crains que nous puissions jeter de l’argent en l’air ». Pas vraiment débordant d’optimisme…

De même, lorsqu’on lui a demandé pourquoi les États-Unis continuaient d’investir des milliards dans des porte-avions et même des “cuirassés de classe Trump”, sa réponse est que c’est parce que « les militaires ont la nostalgie des choses qui répondent à leurs attentes car elles permettent d’être bien promu ». En d’autres termes, de l’argent gaspillé.

Même chose pour la stratégie de drone “Hellscape” très médiatisée par le Pentagone pour défendre Taïwan. Culver pose la question évidente « de quels drones parlez-vous et les lancer d’où ? ». Il souligne qu’ils « devraient être pré-déployer sinon à Taïwan même, à Luçon ou dans les îles japonaises du sud-ouest, mais ces endroits peuvent être tous frappés par les Chinois ». Il ajoute que c’est “la tyrannie du temps et de la distance quand on réfléchit à la guerre dans le Pacifique.”

L’image qui se dégage, à la fois de l’interview de Boot Culver et de l’article de Kagan, est remarquablement cohérente : les États-Unis sont “échec et mat” au Moyen-Orient, auraient besoin de fuir entièrement le théâtre du Pacifique avant même qu’une guerre ne commence, ne peuvent pas produire suffisamment d’armes, ne peuvent pas assurer la sécurité de leurs prétendus “alliés”, et n’ont aucune stratégie pour inverser tout cela. Ils ne peuvent même pas rattraper l’écart étant donné sa nature structurelle. Même une augmentation de 50% des dépenses de défense, dit Culver, serait « jeter de l’argent en l’air ».  Ce n’est pas moi qui le dit, c’est eux.

Deux des va-t-en-guerres les plus en vue de l’Amérique, dans deux médias les plus établis, en l’espace de 48 heures, ont essentiellement publié la nécrologie de la primauté militaire américaine. Hier, j’ai conclu mon article en disant que même les incendiaires sentent maintenant la fumée. Aujourd’hui, je dirai : les incendiaires rédigent maintenant le rapport d’incendie.

Arnaud Bertrand

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone

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