Danger: démolition de l’UE en cours


Par – Le 22 Février 2016 – Source 22billionenergyslaves

Il devient de plus en plus difficile de ne pas voir la trame du tissu dont nos sociétés sont faites. Peu importe la force avec laquelle vous tentez de détourner les yeux, il est tout simplement impossible de ne pas remarquer que les choses autour de vous se délitent. Cela se passe à tous les niveaux, du local à l’international, et se manifeste d’une multitude de façons. Tout comme dans un motif fractal, à la fois le macrocosme dans le microcosme, et le microcosme dans le macrocosme, nous voyons des signes d’effondrement, petits et grands, tout autour de nous.

Au niveau micro, je pourrais mentionner la ville dans laquelle je vis. L’année dernière, nous avons vu des grandes surfaces fermer, à cette extrémité de l’échelle, et quelques petits indépendants également, dont certains étaient établis depuis des décennies. Dans les rues on voit un si grand nombre de devantures obturées par des planches que le conseil local a pris la décision de les revêtir d’affiches montrant des images de temps plus heureux. Le nombre de SDF a grimpé aussi, de même que la consommation de drogue et l’abus d’alcool. Le poste de police n’a pas officiellement fermé, mais essayez d’obtenir l’aide d’un officier quand vous en avez besoin – comme je l’ai fait quand certains jeunes, ivres, ont vandalisé ma voiture. Le bâtiment est toujours là, mais au lieu d’être ouvert, il y a un téléphone à côté de la porte d’entrée, que vous devez utiliser pour signaler un crime.

En plus de la police et des fermetures de magasins, les toilettes publiques sont fermées presque tout le temps, et le bureau de Poste ferme très tôt, après avoir été privatisé et maintenant bien dépouillé. La mairie a été obligée de relever ses taux d’imposition de 4% cette année, pour couvrir le manque à gagner causé par l’escalade des coûts et la réduction du financement par le gouvernement central. Les cliniques et les organismes de bienfaisance n’existent plus et la mairie de quartier a essayé (et échoué) à privatiser le Midsummer Festival de la ville.

Ma femme travaille dans le secteur des soins. Les histoires que j’entends vous feraient souhaiter ne jamais dépendre de l’État dans votre vieillesse. Si vous ne pouvez pas compter sur vos enfants pour s’occuper de vous lors de votre naufrage dans la sénilité, il pourrait être sage de garder une bouteille de whisky et un revolver dans le tiroir du bas. Ou peut-être préférez-vous mourir de soif couché dans vos propres excréments, parce que l’aide-soignant non qualifié de 19 ans qui travaille au salaire minimum, est trop occupé à vérifier Facebook sur son téléphone pour vous entendre appuyer sur le bouton d’urgence.

Les banques alimentaires font leur apparition. Les écoles annulent les voyages les plus coûteux en raison du manque d’élèves pouvant se le permettre, et les mairies de quartier font abattre les arbres des lieux publics car ils sont «coûteux à entretenir». Les rues sont bordées de mauvaises herbes.

Cela peut paraître une liste de malheurs mais, malgré tout, il y a encore une façade de normalité assez solide. Les nids de poule sur la route sont rebouchés, les gens continuent d’acheter de belles voitures et de nouveaux ménages bichonnent leurs maisons. Le conseil du comté va toujours de l’avant avec ses plans pour installer une ligne ultra-rapide à large bande qui «nous connectera au monde», comme si nous ne l’étions pas déjà, et les journaux continuent de répéter que l’économie se redresse, que tous ceux qui veulent un travail en trouvent maintenant un facilement, et que les choses d’une manière générale vont assez bien et s’améliorent constamment. Les programmes de télévision pour enfants parlent encore d’aller tous vivre sur Mars à un certain moment dans l’avenir, Richard Branson a dévoilé un nouveau vaisseau spatial et les vrais croyants en sont encore à parler sérieusement des voitures-robots auto-conduites et propulsées à l’eau.

Tout va bien si vous ne faites pas trop attention, mais à un autre niveau, il devient également plus difficile d’ignorer les fissures qui apparaissent autour de nous. Et ces fissures ne sont guère plus larges que celles de l’UE. Le Premier ministre britannique David Cameron a récemment annoncé qu’il y aurait un référendum sur le maintien de Grande-Bretagne dans l’UE, son éventuelle sortie ayant été surnommée Brexit. Cela a eu l’effet d’un coup de canon tiré dans la course aux voix dans la campagne électorale pour la victoire respective du In et du Out. Si les ins l’emportent, alors le Royaume-Uni restera au sein de l’UE, mais encore sur sa périphérie et avec diverses demi-mesures en place pour parer aux politiques indésirables de l’UE. Si les outs gagnent, le Royaume-Uni sera hors de l’Europe et des millions d’avocats peuvent s’attendre à des années de travail lucratif alors que nous essaierons de nous dégager de la plus grande pagaille bureaucratique que le monde aura jamais vue.

Même s’il est encore tôt, un récit simple et simpliste a émergé dans le débat. Ça donne quelque chose comme cela:

De la part des INs:  «L’Union européenne nous apporte la paix et la prospérité. Elle a éliminé les frontières, amélioré l’environnement et renforcé les normes de consommation. Cela nous coutera X millions/milliards de livres sterling (insérer le chiffre aléatoire de votre think tank favori) si nous partons. Elle nous protège de la Russie et de ISIS/Daech et les Brexiters ne sont rien d’autre qu’une bande de Néandertaliens racistes de droite qui veulent s’attribuer la puissance (bénigne) de l’UE et l’utiliser contre nous.»

De la part des OUTs:  «L’UE est antidémocratique et personne ne devrait avoir le droit de décider de nos politiques nationales – en particulier de l’immigration. Elle est gérée par des technocrates non élus qui sont payés une fortune pour pondre des lois stupides. La Cour européenne des droits de l’homme est un refuge pour les terroristes et les pédophiles islamiques qui devraient être jugés (et, espérons-le, pendus) en Grande-Bretagne.»

C’est un peu simpliste, mais c’est représentatif du niveau des débats qu’on entend pour le moment. Tout le monde discute pour savoir si faire partie de l’UE est une bonne chose ou non, mais personne ne demande simplement si elle peut encore exister plus longtemps. Je dirais qu’elle ne peut pas. L’UE, au fond, est un vaste bloc commercial d’un demi-milliard de personnes. Son existence même est fondée sur le capitalisme, l’expansion acquisitive, et des accords commerciaux conclus au détriment du tiers monde. Elle fonctionne sur l’énergie bon marché – le genre d’énergie qui ne sera bientôt plus disponible – et quand l’inévitable énorme rouleau compresseur financier montera en cadence, il réduira fortement l’accès européen aux marchés financiers et de l’énergie. L’UE est peut-être riche, mais elle est riche uniquement en raison de conditions commerciales historiquement injustes qui ont appauvri la moitié du monde. Et elle a très peu de sources d’énergie viables qui permettraient de maintenir le niveau de vie auquel elle est habituée.

L’UE a toujours contenu les germes de sa propre destruction. En considérant l’union monétaire comme une fatalité (une fatalité qui a écrasé la démocratie dans l’inéluctabilité de son processus), elle devrait logiquement atteindre un point où les États membres les plus faibles ne sont plus en mesure de suivre le rythme des plus forts. En inondant les nations périphériques du sud avec de l’argent – et en exigeant le remboursement avec intérêt –, vue de l’extérieur, l’UE ressemble à un monstre d’auto-cannibalisation. La paix en Europe? Voyons voir combien de temps cela dure. Il y a beaucoup de gens en Grèce, en Espagne et au Portugal qui ne voient dans l’UE qu’une Allemagne hégémonique déguisée.

Les libéraux pro-européens ont tendance à considérer le continent en termes d’avantages de consommation qu’ils peuvent en extraire. Être pro-Européen, c’est conserver son droit de se rendre à Barcelone pour le week-end par Easyjet et déguster des tapas sur les Ramblas. Ils nous avertissent que ce genre de vie facile ne sera plus possible si nous abandonnons l’UE.

«Repoussez-les à la mer»

Si le Royaume-Uni devait quitter l’UE, ce ne serait probablement pas un coup mortel. La Grande-Bretagne a une idée largement surestimée de sa propre importance dans les affaires mondiales ; la réalité est que l’UE pourrait à peine remarquer notre sortie. Une bien plus grande menace existentielle se présente face à l’UE sous la forme de la crise de l’immigration, au sujet de laquelle l’UE est déjà en guerre avec elle-même. Jusqu’à présent, seul un petit nombre de réfugiés sont arrivés en Europe et déjà les gens sont frappés d’une frénésie de peur et d’angoisse. En 2015, environ un million de personnes traumatisées et désespérées ont fui la guerre, la sécheresse et l’effondrement économique, pour arriver sur les rives de l’Europe – beaucoup d’entre eux se noient le long du chemin. Un million sonne comme beaucoup de gens jusqu’à ce que vous vous souveniez qu’il y a déjà un demi-milliard de personnes qui vivent ici dans une zone de 1,7 millions de miles carrés. Si les réfugiés étaient répartis également, ils auraient près de deux miles carrés chacun. Le Liban, en revanche, héberge quelque deux millions de réfugiés – et le Liban est un pays que vous pourriez cacher sous une miette sur une carte du monde. La réponse d’un ministre belge à la crise des réfugiés de l’UE: dire aux Grecs de les repousser dans la mer. Telle est votre UE libérale à vous.

30 000 lobbyistes d’entreprise en Europe

C’est également la même organisation qui essaie désespérément d’obtenir la ratification d’un accord commercial secret qui remettrait encore plus de pouvoir aux sociétés trans-nationales après en avoir dépouillé les États-nations. Si le TTIP passe, nous pouvons dire adieu aux droits et aux libertés fondamentales, comme la possibilité de choisir si nos enfants mangent des aliments génétiquement modifiés ou peuvent être informés que fumer est mauvais pour eux.

A présent, vous pensez probablement que je vais cocher la case Out sur mon bulletin de vote le 23 Juin. Je le ferai, mais c’est plus ou moins hors de propos, vu que, de toute façon, l’UE ne peut plus durer très longtemps. Ce point de vue, hélas, n’est pas partagé par beaucoup de gens. Être un Brexiter est assimilé à être un xénophobe à tête de cochon qui refuse de considérer les questions de justice sociale comme étant la bataille la plus importante dans l’histoire humaine. Le débat est beaucoup trop tribal dans tous les cas. Les arguments des INs sont confus et n’ont pas de sens pour moi. Ils parlent de démocratie mais veulent l’abandonner ; ils célèbrent la diversité, mais en même temps ils comptent sur leur pensée unique pour la leur apporter.

L’ironie d’être appelé anti-européen est que je suis ardemment pro-européen. J’ai vécu dans quatre pays différents de l’UE, voyagé partout et je suis marié à une Italo-Danoise. L’Europe, pour moi, est l’endroit le plus diversifié au monde et a une densité incroyable d’histoire et de culture. Ma vie idéale consisterait à passer plusieurs mois chaque année à voyager à travers l’Europe dans un camping-car et d’apprendre à la connaître d’une manière encore plus intime. L’UE n’est pas l’Europe: c’est un concept abstrait masquant une organisation non démocratique sans visage, qui canalise la richesse d’un endroit à l’autre et garde sa modestie intacte derrière la feuille de vigne du supposé libéralisme.

Elle n’a pas à être de cette façon. Nous pourrions encore avoir une Europe unie autour de quelques valeurs fondamentales autres que l’argent, le pouvoir et le capitalisme. Que diriez-vous d’une Europe axée sur une conscience écologique émergente? Ou de la reconstruire comme une coopérative libre de bio-régions? Ou peut-être, à tout le moins, nous pourrions tous être d’accord sur une constitution commune fondée sur la liberté, l’égalité et la fraternité. L’ancien ministre des Finances grec Yanis Varoufakis a suggéré quelque chose dans cet esprit, à savoir la mise en place d’un groupe de coordination pan-européen appelé DiEM25 qui vise à faire bouger les choses «en douceur, avec compassion, mais fermement». Peut-être pourrait-il y avoir plus de débats sur quel genre d’Europe serait la mieux adaptée aux intempéries, aux chocs écologiques, énergétiques et financiers à venir, sans causer trop de dommages collatéraux à la fois à elle-même et aux autres nations.

D’ici là, nous allons devoir prendre du recul et regarder les feux d’artifice. Les grandes institutions comme l’UE sont comme des gratte-ciel: ils ne viennent pas s’écraser au sol sans emmener beaucoup d’autres bâtiments voisins avec eux, et l’UE est comme une tour penchée de Pise qui serait boostée aux stéroïdes.  Les grandes choses sont un artefact de l’ère du pétrole – l’avenir est nécessairement plus petit et plus local. Le meilleur plan d’action est d’arrêter d’argumenter quant à savoir s’il est préférable d’être debout sur le dessus de la tour qui craque ou bien à côté d’elle, et tout simplement de s’écarter au plus vite de la ligne de chute avant que la tour ne bascule pour de bon.

Traduit par Stéphane, vérifié par Wayan, relu par Diane pour le Saker Francophone

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