La pauvreté vide les chiffres de sens


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Par Dmitry Orlov – Le 21 décembre 2017 – Source Club Orlov

La pauvreté est un problème majeur dans le monde, mais elle n’est pas répartie uniformément. Certains pays, comme la Chine et la Russie, ont réussi ces dernières décennies à sortir nombre de leurs citoyens de la pauvreté. Par exemple, les revenus réels d’une majorité de Russes ont doublé plus d’une fois depuis le début du siècle, tandis qu’en Chine la croissance explosive des villes et des industries manufacturières a amélioré la bonne fortune de millions d’anciens paysans. Le résultat, facilement observable, est une stabilité politique enviable, un optimisme et une confiance généralisés (voire de la satisfaction) par rapport à la direction générale.

Entre-temps, dans les pays autrefois riches mais maintenant quasiment en faillite de l’Occident, et surtout aux États-Unis, le nombre de sans-abris augmente régulièrement. Le nombre de personnes sous assistance publique bat de nouveaux records. L’épidémie d’opioïdes fait plus de victimes tous les jours et les grandes villes, comme Chicago et Baltimore, se sont transformées en stand de tir au point que le maire de Chicago, Rahm Emanuel, a récemment demandé à l’ONU d’envoyer des Casques bleus pour arrêter ce qu’il appelle un « génocide ». Le résultat, facilement observable, est une instabilité politique et une insatisfaction généralisée contre les dirigeants de ces pays, comme en témoignent des phénomènes tels que Trump, le Brexit, l’échec électoral des grands partis politiques en France, Allemagne, Autriche et ailleurs, les grondements séparatistes en Espagne et en Italie et l’incompétence des élus nationaux et des élus de l’UE à Bruxelles.

En prenant simplement les chiffres, il est maintenant possible de parler de l’échec manifeste du capitalisme, comme l’ont proclamé à haute voix Thomas Piketty et d’autres. Comme indiqué par World Inequality Lab, depuis 1980, l’inégalité des revenus a augmenté dans pratiquement tous les pays du monde. Au cours de la période intermédiaire, le 1% supérieur a reçu plus de revenus que les 50% inférieurs et il contrôle maintenant plus de la moitié de toute la richesse de la planète. Les plus fortes hausses de l’inégalité des revenus ont été observées en Amérique du Nord, en Chine, en Inde et en Russie, bien que les effets diffèrent selon les cas car les inégalités de revenus étaient déjà très élevées en Amérique du Nord et en Inde, alors qu’elles étaient auparavant parmi les plus faibles du monde en Chine et en Russie

La fonction d’une société est d’améliorer le bien-être de ses membres. Ce n’est pas la fonction d’une société de permettre à une minuscule minorité de s’attaquer à la grande majorité et de la plonger dans la misère. Le capitalisme échoue à ce test de base. Lorsque les sociétés échouent à ce test de base, elles s’effondrent et la minuscule minorité est soumise à des expériences radicales telles que la guillotine. À quelle distance une société donnée est-elle d’un tel événement ? Elle s’en éloigne ou elle s’en approche ? Cela peut être observé en observant la politique. Observez que Poutine, lors de sa récente séance nationale de questions / réponses, a annoncé que l’objectif premier de son prochain mandat en tant que président sera d’augmenter les revenus de la population. Observez que Trump, avec son paquet de réforme fiscale, cherche à réduire les impôts des sociétés, à éliminer les impôts sur les successions, à augmenter les déficits budgétaires fédéraux et à déplacer le fardeau de tous les échecs de la politique économique sur le dos de sa population.

Mais les chiffres habillés par les économistes, si amusants soient-ils, sont, à mon avis, dépourvus de sens. Pour moi, il est logique de mesurer des quantités physiques – des flux de matière et d’énergie, des flux d’information – mais mesurer les flux d’argent, c’est s’engager dans une hallucination de groupe. Le problème, c’est que l’argent ne ressemble à rien – il ne s’agit que de chiffres, aussi sexy et épanouissants qu’un horaire de train. (Oui, il y a quelques nerds qui aiment les horaires de train, mais laissons les de côté…) Pour que l’argent ressemble à quelque chose, il doit être utilisé, et il y a deux façons principales de l’utiliser : faire plaisir quand il y a un surplus et faire souffrir quand il en manque.

Regardez ce que font les riches : ils jouent constamment des coudes pour trouver la meilleure façon de se faire valoir tout en restant dans les limites de ce qu’ils considèrent comme le « bon goût ». Patauger avec des femmes nues dans une baignoire pleine de gemmes et de lingots d’or, ce n’est pas considéré comme étant de « bon goût ». Les manifestations de cette richesse hors norme doivent être étalées négligemment et suivre la mode, tout en signalant sans ambiguïté que l’argent n’est pas important. Les nouveaux riches signalent leur richesse en organisant des mariages de plusieurs millions de dollars pour leurs filles ou en achetant des méga-yachts, tandis que ceux qui vont un peu plus loin dans le continuum aristocratique des nouveaux riches vers la guillotine obtiennent les mêmes sensations grâce au mécénat ou à leur générosité. Mais le montant qu’ils dépensent pour signaler leur richesse est minime en proportion de sa valeur nette globale. La plus grande partie est liée à ce qui deviendra, le moment venu, des actifs pourris. Nous reviendrons sur ce point dans un instant.

En attendant, regardez ce que les pauvres font. La plupart d’entre eux se languissent dans la misère. Quelques-uns d’entre eux tentent de surmonter les obstacles en travaillant dur, en s’auto-éduquant, en éduquant, en disciplinant et contrôlant fermement leurs enfants. Mais il y en a encore moins qui réussissent parce qu’il y a un trait structurel en travers de leur chemin : un large fossé qui sépare les riches des pauvres. Dans ce fossé, les poires fiscales sont noyés sous les impôts – que ce soit les pauvres qui luttent pour sortir de la pauvreté ou l’ancienne classe moyenne qui est tombée dans la pauvreté. L’une des meilleures façons de sortir de ce fossé est d’enfreindre la loi, ce qu’il est difficile de faire seul. Ainsi, la meilleure façon, et la plus traditionnelle, de le faire est de former une mafia, et de devenir vous-même la loi – très rude et violente au début, puis de plus en plus légalisée et légitimée. C’est la méthode de base lors d’une succession aristocratique, et elle est pratiquée depuis des millénaires maintenant. Grattez ce vernis aristocratique et vous trouverez un ancien gangster, ou un de ces descendants.

Mais presque tous, riches et pauvres, sont séduits – non par la richesse, car la richesse elle-même est éphémère et ne peut être directement expérimentée – mais par les étalages de richesse déployés par les riches, qui cherchent toujours de nouvelles façons de montrer leur richesse. Et pratiquement tous sortent frustrés par cette expérience, car aucun n’est assez riche, à l’exception peut-être de Jeff Bezos. Puisque la richesse n’est qu’un nombre, et que les nombres ne fonctionnent que par rapport à d’autres nombres, « assez » ne peut signifier qu’une chose : plus riche que n’importe qui d’autre, et cela nous laisse juste avec Jeff Bezos, le bozo le plus heureux de cette route vers nulle part.

Pourquoi cela ne va-t-il nulle part, et pourquoi est-il sensé de mesurer les flux de matière et d’énergie (et peut-être d’information) mais pas ceux d’argent ? Parce que l’argent représente une capacité future d’effectuer un travail. La majeure partie de ce travail n’est, à l’heure actuelle, pas un travail physique mais un travail de machine. Et la grande majorité de ce travail de machine (de stupides moulins à vent et des panneaux solaires à côté) vient des combustibles fossiles. Maintenant, allez voir les bilans de toutes les grandes sociétés énergétiques occidentales. Sont-elles toujours rentables ? Non. Sont-elles très endettées ? Oui. Une fois qu’il deviendra impossible de faire fonctionner les machines dont la production sous-tend la valeur nette de ces individus fortunés, leur fortune s’évaporera : leurs biens vont toujours coûter de l’argent pour être entretenus mais ils ne seront plus utiles. La prochaine étape évidente sera de renoncer à leur maintenance. Mais peu de temps après, il s’avère qu’ils ne vaudront pas beaucoup plus que leur valeur sur le marché de la récupération et des rebuts.

Ainsi, la condamnation finale du capitalisme n’est pas qu’il soit injuste ou gaspilleur ; c’est que c’est carrément stupide. C’est une lutte insipide et mal orientée de la richesse, signalant que cela finira dans la pauvreté, ou pire, pour toutes les personnes impliquées. Pendant ce temps, les riches sont dans une quête sans fin pour plus d’endorphines, de choses à gagner, temporairement, pour s’afficher avec le dernier gadget ou chiffon à la mode, ou d’habiter des maisons tape-à-l’œil, alors que les pauvres ressentent la douleur d’être incapables de chauffer leurs maisons ou de nourrir leurs enfants correctement, et souffrent des indignités infinies à essayer de joindre les deux bouts. Mais à la fin, ils seront les mêmes, car il y a un grand égalisateur au travail, appelé réduction des ressources naturelles non renouvelables. Et dans la plupart des régions du monde, c’est déjà bien avancé.

Comment pouvez-vous échapper à ce ridicule cycle de stupidité qui aboutit à la pauvreté ? J’ai beaucoup d’expérience directe avec la richesse et la pauvreté, et je crois avoir trouvé une réponse. Vous voyez, être pauvre ne pèse pas du tout pareil selon où vous vous trouvez. Il y a trop de choses à expliquer en ce qui concerne la création de ce sentiment, et chaque lieu est quelque peu différent. Mais selon une conjecture audacieuse que j’oserais faire, c’est que si tous les riches sont les mêmes partout, les pauvres sont tous différents. Puisque beaucoup d’endroits cesseront d’être viables une fois que la richesse se transformera en actifs faillis, il est logique de chercher ceux qui ne le seront pas. Et ma théorie, bien qu’elle ne soit pas entièrement soutenue par une analyse économique, est que les meilleurs endroits seront ceux où les pauvres se sentent le mieux et où les riches, relativement parlant, se sentent le moins bien.

Les cinq stades de l'effondrementDmitry Orlov

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateur de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Catherine pour le Saker Francophone

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