Impressions de Chine


Le 15 juin 2019 – Source Peter Turchin

Musée historique de Luoyang, construit à une échelle typiquement gigantesque. Toutes les photos de ce billet sont de P. Turchin

Je reviens tout juste d’un voyage en Chine, au cours duquel j’ai parcouru avec deux amis la section de la Route de la Soie qui passe par la RPC. Nous avons commencé à Luoyang, puis nous sommes allés à Xian, nous avons fait trois arrêts dans le corridor du Gansu, et nous avons finalement atteint Turpan et Urumqi dans le Xinjiang. Notre intérêt principal était géographique, historique et archéologique. J’ai beaucoup écrit sur la frontière nord-ouest de la Chine et sur le rôle des nomades dans l’édification de l’État, par exemple, dans War and Peace and War. Et je voulais voir à la fois les paysages, les sites archéologiques et les musées historiques (qui se sont révélés excellents – très bien organisés et très instructifs). Le voyage a donc été un grand succès.

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Mais un résultat supplémentaire, et quelque peu inattendu, de ce voyage a été ma meilleure compréhension de la Chine moderne. La fois précédente, j’étais en Chine en 2004. Bien qu’il y avait déjà des signes de changement imminent, l’impression générale que j’ai eue à l’époque était que la Chine était un pays du tiers monde. Dans un autobus qui traversait la vallée du Yangtze, nous avons vu des paysans utiliser des buffles d’eau pour travailler sur le terrain. Et la plupart des villes que nous avons visitées (y compris Pékin) avaient l’air « délabrées ». Voici une photo que j’ai prise en 2004 :

La Chine il y a 15 ans

C’était stupéfiant de voir à quel point le pays a changé au cours des 15 dernières années – vraiment, une très courte période de temps, surtout dans la perspective historique. Pour moi, il était particulièrement intéressant de voir la transformation de la Chine à la lumière des prédictions périodiques que l’on voit dans les médias sur la façon dont la Chine est sur le point de s’effondrer (l’effondrement impérial étant une de mes deux principales directions de recherche). Pour des exemples de telles prédictions, voir ici, ici et ici. J’étais sceptique au sujet de ces prévisions, et celles faites au début des années 2000 selon lesquelles la Chine s’effondrerait en 5 ou au plus 10 ans. Elles ont complètement raté la cible, bien sûr. Et ce que j’ai vu cette année, ainsi que les changements survenus au cours des 15 dernières années, me rend encore plus convaincu que de telles prédictions sont davantage motivées par des vœux pieux que par une science sérieuse. Certes, ce qui suit est basé sur des impressions personnelles, pas sur une étude systématique, alors prenez-le avec un peu de recul.

Le signe le plus visible de la transformation de la Chine est l’amélioration spectaculaire de la quantité et de la qualité des infrastructures. Alors que notre infrastructure aux États-Unis se délabre, la Chine construit des trains à grande vitesse, des autoroutes et des appartements.

Vue depuis l’avion en approche de l’aéroport de Pékin

Tout se fait à une échelle gigantesque, qui reflète les prédispositions culturelles des Chinois depuis au moins deux millénaires. Tout fonctionne bien (par exemple, les trains arrivent à l’heure – ce que les Britanniques, pionniers de la construction ferroviaire, ne peuvent faire).

Un train à grande vitesse arrive à une gare. Notre voyage de Luoyang à Urumqi s’est déroulé entièrement au sol : principalement en train à grande vitesse, avec quelques segments en van.

Moins visible pour un voyageur, mais tout aussi réel, est l’amélioration spectaculaire de la qualité de vie des gens ordinaires. Je suis allé dans le même hutong (quartier traditionnel) à Pékin que j’avais visité il y a 15 ans. C’était un bidonville délabré habité par des gens pauvres. Le changement en 15 ans a été remarquable. Notez, en particulier, les climatiseurs dans les cages métalliques :

L’un des hutongs non touristiques

Il y a eu un remplacement massif de logements anciens et délabrés, les gens emménageant dans des appartements dans des immeubles d’habitation de grande hauteur. Il y a des coûts, bien sûr. Personnellement, je préfère de loin vivre dans une maison individuelle de plain-pied à la campagne. Et les Chinois appellent ironiquement leurs appartements des « cages à oiseaux ». Mais ces appartements sont grands (entre 90 et 140 mètres carrés ; en comparaison, quand j’ai grandi en Union soviétique, un appartement de 50 mètres carrés était considéré comme grand). En outre, il est fort probable que le déménagement dans un immeuble d’appartements de grande hauteur soit une phase qui sera éventuellement suivie d’un retour en arrière vers la campagne, comme cela s’est produit en Amérique et, plus récemment, en Russie. Compte tenu de la rapidité avec laquelle les choses évoluent en Chine, la prochaine phase n’est peut-être pas si loin dans le temps.

L’évolution rapide du niveau de vie est illustrée par les changements biologiques (beaucoup de jeunes Chinois sont de grande taille) et culturels. Dans les années 1980, lorsqu’un jeune homme voulait se marier, il avait besoin de démontrer son succès matériel en pouvant acheter à sa femme un vélo, une machine à coudre et une montre. Aujourd’hui, les symboles du succès sont une voiture, un appartement et des bijoux.

En 2004, les rues de Pékin étaient dominées par une myriade de cyclistes. Aujourd’hui, on ne voit presque plus de vélos – ils ont été remplacés par des voitures et des scooters électriques.


Les Chinois eux-mêmes sont très conscients de la rapidité avec laquelle leur bien-être matériel a augmenté. C’est probablement la raison pour laquelle les niveaux de confiance dans le gouvernement chinois sont les plus élevés au monde.

% trusting the government and change from 2017 to 2018
En même temps, il ne fait aucun doute que la Chine est un État policier et que de nombreuses libertés politiques sont limitées ou inexistantes. Comme rappel le plus visible, je n’ai pas pu accéder à Google, Wikipédia ou Amazon pendant mon séjour en Chine. Vous avez besoin de votre passeport non seulement pour les voyages et les hôtels, mais aussi pour entrer dans un musée.

Cependant, il n’y a pas de sentiment d’oppression engendré par un grand nombre de policiers ou de soldats lourdement armés (comme c’est le cas, par exemple, au Mexique). En fait, je n’ai vu de police armée nulle part, sauf au Xinjiang. Nous avons visité la place Tiananmen le 5 juin, exactement 30 ans après le célèbre événement de l’Homme au tank à la fin des manifestations de la place Tiananmen en 1989. Pourtant, il n’y a pas eu d’activité inhabituelle de la part de la police. Voici à quoi ressemblait la zone devant le Mausolée de Mao :


La population est contrôlée et régulée, mais pas autant par la police que par des « volontaires de la sécurité publique » portant des brassards rouges. Une autre façon de réguler la population est que la mise en file d’attente est généralement assurée par des glissières de sécurité en métal.

Pour terminer, bien que cela ne soit pas une analyse structurelle et démographique officielle de la Chine, mon impression informelle, fondée sur ce que j’ai vu, suggère que la Chine est loin de s’écrouler.

Peter Turchin

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

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