Ce qui se dessine derrière


Par James Howard Kunstler – Le 15 Juillet 2019 – Source kunstler.com

Production et importations de pétrole aux USA

Ne retenez pas votre souffle en attendant un débat pré-électoral cohérent sur la mère de tous les problèmes auxquels cette république est confrontée, à savoir que nous ne pouvons plus nous permettre les conditions de vie que les Américains considèrent comme « normales ». Ce dilemme nous traque depuis le tournant du millénaire. Il gronde dans toutes les activités de la vie quotidienne, et les tensions qui en découlent sont si agonisantes et difficiles à affronter que notre politique s’est détournée vers le genre d’hystérie engendrée par de mauvais rêves.


Comme l’a souligné le grand Wendell Berry il y a des années, il s’agit de l’économie domestique du pays : l’énergie et les ressources entrent, la production sort, l’excédent de richesse est économisé. L’Amérique a été confrontée à la réalité en 2008 lorsque toutes les distorsions de notre économie domestique se sont réunies et ont obligé le pays à se regarder dans les yeux. Notre niveau d’énergie entrante faiblissait. La production pétrolière américaine était tombée à un nouveau plus bas niveau de moins de 4 millions de barils par jour et nous en importions environ 15 millions. Nous avons noyé le problème en empruntant de l’argent pour des montants de plus en plus importants. Cette dynamique s’est traduite par des solutions de contournement de plus en plus risquées à Wall Street, en particulier des « innovations » dans le domaine de la titrisation de créances, qui ont suscité des manigances criminelles. Cela a salement explosé. La richesse s’est évaporée. Les industries se sont effondrées. Des maisons et des emplois ont été perdus. Des vies ruinées.

Le récit de conte de fées depuis, c’est que la technologie est venue à la rescousse. Le miracle du pétrole de schiste a « résolu » le problème de l’apport énergétique. On dirait bien que oui. Mais beaucoup de choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. Le pétrole de schiste était un coup habile. Il s’avère que vous pouvez en produire beaucoup en payant plus cher pour l’arracher du sol que ce que vous obtenez en le vendant. Vous pouvez faire passer le processus en le payant avec de l’argent emprunté. Et c’est ce qui s’est passé. L’Amérique produit maintenant un nouveau record de plus de 12 millions de barils par jour, et la plupart des compagnies qui le font ne peuvent pas se faire un sou de marge. Et comme il est de plus en plus évident qu’ils ne rembourseront jamais l’argent qu’ils ont emprunté auparavant, il est peu probable qu’ils obtiennent de nouveaux prêts pour poursuivre leurs activités sans profit.

Graphique de The Motley Fool. [L’échelle en ordonnée à gauche est tronquée en haut pour les dizaines, NdT]

Remarquez la rapidité avec laquelle la production de schiste bitumineux a grimpé en flèche après 2008. Cela vaut la peine de jeter un coup d’œil au dernier article de l’analyste Steve St. Angelo sur la dette des compagnies pétrolières de schiste (Finance Costs Are Killing the Shale Industry) pour comprendre comment ce truc a fonctionné. Comme le souligne le blogueur Tim Morgan de Surplus Energy Economics, la déséconomie de la production d’énergie – et du pétrole de schiste en particulier – nuit furtivement à la vie quotidienne : « … l’économie mondiale souffre déjà de ces effets, qui ont entraîné l’adoption de formes de manipulation financière plus risquées, dans un effort raté pour maintenir une normalité économique ».

Cela vous explique exactement pourquoi les marchés boursiers ont atteint des sommets records, de même que la production pétrolière américaine. Ce que le pays ne comprend pas, c’est que l’industrie du pétrole de schiste va certainement s’effondrer, et au moins aussi rapidement qu’elle s’est développée. Il faut donc s’attendre à ce que les marchés boursiers s’effondrent avec elle, ainsi qu’à d’énormes dommages collatéraux sur tous les autres instruments qui représentent « l’argent » – les obligations, les devises et leurs dérivés. L’épisode de 2008 ressemblera à une simple table de poker renversée quand cela se produira. Entre-temps, de nombreuses activités rendues possibles par l’industrie pétrolière détruisent la planète, non seulement les émissions de CO2, mais surtout les industries plastiques et chimiques. Donc, le dilemme du pétrole se mord la queue des deux côtés : malédiction si cela s’arrête et malédiction si cela continue comme avant.

C’est l’enjeu principal de notre époque. Nous sommes confrontés à la réorganisation imminente et plutôt drastique de la vie quotidienne en Amérique sans pétrole. Il devrait être raisonnable de supposer que le processus sera désordonné, et plus nous l’ignorons, plus il sera désordonné. Il est vrai qu’il est difficile pour les politiciens de parler de choses aussi effrayantes. La dure vérité est que des réponses intelligentes à ce dilemme exigeraient des efforts héroïques et des changements douloureux – et seraient probablement émotionnellement inacceptables pour les électeurs. Cela impliquerait le démantèlement des banlieues pavillonnaires et de toutes les activités qui y sont associées, un rétrécissement sévère du gouvernement à tous les niveaux, l’abandon de la plupart de nos jeux militaires et de nos engagements à l’étranger, un renversement total de l’agro-business tel que pratiqué actuellement (avec une transition vers une agriculture à petite échelle avec un pourcentage beaucoup plus élevé de la population y travaillant) et une perte globale stupéfiante de la richesse perçue.

Je décris des événements qui vont bien au-delà de la compréhension commune de la révolution politique – bien que ces discontinuités produiront certainement des conflits politiques et sociaux d’un ordre élevé. Cette méga-question et ses retombées sont à l’origine de toute la pitoyable comédie politique du moment, en particulier les bouffonneries incendiaires de la race et du « genre ». Pensez-y en lisant les derniers mélodrames commandités par le New York Times sur la « suprématie blanche » et la rémunération injuste dans les tournois de football féminin.

Too much magic : L'Amérique désenchantéeJames Howard Kunstler

Pour lui, les choses sont claires, le monde actuel se termine et un nouveau arrive. Il ne dépend que de nous de le construire ou de le subir mais il faut d’abord faire notre deuil de ces pensées magiques qui font monter les statistiques jusqu’au ciel.

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

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