La coopération de l’après-Brexit


Berlin dépend de la Grande-Bretagne pour ses projets politiques mondiaux


Le 16 décembre 2019 – Source German Foreign Policy

Suite à la victoire électorale des conservateurs britanniques menée par le premier ministre Boris Johnson, le gouvernement allemand appelle de ses vœux une poursuite de la coopération étroite avec l’île. Heiko Maas, le ministre allemand des affaires étrangères, a exprimé ses espoirs que le Royaume-Uni « reste un partenaire de proximité ». La chancelière, Angela Merkel, « espère que notre coopération se poursuivra, pour l’amitié, ainsi qu’un partenariat étroit entre nos pays. » Berlin dépend des moyens politiques et militaires britanniques pour mettre en œuvre les projets allemands à l’échelle européenne. Les forces armées britanniques restent considérées comme les plus puissantes d’Europe, et Londres conserve une influence considérable en matière de politique mondiale. Les exemples politiques et économiques indiquent que refuser de prendre en compte les intérêts britanniques peut mettre Londres sur une trajectoire de rivalité frontale avec Berlin. Ce facteur est à présent d’autant plus important, du fait que le Brexit donne au Royaume-Uni des alternatives économiques et politiques à l’Union européenne.

L’UE a perdu son exclusivité

Suite à la victoire électorale de Boris Johnson, Berlin a fait part de ses espérances et désirs d’une coopération poursuivie, car le Royaume-Uni va pouvoir réajuster ses coordonnées économiques et politiques au niveau international immédiatement après le Brexit imminent. Le premier objectif de Johnson est de parvenir à un accord sur les relations économiques futures avec l’UE. Dans l’ensemble, l’UE continue de constituer le premier marché de la Grande-Bretagne. Mais sa place dans le tableau des exportations britanniques, biens et services compris, a baissé en dix ans de presque 50 % à environ 45 %. Les investissements présentent des évolutions du même ordre. À long terme, les liens économiques exclusifs entre la Grande-Bretagne et l’UE n’apparaissent plus comme indispensables. Par conséquent, Londres intensifie ses relations financières, entre autres choses, avec la République Populaire de Chine1. Johnson compte également conclure un accord de libre-échange avec les États-Unis d’Amérique. Selon l’ancien ambassadeur britannique auprès de l’UE, Ivan Rogers, Johnson « pourrait jouer l’UE contre les États-Unis dans les négociations de libre échange qui s’ouvriront l’an prochain. »2. Le premier ministre ne manque donc pas de leviers pour appliquer des pressions à l’envi.

Choix multiples

La situation est semblable en matière de politique étrangère. Récemment, Londres a fait savoir assez clairement qu’elle recherchait une position commune avec Berlin et Paris pour se désengager quelque peu de Washington. Elle s’en tient par exemple à l’accord nucléaire avec l’Iran, en opposition avec l’administration Trump et, du moins jusqu’ici, a rejeté les pressions étasuniennes pour l’exclusion de Huawei, le groupe de télécoms chinois, du réseau 5G britannique. De l’autre côté, Londres se montre tout aussi disposée à coopérer avec les États-Unis si elle ne peut pas faire valoir ses intérêts avec les principales puissances de l’UE. Début août, par exemple, Londres a annoncé sa participation à l’intervention militaire menée par les États-Unis, lorsqu’il fut devenu clair que l’opération navale de l’UE qu’elle voulait mener dans le détroit d’Ormuz n’aurait pas lieu3. Dans les faits, le Royaume-Uni poursuit sa participation à l’« International Maritime Security Construct » (précédemment appelé « Opération sentinelle »4).

Contraints à la rivalité

L’exemple de l’avion de chasse franco-allemand, le Système de combat aérien du futur (SCAF), actuellement à l’état de projet, démontre qu’il pourrait s’avérer dangereux d’ignorer purement et simplement les intérêts britanniques. Depuis 2014, BAE Systems, le fabricant d’armement établi à Londres avait travaillé avec Dassaut, la société parisienne, sur un chasseur de nouvelle génération, alors que la société Airbus, franco-allemande, avait réussi à éjecter du jeu sa rivale britannique en 2018, et convaincu Dassault de se concentrer plutôt sur SCAF. A l’époque, la raison invoquée avait été que le Brexit constituait un obstacle à la participation de BAE Systems à la construction des chasseurs de l’UE5. Au départ, BAE Systems avait continué de travailler seule sur son projet d’avion « Tempest ». Dans l’intervalle, Leonardo (Italie) et Saab (Suède) ont été convaincus de se joindre au projet comme partenaires. Ces deux sociétés s’étaient vues marginalisées par Airbus et Dassault. Londres considère également le Japon comme un partenaire potentiel pour le projet « Tempest »6. Si la Grande-Bretagne réussit à associer Tokyo au projet, le couteux projet d’armement aura marqué des points capitaux dans la lutte pour le marché mondial face au SCAF franco-allemand. Il est peu probable que le nombre d’acheteurs soit suffisant pour couvrir les coûts de production colossaux des deux systèmes. En ce sens, « Tempest » — un rival dangereux du SCAF d’Airbus et Dassaut — fut initié comme réaction à la marginalisation par Berlin et Paris.

Objectif : « Partenariat étroit »

Tout en gardant un œil sur les marges de manœuvre que gagne la Grande-Bretagne en matière économique et politique du fait de sa sortie de l’UE, Berlin a changé de ton vis-à-vis de Londres. Après tout, ses ambitions politiques générales reposent sur la disponibilité du potentiel politique — et surtout — militaire du Royaume-Uni au service de la ligne politique germano-européenne. « J’espère que notre coopération se poursuivra, pour l’amitié, ainsi qu’un partenariat étroit entre nos pays », a déclaré la chancelière Angela Merkel7. Heiko Maas, le ministre des affaires étrangères, a déclaré : « Nous voulons que la Grande-Bretagne, même après le Brexit, reste un partenaire proche — économiquement ainsi qu’en matière de politique étrangère et de sécurité. »8. Norbert Röttgen, président du comité parlementaire aux affaires étrangères, a quant à lui proclamé que « notre objectif doit à présent être de conserver nos relations avec la Grande-Bretagne aussi proches que possible » [Voir la note 7]. Récemment encore, Annegret Kramp-Karrenbauer, la ministre de la défense, avait appelé à la « stabilisation » du « format E3 ». Le « E3 » rassemble les trois puissances ouest-européennes qui avaient coopéré étroitement entre elles pour parvenir à l’accord nucléaire avec Téhéran. Ce type de format pourrait relier Londres à l’Union. Kramp-Karrenbauer a annoncé qu’il devrait être « fermement établi … au niveau des ministères de la défense », avec une réunion prévue encore cette année9. Les organes de presse dominants suggèrent en outre « un lien étroit avec Londres au travers d’un Sommet EU + 1 »10.

Changements dans les priorités

Face à ce contexte, il n’est pas certain que Berlin maintienne son soutien ouvert aux nationalistes écossais au cours des mois à venir. En Écosse, ce groupe a réussi à remporter 45 % des voix. Ils appellent maintenant à un nouveau référendum de sécession, chose que rejette Boris Johnson. Suite au référendum du Brexit le 23 juin 2016, les hommes politiques allemands avaient systématiquement soutenu le parti national écossais (SNP) ainsi que leur président, Nicola Sturgeon. On disait ouvertement que si l’Écosse quittait la Grande-Bretagne, elle se verrait « certainement » acceptée dans l’UE11. En septembre dernier encore, Sturgeon s’était vu décerner un prix par les médias allemands en présence d’hommes politiques allemands de premier plan, tel le président du Bundestag Wolfgang Schäuble, événement au cours duquel elle n’avait pas manqué l’opportunité de vanter la sécession écossaise. Il est considéré comme peu probable qu’un gouvernement britannique, disposant de plusieurs options en matière de politique étrangère sous la main, et non forcé de dépendre de la coopération avec l’UE, tolérerait une telle provocation. Le week-end dernier, Maas, le ministre des affaires étrangères, a répondu à la question qui était de savoir si « une Écosse indépendante serait accueillie dans l’UE », en disant : « L’Écosse fait partie de la Grande-Bretagne et cette question ne se pose même pas »[Voir note 8]. Et Maas a poursuivi ainsi : « la chose qui compte à présent est de développer une relation proche, équilibrée et juste avec la Grande-Bretagne pour l’avenir ». Mais Maas n’a pas expliqué comment l’Allemagne allait gérer le cas écossais dans l’hypothèse où les relations avec la Grande-Bretagne ne se dérouleraient pas comme Berlin le désire.

Note du Saker Francophone

L'exemple édifiant de Tempest versus SCAF bat sévèrement en brèche l'argument habituel des européistes voulant que l'Union européenne soit la seule manière possible de s'en sortir dans le monde. Et plus généralement, l'exemple du Brexit promet de mettre à mal les arguments ridicules des européistes quant à un "repli sur soi" acté dans les urnes par des "alcooliques" et des "racistes" qui auraient regretté leur vote dès le lendemain de la tenue du référendum sur le Brexit. Les derniers à sortir de l'Union européenne seront les plus mal lotis.

Traduit par José Martí, relu par Camille pour le Saker Francophone

Notes

  1. Voir aussi Disarmament despite Dissentions
  2. Carsten Volkery: Ivan Rogers: « Johnson wird die EU gegen die USA ausspielen ». handelsblatt.com – le 15 décembre 2019
  3. Voir aussi : EU-Mächte planen Marineeinsatz im Persischen Golf
  4. Voir aussi Germany’s Global Policy Aspiration
  5. Voir : Führungskampf in der EU-Rüstungsindustrie
  6. Demetri Sevastopulo, Robin Harding: Trump puts Tokyo under pressure to choose US fighter jet over rival BAE. ft.com – le 10 décembre 2019
  7. Frust und Hoffnung nah beieinander tagesschau.de – 13 décembre 2019
  8. « Wir wollen, dass Großbritannien auch nach dem Brexit ein enger Partner bleibt » – auswaertiges-amt.de – 14 décembre 2019
  9. Voir aussi The Germans to the Front
  10. Jochen Buchsteiner: Johnsons Mehrheit. – Frankfurter Allgemeine Zeitung – 14 décembre 2019
  11. Voir aussi Divide Britain
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