Comment l’information sur les combattants d’extrême droite italiens en Ukraine est devenue confuse


2015-05-21_11h17_05Par Moon of Alabama − Le 16 juillet 2019

Les nouvelles se déroulant à un rythme rapide peuvent dérouter. Des articles se contredisant sont publiés. Ils omettent des détails importants. Les nouvelles qui étaient de fausses nouvelles peuvent soudainement devenir vraies. Les versions correctes des nouvelles peuvent devenir de fausses nouvelles.

Voici un cas nous montrant comment et pourquoi cela peut se produire.

Hier, la police d’État italienne a arrêté un certain nombre de néo-nazis ayant combattu les séparatistes soutenus par la Russie en Ukraine. La police a trouvé leur cache d’armes bien fournie. L’arrestation a fait la une des actualités internationales parce que dans ces armes se trouvait un missile air-air français opérationnel qui avait été livré à l’origine au Qatar. (Il a probablement été envoyé du Qatar en Libye, pour soutenir les Frères musulmans en conflit là-bas, puis vendu à des trafiquants italiens.)

Mark Ames a remarqué que le reportage sur cette affaire semblait contredire la déclaration de la police italienne :

Mark Ames @MarkAmesExiled - 20:34 UTC - 15 Jul 2019

Selon un communiqué officiel de la police italienne, les nazis avec les missiles ont combattu "contre les séparatistes[pro-russes]". Mais la BBC dit que les nazis italiens ont combattu *pour* les séparatistes soutenus par les Russes. Quelqu’un est en train de désinformer

Ames a ajouté des captures d’écran de plusieurs retweets du rapport de la BBC et de la déclaration originale de la police. Ceux-ci confirment ce qu’il dit.


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Le reportage de la BBC ainsi que la déclaration de la police ont changé depuis. Heureusement, les deux ont été sauvegardés plusieurs fois sur Archive.org.

Sur le reportage original de la BBC, archivé le 15 juillet à 15h04 UTC, on lit (souligné par nous) :

La police antiterroriste du nord de l'Italie a saisi un missile air-air et d'autres armes sophistiquées lors de raids contre des groupes d'extrême-droite.

Trois personnes ont été arrêtées, dont deux près de l'aéroport de Forli. De la propagande néonazie a également été saisie lors de raids dans plusieurs villes.

Les médias italiens affirment que ces raids faisaient partie d'une enquête sur l'aide apportée par l'extrême-droite italienne aux forces séparatistes soutenues par la Russie dans l'est de l'Ukraine. ...
Les médias italiens ont cité Fabio Del Bergiolo, 50 ans, ancien douanier italien et militant du parti d'extrême droite Forza Nuova, Alessandro Monti, 42 ans, de nationalité suisse et Fabio Bernardi, 51 ans, également italien.

Le 3 juillet, un tribunal de Gênes a emprisonné trois hommes reconnus coupables d'avoir combattu aux côtés des séparatistes soutenus par la Russie qui contrôlent une grande partie des régions de Donetsk et de Luhansk, en Ukraine.

Le deuxième paragraphe de la déclaration originale de la police italienne, d’abord archivée le 15 juillet à 14 h 06 UTC, dit (souligné par nous) :

Le indagini erano iniziate circa un anno fa quando la questura di Torino, coordinata dalla Direzione centrale della Polizia di prevenzione, aveva monitorato alcune persone legate a movimenti politici dell'ultra destra e che avevano combattuto nella regione ucraina del Donbass contro gli indipendentisti.

Traduction :

Les enquêtes ont commencé il y a environ un an lorsque le quartier général de la police de Turin, coordonné par la Direction centrale de la police de prévention, surveillait certaines personnes liées aux mouvements politiques d'extrême droite et qui avaient combattu dans la région ukrainienne du Donbass contre les séparatistes.

Plusieurs personnes ont eu l’impression que le reportage de la BBC affirmait que l’arrestation d’hier était celle de personnes ayant combattu du côté séparatiste.

Caroline Orr @RVAwonk - 19:43 UTC - 15 Jul 2019

Ho merde. En Italie, la police a saisi un missile air-air, des armes automatiques et de la propagande nazie appartenant à un groupe néonazi italien lié aux forces séparatistes russes en Ukraine.

L'Italie s'empare d'un missile "prêt au combat" lors d'un raid contre l'extrême droite

Le rapport de la BBC insinuait que les néo-nazis nouvellement arrêtés se battaient du côté séparatiste, sans le dire vraiment. Il affirmait seulement que l’arrestation s’inscrivait dans le contexte d’une enquête sur le soutien à des séparatistes soutenus par la Russie de la part de l’extrême-droite.

Les journalistes de la BBC étaient peut-être confus. C’est l’agence de presse britannique Reuters qui a été la première à insinuer que les néo-nazis arrêtés s’étaient battus du côté séparatiste. Elle a également tronqué la déclaration de la police. Le communiqué de presse de Reuters, publié par le New York Times le 15 juillet, dit (souligné par nous) :

Les forces de la police d'élite ont fouillé des propriétés dans tout le nord de l'Italie à la suite d'une enquête sur des Italiens qui avaient combattu aux côtés des forces séparatistes soutenues par la Russie, dans l'est de l'Ukraine, selon un communiqué de police.

Trois hommes ont été arrêtés, dont un douanier qui s’était présenté aux élections du Parlement sous une étiquette d'extrême droite, le parti néo-fasciste Forza Nuova. ...
L'enquête a été lancée "en raison des activités de certains combattants italiens aux idées extrémistes qui avaient pris part au conflit armé dans la région ukrainienne du Donbass", selon le communiqué de la police.

Le dernier paragraphe est celui où Reuters omet de préciser « contre les séparatistes » qui se trouve sur la déclaration écrite de la police. Le correspondant de Reuters était probablement lui-même confus car les faits semblaient se contredire.

Il y a en effet une enquête italienne sur les Italiens de droite qui ont combattu du côté séparatiste. Le 6 août 2018, le Washington Post rapportait :

En Italie, tout le monde savait depuis longtemps que des militants d'extrême droite se battaient dans le Donbass, la région orientale de l'Ukraine où des séparatistes pro-russes - avec l'aide du gouvernement russe - combattent le gouvernement ukrainien depuis 2014. Les autorités italiennes, cependant, ne semblaient pas intéressées à les arrêter.

Cela a soudainement changé la semaine dernière, lorsque les procureurs de la ville de Gênes, dans le nord de l'Italie, ont ordonné l'arrestation de six hommes accusés d'avoir rejoint des milices pro-russes dans le Donbass et d'en recruter d'autres pour leur cause. ...
L'un des fugitifs est Andrea Palmeri, ancien chef du groupe de hooligans d'extrême-droite Bulldog Lucca, qui avait déjà fait une apparition à la télévision nationale pour se vanter de combattre en Ukraine. Un autre est Gabriele Carugati, le fils d'un politicien du parti d'extrême-droite La Ligue - la Ligue est l'un des deux partis actuellement au pouvoir en Italie - qui avait publiquement loué le choix de son fils d’aller se battre en Ukraine.

La confusion peut s’expliquer. Il y a plusieurs partis de droite en Italie. La Ligue du Nord est un parti nationaliste/populiste. Il est actuellement dirigé par le Vice-Premier Ministre italien, Matteo Salvini. La Ligue du Nord est pro-russe. Il a passé un accord de coopération avec Russie unie, le principal parti russe soutenant le président Poutine. Il y a des allégations selon lesquelles il aurait cherché à obtenir de l’argent de la Russie. Il n’est donc pas étonnant que les gens associés à La Ligue du Nord se battent du côté des séparatistes soutenus par la Russie dans la région du Donbass.

Les personnes arrêtées hier sont associées au parti Forza Nuova, qui est beaucoup plus petit que la Ligue du Nord, et carrément fasciste :

Le dirigeant de Forza Nuova, Roberto Fiore, était autrefois étroitement allié au parti d'extrême droite ukrainien Svoboda, mais après le début de la guerre dans le Donbass, Forza Nuova et Fiore "ont fait un changement considérable en soutenant le camp pro-russe ".

L’un des hommes arrêtés hier était candidat à Forza Nuova. Il n’est pas étonnant d’apprendre qu’il s’est battu aux côtés des fascistes ukrainiens contre les séparatistes de Donbass.

Les médias grand public aiment mettre tous les partis de droite dans le même panier qualifié « d’extrême-droite « . Mais il y a beaucoup plus de nuances dans l’extrême-droite que la plupart des gens ne le pensent. Les nationalistes de droite sont souvent isolationnistes, tandis que la droite fasciste est souvent internationaliste. C’est un peu comme le conflit entre Staline et Trotsky au siècle dernier. Tous deux étaient « communistes » mais :

Après la mort de Lénine, l'une des principales questions en Russie a été celle de l'internationalisme - faut-il suivre la politique de "révolution internationale" ou celle d’un "socialisme dans un seul pays" ? Trotsky s'était rangé du côté de la première position, tandis que Staline était pour la seconde [qui a primé, NdT].

La police italienne a d’abord enquêté sur les personnes d’extrême-droite qui avaient combattu en Ukraine du côté des séparatistes. Mais le coup d’hier en a attrapé d’autres qui s’étaient battus de l’autre côté.

La BBC a maintenant corrigé son rapport. La version archivée au 16 juillet à 10 h 50 UTC change le troisième paragraphe et ajoute la phrase pertinente de la déclaration de police originale :

Ces raids s'inscrivaient dans le cadre d'une enquête sur l'implication de l'extrême droite italienne dans le conflit dans l'est de l'Ukraine, a indiqué la police de Turin. ...
Selon un communiqué de police, ces arrestations s'inscrivaient dans le cadre d'une enquête ouverte il y a environ un an sur des groupes d'extrême droite "qui se sont battus dans la région du Donbass en Ukraine contre les séparatistes".

La date du reportage de la BBC est toujours le 15 juillet et il n’y a aucune notification éditoriale indiquant qu’il a été modifié.

Si ce qui précède n’est pas assez déroutant, essayez ceci.

À peu près au même moment où la BBC corrigeait son rapport, la police d’État italienne modifiait le sien. La nouvelle version a été archivée le 16 juillet à 10h32 UTC. Le deuxième paragraphe se lit maintenant comme suit :

Le indagini erano iniziate circa un anno fa quando la questura di Torino, coordinata dalla Direzione centrale della Polizia di prevenzione, aveva monitorato alcuni combattenti italiani con ideologie oltranziste responsabili in passato di aver preso parte al conflitto armato nella regionone ucraina del Donbass.

Les trois derniers mots du paragraphe original, « contro gli indipendentisti » = « contre les séparatistes », ont été supprimés. C’est maintenant la phrase plus générale « qui a combattu dans la région ukrainienne du Donbass ». Au bas de la page, on peut lire : « 15/07/2019 (modificato il 16/07/2019) ». (capture d’écran ci-dessous)

L’article corrigé de la BBC est maintenant devenu faux. Il affirme que la déclaration de la police qui y est liée dit « qui ont combattu dans la région du Donbass en Ukraine contre les séparatistes ». Mais la déclaration de la police ne le dit plus. L’article corrigé de la BBC est soudain devenu une fausse nouvelle.

Que pouvons-nous apprendre de ce fiasco ?

La première leçon est de ne jamais faire confiance aux infos, et de réfléchir pour savoir si elle est sensée ? Le fasciste pur et simple combattrait-il vraiment du côté des séparatistes du Donbass contre des fascistes azoviens ukrainiens qui ont la même idéologie ? En cas de doute, il faut vérifier les infos, comme l’a fait Mark Ames, en examinant les déclarations et les sources originales.

La deuxième leçon est de ne pas blâmer les malheureux journalistes. S’il y a des contradictions dans les infos, c’est probablement parce qu’ils n’ont pas bien compris la situation. Les journalistes n’ont pas le temps de faire des recherches approfondies sur toutes les questions. Leurs sources peuvent être fausses. En particulier, les premières dépêches sont souvent incomplètes ou trompeuses. Un éditeur peut s’être ingéré pour des raisons politiques.

La dernière leçon est que les infos ne peuvent jamais remplacer le besoin d’un savoir indépendant. Cela prend du temps, mais l’effort en vaut la peine.

Moon of Alabama

Traduit par Wayan, relu par Hervé pour le Saker Francophone

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