Et si la Route de la soie apportait des investissement massifs au monde ? [3/3]


Dans cette dernière partie nous analysons les défis, les rivalités et les perspectives de réussite, ainsi que la répercussion des investissements.


Robert Berke
Robert Berke

Par Robert Berke – Le 11 juin 2015 – Source Oilprice.com

Première partie
Dans cette partie, nous avons examiné le projet chinois de reconstruction de la Route de la Soie, qui joindrait à nouveau l’Europe à l’Asie.

Deuxième Partie
Dans cette partie nous avons étudié les projets actuels, et les rivalités géopolitiques qui pourraient entraver leur progression.

Progrès sur la Route de la Soie

Le monde se sent de plus plus en prise directe avec la Nouvelle Route de la Soie, cet immense projet à l’initiative principale de la Chine. Pour en avoir un avant-goût, il suffit d’observer la ruée des nations demandeuses d’un partenariat avec la Chine et la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB).

En Occident, pour nous qui sommes habitués à des décennies de retard en matière de projets gouvernementaux majeurs, nous constatons qu’en Asie on sait être réactif, car les avancées sur le tracé de la Nouvelle Route de la Soie sont bien réelles. Et elles progressent à un rythme très soutenu : pas un jour ne se passe sans qu’un nouveau projet ne sorte de terre.

Au Kazakhstan

Le 7 mai, le président Xi Jinping a rencontré son homologue, Noursoultan Nazarbaïev à Astana, pour signer les accords fondamentaux du développement du réseau ferroviaire à grande vitesse reliant Kazakhstan, Russie et Chine. La partie chinoise des travaux vers le Kazakhstan est d’ailleurs déjà achevée.

En Russie

Battant le fer tant qu’il est chaud, le surlendemain, jour des célébrations de la Victoire de la Grande Guerre patriotique à Moscou, le président Xi Jinping a été reçu en entrevue privée par Vladimir Poutine. Cette rencontre a scellé un accord de centaines de milliards de dollars en seulement quelques heures. Un accord comprenant le projet de train à grande vitesse Moscou-Pékin.

Ces négociations ont d’ailleurs vu leur premier résultat concret le 13 mai : la China Railway Engineering Corporation, plus communément appelée CREC [major chinoise du génie civil, appartenant au troisième leader mondial du BTP, NdT], a enlevé un contrat de $390 millions pour la construction du chemin de fer, mêlant deux compagnies ferroviaires russes à l’affaire. A cela viendront encore s’adjoindre des plans de développement régionaux courant 2015.

En Biélorussie

Dès le 10 mai, et durant les trois jours de visite officielle, le président Xi Jiping a également conclu un accord majeur avec Minsk. Cet accord vise à engager un nouveau partenariat pour une extension biélorusse de cette fameuse ligne à grande vitesse. On croirait presque que les milliards sortent de la poche de XI Jinping partout où il va. Et justement ! Il va partout…

Enjeux géopolitiques

Nombreux sont ceux qui affirment que la Nouvelle Route de la Soie est le premier pas vers une domination en Eurasie. D’autres y voient les augures d’une nouvelle guerre froide. George Soros compte parmi ceux qui vont encore plus loin, en agitant le spectre d’une guerre nucléaire imminente entre les États-Unis et la Chine. Pourquoi un tel éclat dans cette zone habituellement occultée du monde occidental? En tous cas, cela montre l’importance mondiale de la région, comme certains experts l’ont si justement souligné depuis longtemps.

Pour mémoire, le 8 juin 2015, le professeur d’histoire Alfred W. McCoy (de l’Université de Wisconsin-Madison) cite la conclusion d’une ancienne analyse géopolitique de 1904 du spécialiste anglais Halford Mackinder :

«Si la Chine réussit à relier ses industries montantes aux vastes ressources naturelles de l’Eurasie, ce sera alors l’avènement de son Empire.»

Bien que personne n’ait de boule de cristal pour prédire la guerre ou la paix, l’Histoire démontre clairement que depuis le début de la guerre froide, les grandes puissances des deux blocs se sont exercées à esquiver mutuellement les confrontations directes.

En ce sens, le secrétaire d’État américain John Kerry a rencontré Vladimir Poutine en mai. Et le sujet n’était pas tant de traiter des querelles entre leurs deux pays, que d’évoquer la nécessité d’éviter les méprises et les incidents diplomatiques. Le seul accord réellement validé lors de la réunion a concerné la mise en place de protocoles d’alerte, servis par une ligne directe. Un téléphone rouge pour prévenir toute escalade, car à ce sujet, plus la communication est fluide (en amont), mieux ça vaut. Ce réseau de communication a pour objectif de canaliser les réactions épidermiques (en aval) et de s’abstenir d’appuyer sur le mauvais bouton.

En ce qui concerne la plateforme asiatique, les États-Unis ont également prévu d’améliorer les systèmes de communication directs avec la Chine, afin d’éviter que les conflits naissants ne dégénèrent.

Il ne fait pour autant aucun doute que la rhétorique belliqueuse perdurera de tous côtés : nous nous sommes habitués aux bruits de bottes pour escorter la marche de notre société de consommation (les récents exemples cités ci-dessous l’illustrent parfaitement)

«Qu’on ne s’y trompe pas : les États-Unis enverront leurs avions et leur flotte partout où le droit international le permet, comme nous le faisons déjà dans le monde entier.» C’est ce qu’a déclaré Ashton Carter, le secrétaire américain à la Défense, en montrant du doigt une récente recrudescence de l’activité des bâtiments militaires de Pékin en mer de Chine du Sud. Il a d’ailleurs ajouté que les États-Unis avaient l’intention de rester «la puissance principale pour assurer la sécurité dans la région Asie-Pacifique pour les décennies à venir».

Sans citer ouvertement la Chine, Ashton Carter suggère donc ici que Washington voit d’un mauvais œil la stratégie de Pékin dans cet espace maritime. Et sa déclaration visait à clarifier la situation : les États-Unis n’ont pas l’intention de plier.

En avril, dans son discours prononcé devant l’Institut McCain à l’Université d’État d’Arizona, Ashton Carter a encore déclaré :

«Nous voyons déjà les pays de cette région tenter se tailler des marchés depuis quelques années… Nous les voyons conclure bon nombre d’accords commerciaux séparés, dont certains sont basés sur des pressions et des arrangements spéciaux. […] Des accords qui […] nous mettent sur la touche. Tout ça au risque de grever l’accès de l’Amérique à ces marchés en croissance. Par conséquent nous devons tous décider si nous menons une politique laxiste, ou si nous aidons à stimuler notre économie par les exportations. […] si nous cimentons notre influence et notre leadership dans cet espace qui à la plus forte expansion au monde ou si, au contraire, nous nous retirons du jeu

Il est peu probable (néanmoins possible) que les États-Unis et l’UE déclenchent une guerre ou des sanctions contre la Chine, qui est un de leurs principaux partenaires commerciaux. Partenaire dont dépend une grande partie de leurs économies respectives.

L’Iran quant à lui est un bon indicateur de l’intérêt suscité par les nouvelles opportunités eurasiennes, car la totalité du monde des affaires y fait la queue, attendant avec impatience l’assouplissement des sanctions pour s’y engouffrer.
Cependant, une attitude similaire est possible, et sur une échelle encore plus importante, avec l’ouverture de la Nouvelle Route de la Soie. L’ensemble du monde des affaires veut participer au festin.

Notons que ce ne seront pas seulement l’Europe et l’Amérique qui entreront en lice : nous y verrons aussi l’émergence de nouveaux et très riches concurrents d’Asie et du Moyen-Orient. Dans ces circonstances, difficile de croire que ce soit par coïncidence que le Fonds souverain du Koweït (un des plus grands au monde) ait installé des bureaux à Pékin il y a quelques années. Ainsi peut-il garder un œil bien ouvert sur le financement des accords énergétiques… Nul doute que d’autres géants du club pétrolier le talonneront.

La Chine aurait sollicité les États-Unis pour qu’ils devienne membre fondateur et membre du conseil d’administration de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (l’AIIB) sponsorisée par les Chinois. Pékin a aussi invité le Japon à rejoindre l’AIIB , toujours comme membre fondateur. Mais les États-Unis n’ont pas pour autant accueilli l’invitation avec un grand enthousiasme.

Et pour cause! Les Américains ont leur propre projet d’Accord de partenariat transpacifique, le TPP, qui écarte ostensiblement la Chine et la Russie. A tel point qu’en réponse aux questions concernant l’adhésion éventuelle de Pékin au TPP, un représentant anonyme du Département d’État américain aurait déclaré: «N’importe qui, mais pas la Chine

En comparaison, Fu Ying, le vice-ministre chinois des Affaires étrangères propose une analyse plus nuancée et circonstanciée dans son écrit du 9 juin :

«Les États-Unis cultivent un sentiment partagé au sujet de la croissance et du rayonnement de la Chine à travers le monde. Il y a des restes d’ambivalence quand il s’agit d’accueillir les initiatives conjointes des autorités chinoises et de la Banque d’investissements asiatique. A l’image de ce projet d’une Nouvelle Route de la Soie, qui passera aussi bien par voie terrestre que maritime. […] Cependant […] il existe une large marge de convaincus au sein des think tanks américains. Leurs convictions les incitent à croire qu’il n’y a pas d’obstacle rationnel pour les États-Unis à cautionner et à s’inclure dans nos initiatives.»

Il n’existe pas de barrière juridique pour l’Amérique à devenir un associé de gouvernance majeur avec la Chine dans le commerce eurasien, tout en continuant à s’opposer à l’agressivité récente de la Chine. Malgré la montée des tensions, comme il est précisé plus haut, les États-Unis comptent parmi les plus importants partenaires commerciaux de la Chine. En devenant un administrateur de la Banque asiatique d’investissements, les États-Unis renforceraient leur leadership dans la région. Ils permettraient aux entreprises de l’Ouest de tirer parti des possibilités offertes dernièrement, tout en aidant à garantir le développement dont l’Eurasie a besoin. Cela laisserait également les coudées franches aux milieux d’affaires occidentaux qui se précipiteraient pour embrasser le projet, comme tout tend à le prouver, malgré la désapprobation de leurs gouvernements. La difficulté, comme l’a souligné le Secrétaire d’État Carter, est de savoir qui va diriger. Car, comme le Parrain Don Corleone nous l’a enseigné, et il faut respecter son adage, «Sois proche de tes amis, et encore plus proche de tes ennemis.»

Faisabilité du projet

Un projet de développement économique aussi complexe que la Nouvelle Route de la Soie est à envisager avec un coefficient de risque élevé. Sans parler des contretemps. Comme tous les schémas de développement économique associés au trafic transfrontalier, la Route de la Soie doit faire face à une myriade de lois et autres règlements contradictoires. Les perspectives de profit sont basées sur des retombées à long terme et tributaires d’un avenir très incertain.

Comme dans beaucoup de projets économiques similaires, l’hypothèse sous-jacente est que le projet se traduira par une demande croissante. Pourtant, l’exemple des nouvelles villes fantômes chinoises témoigne de l’idée que «ce n’est pas parce que vous les construisez, qu’ils viendront y habiter».

Il n’y a aucun doute que le financement du développement est nécessaire à l’Eurasie. Une ligne de train à grande vitesse dans la région pourra sans conteste stimuler le commerce européen en allant de l’Eurasie à l’Extrême-Orient. Il est également hautement probable qu’un certain nombre de villes et de régions verront croître leur activité le long de la Nouvelle Route de la Soie. Mais ça reste un pari.

Les implications des investissements

L’épine dorsale du système sera constituée par ce réseau interconnecté de chemins de fer à grande vitesse. En désenclavant les territoires, le rail donnera le potentiel de mobilité qui manquait aux personnes, aux produits agricoles et industriels, pour favoriser le commerce.

Alors que l’Ouest américain s’est ouvert au développement grâce à un nouveau réseau de chemin de fer, construit à travers des régions faiblement peuplées, l’industrie minière a été la première à en bénéficier suite au fameux épisode de la ruée vers l’or. Cette fois encore, pour la Nouvelle Route de la Soie, la ruée sera probablement orchestrée par les géants miniers mondiaux, toujours en quête d’exploitation de nouveaux filons, et pas seulement pour l’or et les métaux précieux.

En termes de ressources énergétiques, l’Eurasie accueille beaucoup de géants du pétrole et du gaz incluant la Russie, l’Iran, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan et le Turkménistan. Notre plus grand acteur ici sera le géant mondial du forage, Schlumberger (NYSE: SLB), qui a acheté dernièrement la plus importante société de forage et d’exploration de cette zone.

Le sous-sol de la région regorge également d’immenses richesses minérales comprenant des métaux précieux ou des minerais auxiliaires industriels, comme l’uranium, le charbon, la potasse. A titre d’exemple, on peut citer la Mongolie avec les récentes découvertes de quelques-unes des plus grandes réserves de cuivre et de charbon au monde. Les mastodontes de l’extraction minière que sont BHP Billiton et Rio Tinto sont susceptibles d’y faire figure de grands gagnants.

Pour toutes ces raisons, j’encourage fortement les constructeurs et les fournisseurs de matériels d’extraction à investir là bas. Des investissements d’autant moins risqués que les accords russo-chinois garantissent ici tous les paris et les meilleures perspectives de croissance économique.

L’accord pour le chemin de fer à grande vitesse Russie/Chine stipule que la Chine fournisse au projet 20% du financement et 60% du lot d’ingénieurs, de main d’œuvre, d’assistance technique et d’équipements. Le premier contrat prévoit d’impliquer la société d’État China National Railway Ltd. On parle là d’un contrat de $360 millions pour tracer le chemin de fer entre Moscou et Kazan, et des prévisions pour une extension jusqu’à Pékin.

La Chine, premier développeur mondial de réseaux de trains à grande vitesse, a récemment annoncé la fusion de ses deux plus importants constructeurs (la China CNR et la CSR) dans le but de stimuler les exportations de la technologie ferroviaire chinoise. Suite à l’annonce de la fusion, les actions des deux entreprises ont augmenté de 20% avant que la cotation ne soit fermée. La société d’état nouvellement créée s’appelle la CCRR. Avec un capital de $26 Mds, la CCRR seÉa cotée à la Bourse de Shanghai, remplaçant les CNR et CSR toutes deux radiées de la cote.

Récemment, la CSR avait fait une offre pour l’achat du canadien Bombardier, un des plus importants avionneurs au monde et aussi spécialiste des locomotives à grande vitesse. À environ 5 $+ l’action, la toute nouvelle CCRR, avec un capital de plus de $25 Mds, devient un acteur de premier plan.

Pendant des années, le Kremlin a fait pression sur l’Europe pour la planification d’un couloir économique qui s’étendrait de Vladivostok à Berlin. Avec ce plan aujourd’hui intégré dans le cadre du projet de la Route de la Soie, les chemins de fer russes deviennent un acteur tout aussi prometteur.

Autres grandes perspectives, notamment pour Siemens, le géant allemand des systèmes automatisés, car les automates sont une composante essentielle dans la régulation des systèmes ferroviaires à grande vitesse. Et Siemens travaille déjà pour les chemins de fer russes.

Conclusion

S’il faut encore traiter de l’importance du commerce asiatique pour les États-Unis, nous laisserons le mot de la fin au Secrétaire Ashton Carter.
Dans son discours à l’Institut McCain, il a exposé la politique officielle de l’administration Obama :

«… Le secteur Asie-Pacifique […] est par définition le pôle d’avenir de notre nation. […] La moitié de l’humanité y vivra d’ici 2050, et plus de la moitié de la classe moyenne mondiale y résidera aussi, avec ses besoins de consommation. […] La classe moyenne asiatique, c’est déjà 525 millions de consommateurs, et nous nous attendons à en voir 3,2 milliards là bas d’ici 2030. […] Le président Obama et moi tenons à vous le garantir. […] Les entreprises peuvent envisager de grands succès commerciaux avec cette manne de clients potentiels. […] D’ici la fin du siècle, aucune autre région ne sera plus importante […] pour la prospérité américaine.»

Robert Berke

Précision : Robert Berke ne possède pas d’entreprise et n’a aucune accointance avec les sociétés mentionnées dans cet article.

Prochainement : de futurs articles continueront de suivre les progrès, les opportunités, les perspectives, la concurrence et les rivalités sur la Route de la Soie.

Traduit par Medvejonoc, relu par jj pour le Saker Francophone

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