Deux mondes divergents


La population et la démographie des nations riches déclinent. Face à elles, les nations pauvres croissent sans apporter de solution.


Par Chris Hamilton – Le 16 février 2019 – Source Econimica

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En 2019, la population mondiale s’élève à 7,7 milliards de personnes (ligne noire, graphique ci-dessus) et cette année seulement, la population humaine terrestre augmentera d’environ 81 millions de personnes (colonnes bleue et rouge, ci-dessus). Comme le montre le tableau ci-dessus, les pays pauvres en ajouteront 61 millions tandis que les pays riches en ajouteront 20 millions (je vais détailler ces chiffres par la suite).

Cet article expliquera pourquoi, malgré cette croissance démographique apparemment gigantesque, c’est la répartition géographique et démographique de cette croissance qui rend improbable une nouvelle croissance économique (et qui, de façon plus réaliste, est à l’origine du « Grand déclin »). La consommation des vagues successives plus petites de jeunes adultes dans les pays riches qui entrent actuellement dans le monde économique ne peut pas être remplacée par des jeunes adultes des pays pauvres dans le même volume car ils ne gagnent en moyenne que 10 % du revenu par habitant des pays riches. Bien entendu, cela devrait rassurer ceux qui s’inquiètent des problèmes d’environnement et d’épuisement des ressources, car ces tensions sont appelées à s’atténuer.

Du point de vue de la croissance annuelle en pourcentage (ci-dessous), la croissance démographique a ralenti depuis plus de cinq décennies et cette tendance se poursuit, sans relâche. La croissance démographique parmi les pays riches recule rapidement et va se changer en baisse d’ici quelques décennies, tandis que la croissance démographique des nations pauvres recule, mais beaucoup plus lentement. La poursuite de la décélération est une quasi-certitude, en raison de la croissance faible ou nulle des populations en âge de procréer et de la baisse continue des taux de fécondité, partout dans le monde.

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Dans cet article, je divise le monde en deux parties globalement de taille égale, 3,9 milliards parmi les « nations riches » contre 3,8 milliards parmi les « nations pauvres » (sur la base du document des Nations Unies de 2017 « World Population Prospects et Banque mondiale 2016 GNI par habitant », méthode Atlas). Le revenu annuel par habitant des pays riches varie de 80 000 $ à 4 000 $ … pour une moyenne d’environ 16 000 $ par habitant. Pour les « nations pauvres », les revenus annuels par habitant s’échelonnent de 4 000 dollars à quelques centaines de dollars en moyenne, soit environ 1 600 dollars par habitant, soit un dixième de ceux des habitant des nations riches.

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Échelle en milliers de milliards de dollars

Du point de vue du revenu par habitant, chaque habitant d’une nation riche a globalement 10 fois plus de pouvoir d’achat et consomme 10 fois plus que chaque habitant d’une nation pauvre (graphique ci-dessous).

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Il s’ensuit que du point de vue de la consommation d’énergie, les « pays riches »  consomment plus de 88 % de toute l’énergie (503 quadrillions de BTU) par rapport aux « pays pauvres » qui en consomment 12 % (66 QTU… données EIA). Cela comprend tous les types d’énergie : pétrole ; charbon ; énergies renouvelables ; gaz naturel, nucléaire, etc.

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Et voici ci-dessous la variation annuelle de la consommation mondiale totale d’énergie, par pays riches par rapport aux pays pauvres. Il convient de noter la décélération actuelle en observant les données de 2016 (dernières données disponibles).

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Naissances globales

On fait face à des décennies de déclin des naissances dans les nations riches et de croissance des naissances dans les nations pauvres

Commençons par passer en revue les naissances annuelles dans les pays riches (ligne bleue, graphique ci-dessous) et les naissances dans les pays pauvres (ligne rouge). Les naissances dans les pays pauvres ont d’abord dépassé les naissances dans les pays riches en 1976, mais les naissances dans les deux groupes ont augmenté jusqu’en 1989. Cependant, en 1989, les naissances dans les pays riches ont commencé à baisser fortement, tandis que les naissances dans les pays pauvres ont continué à augmenter certes plus lentement, mais méthodiquement. En 1996, après que les naissances dans les pays riches se sont effondrées de 20 millions sur une base annuelle (avec en tête l’implosion de la Chine), les naissances des nations riches se sont stabilisées à environ 50 millions par an et y sont restées en forme de « L » sans se rétablir. De 1989 à 1996, le nombre de naissances dans les pays pauvres n’a augmenté que de 3 millions, ce qui fait que le nombre total de naissances dans le monde a diminué de 17 millions par rapport à 1996, sept ans plus tôt seulement.

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Ce n’est qu’en 2018 que les naissances dans les pays pauvres ont finalement augmenté dans une proportion presque équivalente à celle des naissances dans les pays riches il y a plus de vingt ans. Mais une fois de plus, les naissances dans les pays riches sont en baisse (et encore une fois sous l’effet d’une forte baisse en Chine, mais les baisses se reflètent maintenant dans l’ensemble des pays « riches »). Ainsi, sur une période de 30 ans, la population mondiale a augmenté de 2,5 milliards de personnes sans l’ajout net d’un seul nouvel enfant ! Arrêtez-vous et relisez cela. L’allongement de l’espérance de vie et la baisse des taux de fécondité ont eu cet impact presque partout.

On a donc un déclin annuel net jusqu’à 19 millions d’enfants dans les « nations riches » et une augmentation annuelle nette de 18 millions d’enfants dans les « nations pauvres ». Compte tenu de la grande inégalité et de la disparité de revenu par habitant qui sont dix fois plus élevés dans les pays riches, chacune des substitutions presque un pour un de naissances dans les pays pauvres en face d’une non naissance dans les pays riches a entraîné une diminution par 10 de la consommation mondiale potentielle [du nouveau segment annuel de population, NdT]. Ce n’est pas un calcul très drôle, celui où une diminution de 29% des naissances dans les pays riches contre une augmentation de 26% des naissances dans les pays pauvres équivaut à une diminution de 90% de la consommation potentielle de ce segment de population ! Comme cette population entre maintenant dans l’âge adulte, chaque année représente une diminution d’environ 25 à 30 % de la capacité de consommation annuelle par rapport à celle observée en 1989 !

Alors, quand va se présenter l’effondrement de la capacité de consommation ? Étant donné que les naissances dans les pays riches ont été constamment plus faibles depuis 30 ans, depuis 2004, la population riche en âge de procréer (ligne bleue ci-dessous) a commencé à décliner complètement tandis que la croissance annuelle de la population pauvre en âge de procréer continue à ralentir. Ainsi, en plus des taux de natalité très négatifs [par rapport au 2,1 enfants/femmes, NdT], il y a des millions de femmes en moins dans les pays riches en âge de procréer chaque année et un ralentissement de la croissance de la population pauvre en âge de procréer (ligne rouge, ci-dessous).

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Au cours des 20 prochaines années, toute la croissance démographique mondiale parmi les moins de 70 ans se fera parmi les plus pays pauvres (graphique ci-dessous).

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Et dernier vestige d’une croissance débridée de la population des pays riches, voici les personnes de 70 ans et plus (graphique ci-dessous). Il est bon de noter que les personnes de 70 ans et plus ont un taux de participation au marché du travail inférieur à 10 % dans les pays riches et gagnent/dépensent environ la moitié de ce que les personnes de 35 à 64 ans gagnent/dépensent. Mais, bien sûr, grâce à la retraite obligatoire, les personnes de 70 ans et plus en Chine ont un taux de participation au marché du travail de 0 % et gagnent/dépensent encore moins.

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Si l’on examine l’évolution dans chaque tranche d’âge ci-dessous, répartie entre les riches et les pauvres, par période, voici ce que cela donne. La période 1950-1980 a été une période de croissance générale (ci-dessous).

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De 1980 à 2000, le déclin de la population des pays riches âgée de 0 à 14 ans s’est amorcé, mais tous les autres segments ont continué de croître… même si la croissance a ralenti (graphique ci-dessous).

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De 2000 à 2019, les baisses dans les pays riches des moins de 35 ans et la croissance faible des 35 à 44 ans ont été des facteurs dominants (ci-dessous).

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Toutefois, au cours des 20 prochaines années, on assistera à un déclin net de la population des pays riches des moins de 70 ans. Même parmi les pauvres, la majeure partie de la croissance démographique se déplace vers le segment de la population le plus âgé et plus en âge de faire des enfants.

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Ceux qui sont intéressés à voir de plus près les implications démographiques et professionnelles pour les États-Unis peuvent lire mon autre article.

Conclusion

La demande économique mondiale est appelée à décliner à mesure que chaque année, des vagues plus petites de jeunes adultes dans les pays riches (avec le revenu, l’épargne et/ou l’accès au crédit) entrent dans le monde économique. Les modèles japonais et allemand, exportateurs, associés à leur dépeuplement ont  fonctionné aussi longtemps que la marée mondiale des importations augmentait. Cette voie n’existe plus pour le Japon, l’Allemagne ni, en particulier, pour la Chine. Mais le déclin mineur de la population des pays riches se traduit par un déclin asymétrique de l’activité économique.

Sans une croissance nette des consommateurs, il faut beaucoup moins de nouvelles usines, beaucoup moins d’infrastructures, beaucoup moins de nouveaux parcs de logements, beaucoup moins d’employés dans l’ensemble du pays. Les surcapacités existantes sont des pertes évidentes. En l’absence de croissance, le surendettement tombe sous le poids des prêts non payables. Alors que l’urbanisation mondiale se poursuivra sans relâche et que les jeunes migreront vers les villes, cela ne fera qu’exacerber et accélérer l’effondrement rural.

La croissance de la population des pays pauvres (avec une augmentation minime des revenus par rapport aux pays « riches ») n’est pas près de compenser le déclin démographique dans les pays riches. En fait, en l’absence d’une demande croissante dans les pays « riches », les pays pauvres ont un marché d’exportation qui se rétrécit et des moyens en déclin pour poursuivre leur croissance et leur développement économiques.

La capacité économique devrait continuer d’augmenter avec l’innovation, l’automatisation, l’IA et tant d’autres moyens pour continuer à créer une offre plus importante. Simultanément, une baisse séculaire de la demande et une augmentation de la capacité de production entraînent une déflation, une dépression et un dépeuplement accru. Les banques centrales ont simplement abaissé les taux d’intérêt à l’échelle mondiale en fonction de la croissance décroissante de la population de consommateurs et les gouvernements fédéraux ont stimulé l’économie en réduisant les impôts et en augmentant les dépenses liées au déficit. Ces règles du jeu sont usées et le jeu s’effiloche. Alors que beaucoup cherchent des solutions dans le socialisme, la théorie monétaire moderne, des taux d’imposition encore plus bas, des taux d’intérêt négatifs, l’immigration de masse, les politiques commerciales, le Make America Great Again et une centaine d’autres « solutions », elles sont inadéquates même pour la « dernière crise » et ne cherchent même pas à comprendre, encore moins à résoudre, les problèmes actuels.

D’autre part, je ne cherche qu’à cerner le problème et à espérer que les esprits plus brillants et mieux informés qui ont trouvé le moyen de sortir de la Grande guerre ; de la Grande dépression ; de la Seconde guerre mondiale ; de la Guerre froide, de la Grande crise financière… pourront discuter comment la fraternité des hommes peut faire face et surmonter notre prochain et probablement plus grand défi inévitable, le Grand déclin.

Chris Hamilton

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

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