La bombe à retardement burkinabé est sur le point d’exploser, et avec elle peut-être toute l’Afrique de l’Ouest


Par Andrew Korybko − Le 27 décembre 2019 − Source oneworld.press

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La nation ouest-africaine enclavée du Burkina Faso est une bombe à retardement prête à exploser, comme le prouve la dramatique poussée de violence terroriste qui s’y est déroulée au cours de l’année écoulée, et ses conséquences humanitaires à venir ; pourtant, la région comme le monde dans son ensemble apparaissent impuissants à empêcher que le pays devienne, comme l’a averti l’ONU le mois dernier, « une nouvelle Syrie ».

Toile de fond burkinabée

Le mot « Syrie » est devenu un euphémisme pour diverses choses aux yeux de différentes personnes, mais chacun conviendra qu’il s’agit d’un mot à la mode pour décrire l’une des crises humanitaires les pires de ce siècle : le monde ferait donc bien de tenir compte de l’avertissement émis le mois dernier par l’ONU, sur le fait que la nation ouest-africaine enclavée du Burkina Faso court le risque de devenir « une nouvelle Syrie« . Le pays a connu une forte montée de violence terroriste au cours de l’année écoulée, résultant des défis de sécurité de son voisin malien, qui ont fini par traverser la frontière et déstabiliser cet État, fragile mais d’une importance géostratégique toute particulière ; c’est là exactement ce que l’auteur du présent article avait prédit dans une suite de trois articles publiés sur trois années. Nous encourageons le lecteur à les lire en diagonale, au minimum, afin de comprendre la genèse de cette crise :

Pour résumer une longue histoire en quelques mots, la guerre de l’OTAN de 2011 contre la Libye a amené à un afflux de Touaregs lourdement armés et bien entraînés, dans un retour vers leurs origines maliennes, où ils ont repris leur insurrection séparatiste après une année ; cette insurrection s’est rapidement vue subvertir par Ansar al-Dine, la mouvance islamiste, ce qui a dès lors ouvert la voie à l’intervention anti-terroriste en cours de la part de la France depuis janvier 2013. L’ancienne puissance coloniale de la région organisa ensuite une coalition multinationale sous le nom de G5 Sahel en 2014, dans une tentative de contenir les processus chaotiques libérés de leurs chaînes plusieurs années auparavant ; tentative qui échoua. L’un des membres de cette coalition, le Burkina Faso, a connu en octobre de la même année une révolution populaire, qui a destitué Blaise Compaore, le dirigeant de longue date célèbre pour avoir tué l’icône révolutionnaire burkinabé Thomas Sankara. La faction loyale à Compaore a profité de son implantation dans le domaine de la sécurité pour fomenter un coup d’État presque un an plus tard, en septembre 2015, mais ce fut un échec, et depuis lors, la situation du pays n’a fait qu’empirer.

D’un lent processus de déstabilisation à une crise accélérée

Ce n’était donc plus qu’une affaire de temps pour que l’on voie les menaces terroristes transrégionales émanant du Mali s’infiltrer par-delà la frontière et commencer à profiter du vide de sécurité burkinabé. L’année 2019 a vu ce processus se dérouler à grande échelle, des terroristes ayant massacré sans compter dans l’ensemble des provinces du Nord, et s’étant mis également à cibler spécifiquement les Chrétiens. Ce sont presque un demi-million de personnes qui ont fui leur maison, si bien que l’ONU en est arrivé à annoncer sombrement que le Burkina Faso se transforme en « une nouvelle Syrie ». Le mois dernier, des terroristes ont tué plusieurs dizaines de travailleurs locaux qui étaient en route vers une mine d’or détenue par des étrangers, et cet événement a largement attiré l’attention du monde pour la première fois depuis que le processus de déstabilisation, commencé lentement, mais de plus en plus accéléré, avait commencé il y a plus de cinq années. Les conséquences de cette crise, si elle se poursuit sans entrave, pourraient générer un nouvel afflux de réfugiés vers l’UE.

Cette observation évidente rend d’autant plus surprenant le fait que le reste du monde n’a pour l’instant encore rien fait pour venir en aide au peuple burkinabé, étant également à noter qu’aucune « intervention humanitaire » ou anti-terroriste ne devrait être lancée sans la permission préalable des autorités internationalement reconnues du pays. Même en prenant des initiatives multilatérales concertées, il n’est pas du tout dit que le problème sera réglé, comme l’a démontré l’échec humiliant de la France au cours des presque 7 dernières années. Il ne suffit pas de mettre « des bottes au sol » : la solution la plus soutenable réside dans l’emploi de mesures plus générales, intégrant un soutien socio-économique pour les locaux et une assistance au gouvernement en vue de restaurer son contrôle sur les régions frontalières. En plus de tout cela, les forces de sécurité de l’État doivent faire l’objet d’une réforme afin de garantir qu’elles pourront répondre pertinemment aux menaces terroristes au fur et à mesure qu’elles émergeront.

Le nouveau « Syrak »

À ce stade, aucune de ces mesures n’a même été esquissée au niveau nécessaire à résoudre quoi que ce soit, si bien que le pays poursuit sa descente dans la déstabilisation et présente désormais le risque de se transformer à son tour en exportateur de menaces terroristes régionales, après le Mali. Le Niger est également, lentement mais sûrement, en train de se faire aspirer dans ce trou noir de chaos, et c’est là la raison pour laquelle l’auteur a décrit leur région aux trois frontières sous le terme de nouveau « Syrak » dans son article de mai 2019. La Libye fut tantôt considérée comme la plus grande menace de sécurité du continent, depuis la guerre de l’OTAN de 2011, mais ce pays, en comparaison, s’est stabilisé au fil des dernières années, au fur et à mesure que l’armée du général Haftar a peu à peu rétabli la loi et l’ordre sur ces vastes territoires, tandis que l’Afrique de l’Ouest sombrait dans la direction opposée. Le gigantisme de l’espace géographique englobé par cette tendance est tel que lui-seul devrait suffire à insuffler à la communauté internationale le sens de l’urgence qu’il y a à s’y impliquer.

Hélas, rien ne s’étant produit en la matière à ce stade, on peut faire la sombre prédiction que cette crise de sécurité régionale va continuer d’empirer au cours de l’année qui vient, jusqu’à attirer suffisamment d’attention pour finalement devenir le sujet mondial qu’elle aurait déjà dû constituer. Il n’y a pas de solution idéale pour gérer ce problème, car les défis de sécurité sont tellement asymétriques, et peuvent impliquer un mélange de terrorisme, d’insurrection, de rébellion, sans compter que les conditions socio-économiques et politiques désastreuses enveniment encore plus les premiers mentionnés. Il ne serait pas exagéré de dire que c’est une sorte de processus de « construction de nation » qui est ici nécessaire, même si cela doit se produire sous une forme très différente de ce que le monde a connu depuis la fin de la guerre froide. Ceci signifie que les habitants locaux de chaque communauté touchée et les nations dans leur ensemble doivent se rassembler pour décider des actions exactes à mener pour rétablir la stabilité, ainsi que la mesure dans laquelle elles devraient s’appuyer sur une aide étrangère pour y parvenir.

L’heure des partenaires non-traditionnels est venue

Il est difficile d’imaginer une réussite d’une telle campagne en l’absence totale de soutien international, mais c’est là que réside l’une des questions les plus pressantes, qui est de savoir si oui ou non on peut faire confiance aux soutiens étrangers des États régionaux pour ne pas abuser de leur invitation à intervenir dans la promotion de leurs propres intérêts, aux dépens de leurs hôtes. L’histoire montre que les partenaires traditionnels de l’Afrique de l’Ouest, c’est-à-dire la France et les États-Unis, ne sont pas totalement fiables, ce qui ouvre la possibilité d’inviter des partenaires non-traditionnels, tels que la Russie, la Chine, la Turquie ou même le Pakistan, qui pourraient tenir des rôles différents selon leur expertise propre. Aucun de ces pays ne devrait envoyer de soldats au sol, mais ils peuvent contribuer aux formations en matière de sécurité, au développement économique, et à la restauration de la gouvernance dans les régions précédemment frappées par le terrorisme. La solution idéale serait donc que l’Afrique de l’Ouest définisse les priorités selon lesquelles ces pays multipolaires pourraient la soutenir, en lieu et place de ses partenaires traditionnels.

Il n’est pas du tout couru d’avance que les États sus-mentionnés réussissent nécessairement dans cette tentative énorme — que ce soit individuellement, collectivement, ou de manière conjointe — mais les meilleures chances de modifier la dynamique pour le mieux seraient de les voir impliqués, maintenant que preuve est faite que le soutien français et étasunien est inopérant face aux menaces en matière de sécurité régionale. Doubler la mise en demandant une assistance encore accrue de la part de ces partenaires traditionnels pourrait fort bien se révéler contre-productif, ces derniers présentant désormais un historique d’échecs en série, et ayant indirectement contribué à ce que la crise régionale empire encore. On peut débattre du pourquoi ils n’ont pas réussi dans leurs précédentes interventions, mais le fait est que le résultat est là, et il est temps pour les parties prenantes, si elles tiennent sérieusement à résoudre la crise, d’explorer de nouvelles options. Elles semblent vraiment y tenir, et il restera donc à voir quels développements la situation pourra prendre sur ce front au cours de l’année à venir.

Andrew Korybko est un analyste politique américain, établi à Moscou, spécialisé dans les relations entre la stratégie étasunienne en Afrique et en Eurasie, les nouvelles Routes de la soie chinoises, et la Guerre hybride.

Note du Saker Francophone

Pour ce qui concerne le président Macron, on peut ajouter qu'en effet, les Africains feraient bien de se méfier des capacités à appréhender leur situation de la part d'un type qui ne comprend même pas les aspirations de son propre peuple. Renommer unilatéralement ou presque le franc CFA, aller manger avec des soldats au Mali sur une base ultra-sécurisée pour le nouvel an, recouvrir des drapeaux sur les cercueils de ses soldats et se tartiner de maquillage et expliquer aux Burkinabés que leur président est parti réparer la climatisation, là commencent et s'arrêtent ses compétences.

Traduit par José Martí, relu par Kira pour le Saker Francophone

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