La guerre en Syrie et le jeu diplomatique de la Russie


La transcription de la réunion entre Poutine et le ministre de la Défense Shoigu montre comment la Russie tient à l’initiative diplomatique pour soutenir sa campagne militaire.


 

Alexander Mercouris
Alexander Mercouris

Par Alexander Mercouris – Le 10 octobre 2015 – Source Russia Insider

Le site internet du président russe a publié la transcription d’un rapport fait à Poutine mercredi par le ministre de la Défense Shoigu.

Comme pour tous ces compte-rendu, l’administration présidentielle (dirigée par Sergei Ivanov, dont nous avons brossé le portrait ici) aura soigneusement vérifié son contenu pour garantir qu’aucun secret ni information politiquement embarrassante ne sont divulgués.

Certains des commentaires dans la transcription auront été préalablement approuvés par Ivanov et Shoigu. Ils correspondent à ce que le Kremlin veut que le monde sache (en particulier les gouvernements étrangers).

Il est certain que Shoigu rapporte à Poutine sur l’opération militaire beaucoup plus régulièrement et beaucoup plus en détail que cette transcription ne le suggère.

Le ministre de la Défense  Shoigu rend compte à Poutine sur les progrès de la campagne syrienne

La transcription, néanmoins, nous donne beaucoup d’informations. Tout d’abord, elle nous offre un aperçu du type de cibles que les Russes attaquent.

Les cibles prioritaires sont les infrastructures qu’État islamique et les autres groupes djihadistes ont créées pour soutenir leur campagne militaire contre le gouvernement syrien. Dans les termes de Shoigu : «postes de commande, dépôts de munition, matériel militaire et camps d’entraînement pour leurs combattants». Ce sont les ressources qui permettent à État islamique et aux rebelles djihadistes de faire la guerre qui sont les cibles prioritaires, plutôt que leurs combattants. Les Russes ne cherchent pas à tuer beaucoup de djihadistes. Ils se concentrent sur la destruction de la capacité d’État islamique et des djihadistes de faire la guerre, afin que les Russes et leurs alliés puissent la gagner.

C’est cohérent avec le but de l’opération : appuyer une offensive de l’armée syrienne. Les Syriens disent qu’elle a commencé. Sans doute, maintenant qu’elle a commencé, les Russes leur fourniront-ils un soutien aérien rapproché. La transcription dit que Poutine a déjà été informé de plans impliquant la conduite de l’offensive syrienne – montrant qu’elle est bien coordonnée avec les Russes.

L’accent principal de la discussion entre Poutine et Shoigu a été mis toutefois sur l’effort politique et diplomatique en cours pour soutenir la campagne militaire.

Les Occidentaux pourraient être surpris de trouver Poutine en train de débattre de questions politiques et diplomatiques avec son ministre de la Défense – plutôt qu’avec son ministre des Affaires étrangères ou ses responsables du renseignement. C’est cependant cohérent avec la manière dont les Russes conduisent la guerre.

Ils voient la guerre comme une activité globale dans laquelle tout instrument à la disposition de l’État – diplomatique, militaire ou économique – est utilisé pour parvenir à la victoire. Réduire la guerre à ses seuls aspects militaires – comme le font trop souvent les dirigeants occidentaux – n’est pas dans la manière russe.

Cela signifie que lorsque les Russes décident de faire la guerre, ils se préparent soigneusement et travaillent dur pour soutenir leur armée avec une intense activité diplomatique.

L’intervention russe en Afghanistan en 1979 – menée sur une impulsion par un gouvernement physiquement et intellectuellement épuisé – est l’exception qui confirme la règle (pour une bonne discussion de la décision de lancer cette guerre – montrant pourquoi elle ne comporte aucune ressemblance avec la campagne syrienne – voyez ce qui est de loin la meilleure étude en anglais: Afghantsy, de l’ancien ambassadeur britannique à Moscou, Sir Rodric Braithwaite).

Ce qui ressort le plus clairement de la discussion de Poutine avec Shoigu est l’éventail de contacts diplomatiques dans lesquels les Russes s’engagent. Ils parlent à tout le monde, non seulement avec leurs alliés mais aussi avec ceux qui pourraient être considérés comme leurs adversaires : les États-Unis, les Israéliens et les Saoudiens, et ils font d’ailleurs comme ça tout le temps. Le Dr Gilbert Doctorow a décrit Moscou comme une «ruche bourdonnante d’activité», et il a raison.

Agir ainsi permet aux Russes de savoir ce qui se passe dans la tête de leurs adversaires potentiels et, idéalement, de les maintenir divisés et hors-bilan, pour prévenir la formation d’une coalition antirusse telle que celle à laquelle ils ont été confrontés en Afghanistan dans les années 1980.

Ainsi, au lieu de Russes s’engageant publiquement dans une dispute avec les Turcs à propos des violations de l’espace aérien – ce qui pourrait provoquer le durcissement de l’opposition turque à la campagne russe – les Turcs sont apaisés avec des excuses et une offre – qu’ils ont acceptée – d’une liaison directe avec le commandement russe pour réduire les risques de nouvelles violations.

Le fantasme de Hollande d’une alliance contre État islamique entre l’armée syrienne et l’Armée syrienne libre rebelle est traitée sérieusement, bien que Poutine ne puisse résister à la tentation de lancer une pique («Certes, nous ne savons pas encore où est cette armée et qui la dirige»). Les Russes savent pertinemment que la proposition de Hollande est un rêve. Cependant, en faisant mine de la prendre en considération – et en rendant ce fait public – ils permettent à Hollande de sauver la face et passent eux-mêmes pour raisonnables.

Les plaintes des États-Unis prétendant que les Russes ne frappent pas État islamique mais des rebelles modérés sont contrées par la demande – faite avec toutes les apparences de sérieux – que les États-Unis leur disent où sont les vrais terroristes – mais là, de nouveau, Poutine ne peut pas se retenir de lancer une pointe («C’est assez honnête s’ils disent qu’ils connaissent mieux la situation parce qu’ils ont conduit des opérations sur ce territoire – sur une base illégale, comme je l’ai dit – depuis maintenant plus d’une année»).

Là encore, les Russes savent parfaitement que les États-Unis ne partageront pas leurs renseignements avec eux. Ils ont dit que leurs discussions avec les États-Unis sont à un niveau purement technique. Pourtant, en faisant cette demande, ils maintiennent les États-Unis sur la défensive et de nouveau se donnent un air raisonnable.

Les tactiques russes fonctionnent. Malgré la colère dans les capitales occidentales, il n’y a aucun signe de rassemblement d’une coalition antirusse.

Pendant ce temps, les discussions vraiment importantes, celles que les Russes ont avec les Iraniens, les Irakiens, les Syriens et – par dessus tout – les Chinois, sont gardées secrètes.

Poutine et Shoigu ne nous disent rien à leur propos – ce qui prouve que ce sont celles qui comptent vraiment.

La transcription qui suit a été publiée sur le site présidentiel de la Russie.

Les Forces aérospatiales russes mènent actuellement des missions de soutien aux troupes gouvernementales syriennes dans leur combat contre les terroristes et lancent des frappes aériennes contre les positions d’État islamique en Syrie.

Le ministre de la Défense Sergei Shoigu : – Monsieur le Président, conformément à votre décision, depuis le 30 [septembre], nous avons réalisé des missions pour frapper ISIS, Jabhat al-Nusra et d’autres groupes terroristes présents sur le territoire syrien. Depuis le 30 septembre, nous avons réalisé des frappes contre 112 cibles. Nous augmentons l’intensité de nos frappes. Nos différentes forces de renseignement et de reconnaissance ont travaillé intensément ces deux derniers jours et ont identifié un grand nombre de cibles d’ISIS : postes de commande, dépôts de munitions, matériel militaire et camps d’entraînement pour leurs combattants. Des vaisseaux de notre Flotte en mer Caspienne se sont joints à notre aviation pour attaquer ces cibles ce matin.

Quatre navires de guerre ont lancé 26 missiles de croisière Kalibr contre 11 cibles.

Nos données de surveillance des cibles montrent que toutes celles-ci ont été détruites et que les installations civiles n’ont pas été endommagées dans les frappes. Ces résultats démontrent la haute efficacité de nos missiles, lancés à une grande distance, près de 1 500 kilomètres.

Ce matin, 23 avions d’attaque ont poursuivi leurs frappes contre des positions insurgées. Depuis le 30 septembre, nous avons détruit 19 postes de commandement, 12 dépôts de munitions, 71 pièces de matériel militaire et six ateliers de production d’explosifs fabriquant des explosifs pour des voitures piégées, etc. Nous poursuivons nos opérations conformément au plan.

Le président de Russie Vladimir Poutine : Monsieur Shoigu, nous savons combien les opérations antiterroristes de ce genre sont complexes. Il est encore trop tôt pour évaluer les résultats, mais ce qui a été accompli jusqu’ici est certainement très positif. Le travail du ministère de la Défense en général, et celui des experts de l’état-major général et de nos officiers, ainsi que du personnel en service sur le terrain mérite une évaluation très positive. Des remerciements spéciaux devraient aller aux pilotes qui travaillent en Syrie, bien sûr, et comme cette expérience de l’utilisation d’armes de haute précision le montre, aux marins de la flotte de la mer Caspienne.

Le fait que ces frappes aient été réalisées avec des armes de haute précision lancées depuis les eaux de la mer Caspienne, à une distance d’environ 1 500 kilomètres, et que toutes les cibles prévues aient été détruites sont la preuve de la bonne préparation de notre industrie de défense et des bonnes compétences professionnelles du personnel en service.

En même temps, nous réalisons que des conflits de ce genre doivent se terminer par un règlement politique. J’ai discuté de cette question encore ce matin avec le ministre russe des Affaires étrangères. Pendant ma récente visite à Paris, le président de la France, M. Hollande, a émis une idée intéressante dont il pense qu’il vaut la peine de l’essayer, à savoir que les troupes gouvernementales du président Assad se joignent aux forces de l’Armée syrienne libre. Certes, nous ne savons pas encore où est cette armée et qui la dirige, mais si nous partons du point de vue que ces gens font partie de l’opposition saine, si c’était possible qu’ils rejoignent la lutte contre les organisations terroristes comme État islamique, Jabhat al-Nusra et d’autres, cela aiderait à ouvrir la voie à un futur règlement politique en Syrie.

Le ministère des Affaires étrangères poursuivra ces efforts, étant donné que nous sommes en contact pratiquement avec toutes les forces de l’opposition, mais je vous demande d’appuyer les efforts du ministère des Affaires étrangères à travers vos canaux de partenariat. C’est mon premier point.

Deuxièmement, nous devons continuer à travailler avec nos partenaires étrangers, parce que sans leur participation, sans la participation de l’Arabie Saoudite, de la Turquie, des États-Unis, de l’Iran, de l’Irak et des autres pays voisins, ce travail a peu de chances d’être organisé comme il le devrait.

A cet égard, j’ai une question : quelle est la situation du travail entre nos experts de la défense et leurs partenaires états-uniens et turcs pour coordonner les choses ou du moins garder chacun informé?

Sergei Shoigu : – Nous avons des contacts organisés avec nos partenaires turcs. Nous avons maintenant une communication directe entre le poste de commandement central de l’armée turque et notre centre de contrôle de la défense nationale pour organiser nos opérations le long de la frontière turque, de manière à éviter des incidents impliquant des violations de l’espace aérien.

Nous avons tenu une vidéoconférence avec nos collègues américains et avons commencé à examiner les questions concernant des manières d’assurer notre travail et notre sécurité commune sur ce territoire. Nous avons étudié le document que le Pentagone nous a envoyé, et aujourd’hui nous discuterons pour savoir si nous sommes prêts à approuver ce document et commencer à travailler en conséquence.

Ensuite, nous avons invité tous les attachés militaires hier et leur avons proposé, à nos collègues, à tous ceux qui sont impliqués dans ce travail d’une manière ou d’une autre, de nous fournir des informations sur les cibles, s’ils ont ce type d’information bien sûr, de manière à pouvoir agir plus efficacement contre les camps et les unités d’État islamique.

Nous attendons les réponses de nos collègues aujourd’hui et nous espérons qu’ils nous informeront sur les cibles qu’ils pourraient connaître. Bien sûr, nous devrons franchir de nouvelles étapes pour organiser ce travail et le poursuivre de manière systématique, parce que peu importe la manière dont nous regardons la situation, sans le soutien de chacun, il ne sera pas possible d’achever cette tâche. L’expérience passée montre que c’est le cas. Nos collègues ont travaillé sur ces questions toute l’année dernière, mais malheureusement, nous devons encore voir des résultats tangibles.

Vladimir Poutine : – C’est assez honnête s’ils disent qu’ils connaissent mieux la situation parce qu’ils ont mené des opérations sur ce territoire (sur une base illégale, comme je l’ai dit) pendant plus d’une année maintenant, mais s’ils sont là-bas et connaissent mieux la situation, laissons-les partager avec nous l’information sur les cibles qu’ils ont identifiées pendant cette période, et nous les aiderons.

Quant à nos nouvelles étapes, comme nous en avons convenu, ce sera synchronisé avec les opérations de l’Armée syrienne sur le terrain. Nos forces aérospatiales fourniront un soutien efficace à l’offensive de l’armée syrienne.

Sergei Shoigu : – Monsieur le Président, ce travail a été planifié. Nous vous avons informé sur les premiers plans et les étapes et vous tiendrons au courant des résultats des missions.

Vladimir Poutine : – Bien.

Traduit par Diane, relu par jj pour le Saker francophone

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